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Et si on actait le décès de la Belgique ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Lorsqu’il s’avère qu’un gouvernement ne peut être constitué au terme d’un processus électoral démocratique, soit on procède à un nouveau scrutin, soit on acte le décès du pays. Car un Etat sans gouvernement, n’est rien d’autre qu’un Etat qui n’existe plus.

Face à l’imbroglio politique auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, Joachim Coens, candidat à la présidence du CD&V, propose de former un gouvernement de technocrates. Retour à la monarchie absolue de droit divin, lorsque le monarque choisissait lui-même ses ministres ?

Je rappelle à M. Coens qu’une Révolution a eu lieu en 1789 pour abolir ce système et mettre fin aux privilèges.

Je rappelle aussi à M. Coens que son parti s’est longtemps assimilé à l’Etat – ne parlait-on pas d’ « Etat-CVP » ? – et qu’il s’est trouvé à l’origine des mesures qui, à partir de 1960, ont contribué à radicaliser la Flandre et  à saper l’unité du Royaume : la fixation définitive de la frontière linguistique ; le « Walen buiten » de l’Université de Louvain avec, pour conséquence immédiate, la scission du parti catholique en deux ailes linguistiques (les autres formations suivirent) ; la mise en place dès 1972 de l’autonomie culturelle (le fameux décret dit de septembre, obligeant les employeurs flamands, avec sanction à la clé, à recourir exclusivement au flamand dans leurs relations avec les employés), le torpillage du pacte d’Egmont par le Premier ministre Léo Tindemans en 1978 ; la loi de financement élaborée par les « Toshiba boys » du Premier ministre Jean-Luc Dehaene et destinée à asphyxier la Communauté française ; l’idée confédéraliste lancée dès le début des années 90 par le ministre-président flamand Luc Van den Brande ; la mise sur pied par Yves Leterme en 2004 du cartel CD&V/N-VA… Le même Yves Leterme qui, dans une interview à « Libération »  qualifia la Belgique d’accident de l’Histoire ».Un constat bien réel.

Dès la constitution du Royaume, en 1830, Talleyrand avait déclaré que deux cents protocoles n’en feraient jamais une nation.

Pour paraphraser la terminologie actuelle, on pourrait dire que la Belgique a vu le jour de façon « diplomatiquement assistée ».

Ce ne sont pas les populations qui la composent qui ont été à la manœuvre, mais bien les représentants diplomatiques des puissances européennes auxquelles la France s’était militairement opposée. D’où cette définition d’ «Etat-tampon » dont nous avons hérité.

Le choix du monarque nous fut imposé par l’Angleterre. Quant au  « Congrès national belge », élu juste après la révolution, il fut le fruit d’à peine 2% de la population :  la grande bourgeoisie, laquelle, qu’elle fût de Flandre, de Bruxelles ou de Wallonie, ne s’exprimait qu’en français. Durant des décennies, elle détint les leviers de commande de l’Etat.

La masse populaire flamande fut ainsi réduite à l’abâtardissement linguistique et culturel.

C’est pour tenter de rectifier cette situation qu’un Mouvement populaire flamand se constitua assez vite. De nature romantico-littéraire à ses débuts, il finira par acquérir une dimension sociale. Car face à une Wallonie économiquement prospère, la Flandre évolue avec peine.

Des décennies de lutte seront nécessaires  pour que la Flandre obtienne enfin sa pleine reconnaissance sur l’échiquier politique belge. Elles expliquent incontestablement ce sentiment très fort d’appartenance collective qui s’est développé au Nord, jusqu’à forger aujourd’hui une nation bien distincte.

Avec les années soixante, le balancier économique s’est inversé. Alors que l’industrie lourde traditionnelle s’écroulait en Wallonie, la Flandre s’engageait sur le chemin de la croissance en misant sur les technologies nouvelles et sur le dynamisme de ses petites et moyennes entreprises.

