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L’État Wallonie-Bruxelles, le dernier songe belgicain

Une analyse du Français Jacques Lenain.

FWB

 

Les Franco-Belges peinent à sortir de l’illusion qu’un avenir commun durable avec la Flandre, même dans un État réduit à sa forme« confédérale », resterait encore possible. Quand ils y parviennent, de plus en plus couramment grâce à l’agressivité flamande, ils succombent aussitôt, sauf exception, à une autre illusion, celle d’une Belgique continuée sans la Flandre. Un Royaume plus petit, mais plus homogène, plus cohérent, et tout aussi « belge ». Ce serait l’État Wallonie-Bruxelles souverain, dont les fondations pourraient être posées par anticipation à l’intérieur même du Royaume belge franco-flamand avant qu’il ne disparaisse, tout comme la Flandre y fonde son État national, jour après jour, en utilisant pour ce faire sa maîtrise de l’État central belge. Mais une autre illusion alternative est aussi, pour un nombre substantiel de Franco-Bruxellois (comme l’indique un récent sondage), un État bruxellois souverain, débarrassé à la fois du « fardeau flamand » et du « fardeau wallon », une sorte de « Principauté » de type « luxembourgeois » ou « monégasque », aussi tranquille, aussi prospère, aussi protégée ; la Wallonie, quant à elle, créant aussi son propre État, ou bien rejoignant, seule, la France. Tentons, en quelques lignes, de récapituler les arguments pertinents pour dissiper ce songe sur l’État W-B, et sur l’État bruxellois, pour que puisse se dévoiler la seule et véritable solution, pour Bruxelles, ensemble avec la Wallonie.

1. La Fédération ou l’État fédéré Wallonie-Bruxelles, une première impossibilité.

Des années après sa fausse naissance, la « Fédération W-B » n’est toujours que la nouvelle dénomination, purement médiatique, car sans traduction juridique, de la « Communauté française de Belgique » (voir ma note de 2011 sur « la Fédération W-B, ce non être », à www.belgique-francaise.fr ). Pourtant, une proposition toute récente d’Olivier Maingain est de « renforcer » la « Fédération » en la transformant en « État fédéré ». Mais comment renforcer une entité qui n’existe pas, même pas sous la forme d’une simple définition ? ! Et qui ne pourra pas exister puisque la Flandre ne peut autoriser la création d’une telle « Fédération » ou d’un tel « État fédéré » W-B dans la Belgique franco-flamande, création qui priverait la Flandre de son contrôle politique sur Bruxelles. Car si la Flandre s’impose encore le carcan belge, c’est essentiellement pour conserver ce contrôle, qui complète le contrôle physique permis par l’encerclement total du territoire bruxellois par le territoire flamand, en espérant arriver à convertir un jour ce double contrôle en annexion. Les politiciens franco-belges, tous, savent donc bien que leur « proposition » d’une structure para-étatique W-B au sein de l’État belge franco-flamand est absolument irréalisable, par simple refus flamand. Ils la défendent cependant par simple posture tactique, attentiste, mensongère ; ils « parlent » à leur cheptel électoral belgicain, lui disent ce qu’il peut et veut entendre, et ils ne peuvent guère faire autrement, sauf à risquer un mort politique prématurée.

2. L’État fédéral Wallonie-Bruxelles, une seconde impossibilité.

Une fois la Belgique franco-flamande disloquée, la création d’un État souverain W-B, qui n’aurait donc pu être « préparée », est une question qui s’impose. Y répondre honnêtement, lucidement, courageusement, consiste à s’interroger sérieusement sur sa faisabilité, sa viabilité. Or, sur les plans politique (impossible partage fédéral des pouvoirs politiques entre ses deux membres si dissemblables), financier (impossible répartition des sacrifices entre ses deux membres si différents et si inégaux) et territorial (impossible continuité entre ses deux parties, et échanges entre elles placés du coup sous le contrôle exclusif d’une Flandre hostile et maîtresse du « détroit » qui les sépare), la possibilité d’un tel État bicéphale serait proche de zéro (voir ma note précitée, et ma note récente, « Bruxelles, ville internationale ? », point IV, qui donne les sept raisons fondamentales qui rendent la survie d’un tel État bicéphale « francophone » impossible). Pour prétendre le contraire, il faut contre-argumenter…Or, à ce jour, les élites et milieux décisionnels franco-belges n’ont jamais produit le moindre argumentaire étayé sur le concept d’État W-B (ainsi, rien n’est sorti du monde universitaire franco-belge, il se tait, tétanisé). Pour les politiciens franco-belges, contraints d’occuper le terrain, nul besoin d’y croire, ni même d’en parler pour le moment, il suffit que leur électorat, lui, veuille bien le croire ou fasse semblant. Pour se rassurer un peu, les faux « croyants » disent que « cet État commun sera libre de développer et d’approfondir ses liens avec la France » (manifeste bruxellois de mars 2008), formule qui n’a aucun sens concret…c’est ce que fait l’État belge avec la France depuis 1830 ! Ce fantasme d’un État W-B (ou d’un État wallon) qui pourrait être « adossé » à la France pour ne pas succomber est aussi stupide que récurrent (voir ma note sur « les trois conceptions d’une union avec la France », contribution à la journée d’étude sur l’après Belgique d’avril 2011).

3. L’État bruxellois, un rêve sans suite ou un suicide presque parfait.

Puisque l’idée d’un avenir proprement bruxellois, bien que sans adhésion explicite des milieux dirigeants, habite également les esprits, assez massivement, il faut, là aussi, que ses partisans osent affronter la réalité, qu’ils s’activent donc à montrer la viabilité d’un État bruxellois souverain. Or ils ne s’y risquent pas car ils n’en sont pas capables. En effet, la subordination totale de Bruxelles à la Flandre, du fait que son territoire, minuscule, est totalement inscrit dans le sien, rend cette démonstration impossible (voir « Bruxelles, ville internationale ? », point V, pour la démonstration contraire). Et toute tentative de concrétisation de ce projet absolument irréaliste serait donc suicidaire, car la Flandre hostile, comme futur État, dont l’action active, incessante et multiforme, et prolongée dans Bruxelles même par sa minorité flamande, qui resterait implantée au cœur même des institutions bruxelloises, minerait la souveraineté de Bruxelles jusqu’à son abolition. Bruxelles ne pourra exister et persister comme elle est, demain, avec son caractère « francophone », après la disparition de l’État belge franco-flamand, que si elle est protégée de la Flandre par une puissance tierce, bien plus puissante que celle-ci. Ce ne pourra pas être la Wallonie. Ce ne pourra pas être l’Union européenne, qui n’éprouve aucune tendresse pour la francité. Ce ne peut être que la France, si elle en a l’envie et le devoir. Double condition qui suppose pour les Bruxellois d’accepter de faire de Bruxelles un territoire français et d’eux-mêmes des citoyens français, comme il en serait pour la Wallonie et les Wallons.

4. La ligne réunioniste pour Bruxelles, stratégie et tactique.

C’est une tâche majeure des réunionistes de dire tout ce qui précède. Et, pour un moment encore, eux seuls peuvent le faire. Cependant, certains, face au risque d’un sort désastreux de Bruxelles, après la dislocation du Royaume franco-flamand, menacée alors d’être phagocytée par la Flandre, soit directement (annexion des 19 communes bruxelloises, dont les habitants « francophones » seraient « contentés » par un « statut spécial personnel») soit indirectement (garrotage physique du territoire et colonisation politique interne d’une fausse entité souveraine bruxelloise), et devant la « francophobie » supposée insurmontable des Franco-Bruxellois (selon François Perin, août 2011), ont la tentation de défendre « à tout prix » le maintien du lien Bruxelles-Wallonie, en se ralliant au concept fumeux d’État W-B, « fédéré » d’abord, « souverain » ensuite, par conviction (« cette étape, espérée comme éphémère, est inévitable »), ou par tactique (« cet État mort-né servira fugitivement d’instance de négociation avec la France »).

Certes, ces réunionistes ont toute raison de penser que tout arrimage de Bruxelles à la France passe par le maintien du « cadre » wallo-bruxellois. Pour autant, cette évidence que le chemin du salut de Bruxelles vers la France passe par la Wallonie ne justifie en rien ce ralliement opportuniste au concept d’État W-B. Car ce n’est pas un « État » qui négocie, ce sont des forces politiques, des hommes. Ce « cadre » wallo-bruxellois, à défendre, repose sur l’existence de forces sociales et politiques communes aux deux entités. Ainsi, la légitimité politique pour négocier et décider au nom du couple W-B réside pleinement dans le concert des cinq grands partis politiques franco-belges, tous communs à la Wallonie et à Bruxelles, et chez les parlementaires wallons et bruxellois des deux Parlements régionaux et du Parlement commun de la « Communauté française », lequel représente au moins 95 % de la population wallonne et 80 % de la population bruxelloise. Inutile, donc, de s’inventer un « État », irréalisable ou mort-né ou éphémère, pour négocier un statut français d’intégration de la Wallonie et de Bruxelles. Nul besoin d’une telle entité juridique qui, si elle parvenait à naître, le ferait dans des conditions catastrophiques (politiques, institutionnelles, financières, territoriales, sociales,…), du fait de ses tares constitutives, et dont il faudrait très vite organiser la disparition, dans des conditions encore plus catastrophiques. Nulle nécessité d’un tel travail : nouvelle constitution, nouveau parlement, nouvelles élections, nouveau budget, nouveau partage des pouvoirs et du fardeau financier entre Bruxelles et la Wallonie, etc., toutes choses quasi-infaisables d’ailleurs. En tout cas, ce n’est pas aux réunionistes de faire semblant d’y croire, plein de politiciens, bruxellois comme wallons, s’en chargeront, par conviction forcée et/ou dans l’objectif d’exister pendant cette phase chaotique.

De plus et surtout, invoquer le besoin d’un tel État W-B constituerait moins une ambition dressée contre la Flandre qu’une posture affirmée contre la France. Dès lors, comment des réunionistes pourraient-ils être entendus en parlant de la France comme avenir tout en œuvrant verbalement au soutien à ce projet d’État souverain, qui est une perspective contraire à toute projet réunioniste ? En effet, si la création de ce Royaume belge maintenu, plus « belge » que jamais, était perçue comme possible, pourquoi attendre de ses « inventeurs » qu’ils pourraient ensuite en venir à le saborder pour le dissoudre dans la France ? Quel serait la crédibilité de réunionistes qui attendraient de ceux-là mêmes qu’ils inviteraient à réaliser l’exploit de le créer et de le faire vivre qu’ils pourraient ensuite vouloir le supprimer ? La population, les élites et les dirigeants de la Wallonie et de Bruxelles étant massivement « belgicains », si tous pensaient donc pouvoir parvenir ensemble à faire vivre une Belgique sans la Flandre, avec son Roi, et ses autres institutions toujours belges, sa fiscalité, sa protection sociale, son rang dans l’UE et à l’ONU, etc., pourquoi voudraient-ils envisager de le tuer, et ce pour se noyer dans l’ensemble français, « solution » qu’ils refusent toujours viscéralement malgré les avanies continues venant de Flandre ? Pourquoi accepteraient-ils de concevoir de passer, presque aussitôt, d’une dépendance à la Flandre, dont ils seraient parvenus à se libérer, à une dépendance à la France, alors même que, de toute évidence, et contre tout bon sens, ils préfèrent toujours aujourd’hui la première dépendance à la seconde ? Et si la création de cet État W-B était tentée, son échec, après une phase cruelle de tentatives confuses, conduirait à la dégradation du lien B-W, et ce temps qui aurait été consacré à cette expérience ratée et ce ratage lui-même seraient mis à profit par les milieux « indépendantistes » bruxellois et leurs soutiens étrangers, dont la Flandre, pour tenter de faire prévaloir leur « Principauté » bruxelloise rêvée et mortifère.

Fort heureusement, il n’y aura pas d’État franco-belge, ni durable ni éphémère, pas de phase intermédiaire, sauf celle de liquidation de l’État belge franco-flamand, ce qui n’a rien à voir (phase de brève « survie » qui se situera entre la « condamnation »politique de cet État et son « exécution » juridique). En tout cas, un réunioniste ne doit pas le souhaiter. Après l’acte de décès de l’État franco-flamand, et immédiatement, il n’y aura qu’un seul État souverain qui pourra maintenir ensemble la Wallonie et Bruxelles, avec succès, ce sera l’État français. Ce sera donc le choix redoutable des Bruxellois que de l’accepter ou de le refuser, après que les Wallons auront ouvert la voie. En attendant, chaque réunioniste bruxellois, aussi solitaire qu’il est, doit faire montre de lucidité et de courage, pour chaque « millier » de Bruxellois qui en manque. Pendant tout le temps nécessaire. Puis, quand le chaos final sera là, vraiment là, la « solution française » s’imposera d’autant mieux qu’elle aura été bien définie et bien défendue, sans discontinuité. Car le travail du réunioniste est aussi de rendre « acceptable » la « solution française », laquelle, pour cela, doit être la conservatrice d’un certain héritage belge, d’un certain vouloir-vivre belge, bruxellois et wallon. Il lui appartient donc de définir et de défendre un cadre d’intégration à la France de la « Belgique française » qui soit spécifique et négociable, un statut spécial de grande autonomie, et tout précisément pour Bruxelles (voir « les trois conceptions », déjà citée). Au final, informés, les Bruxellois devront choisir entre une dépendance sévère à la Flandre, sans la Wallonie, et une forme de dépendance douce à la France, avec la Wallonie. La première serait mortelle pour le caractère « français » et l’autogestion de Bruxelles. La seconde serait durablement compatible avec la caractère propre de Bruxelles, comme avec celui de la Wallonie.