Mise en place en 1980 et amplifiée par les réformes successives de l’Etat, la régionalisation n’est pas parvenue à redresser la Wallonie. Pour la Flandre, il s’agit là de l’effet d’une gestion inappropriée, fortement marquée par une gauche davantage soucieuse de sauvegarder les « droits acquis » que de développer l’entreprise privée.

Toujours est-il que la Flandre n’entend plus se montrer aujourd’hui solidaire. L’extinction progressive des transferts financiers en provenance du Nord est programmée pour 2025.

Le nouveau gouvernement flamand (N-VA, Open VLD et CD&V), issu des élections régionales du 26 mai dernier, entend poursuivre une politique de droite, fortement identitaire. En Wallonie, le PS n’est pas parvenu à constituer la majorité ultra-progressiste à laquelle il aspirait. Il s’est finalement allié ave Ecolo et le MR. Mais les nombreuses expériences de coalition avec une ministre-présidence socialiste n’ont jamais réussi à faire décoller la Wallonie. Depuis 2004, on ne compte plus les plans de redressement…

Il est d’ailleurs significatif de constater que le retour à l’équilibre budgétaire a été reporté à 2024. On va donc laisser filer la dette. Un rude coup pour le ministre libéral Jean-Luc Crucke, qui, sous la précédente législature, s’était affiché comme le gardien de l’orthodoxie budgétaire !

En attendant, le brouillard le plus épais subsiste quant à la formation d’un nouveau gouvernement fédéral.

Et si, de façon logique, on se mettait enfin autour de la table pour acter le décès de cet « accident de l’Histoire » ?

Nul ne peut contester aujourd’hui l’existence de la Nation flamande. Une nation qui, tôt ou tard, finira pas se constituer en Etat souverain. Selon un dernier sondage, la N-VA et le Vlaams Belang sont aujourd’hui crédités ensemble de 47,6% des intentions de vote. Ils disposeraient de la majorité au sein du groupe néerlandophone de la Chambre.

Certains ont beau répéter que la mouvance séparatiste ne représente pas plus de 10% en Flandre. Comme l’a un jour écrit Pierre Bouillon du « Soir » : Que fait un séparatiste, s’il bénéficie d’une légitimité démocratique ? Ben, il sépare. Ça t’étonne, Yvonne ?

(1) Dernier ouvrage paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans, Editions Mols, 2019.

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République française

Monsieur le Président,

Par le biais de trois ouvrages intitulés « C’était de Gaulle » (Editions de Fallois/Fayard), Alain Peyrefitte nous a restitué les nombreux entretiens qu’il eut avec le Président Charles de Gaulle.

Alors que, pour la seconde fois depuis 2010, le Royaume de Belgique est confronté à une crise politique qui menace sa survie même, il n’est pas sans intérêt de relire ce que votre illustre prédécesseur disait à ce sujet.

Je sais bien qu’après la Libération, il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France. Mais justement, j’estimais qu’il ne m’appartenait pas de claquer des doigts. Il aurait fallu que les Wallons ou leurs représentants légitimes prennent l’initiative. (…) Un moment, j’avais songé à faire un voyage qui aurait commencé à Gand, je me serais arrêté à Dinant où j’ai été blessé en 14, à Namur, capitale de la Wallonie, j’aurais descendu la Meuse jusqu’à Liège, dont Michelet disait qu’elle était plus française que la France. Ç’aurait été comme le Chemin du Roy au Québec. Mais j’ai résisté à la tentation.

Notez bien que depuis mon retour aux affaires, une de mes premières initiatives a été d’inviter le Roi et la Reine des Belges. On ne m’a jamais rendu l’invitation. On avait trop peur, sans doute, des manifestations populaires en Wallonie.

J’avais reçu une délégation de Wallons, bien décidée à préparer le rattachement. Elle m’avait expliqué que les Flamands étaient de plus en plus arrogants et finiraient par faire d’eux-mêmes sécession. C’est peut-être comme cela que ça finira.

La Wallonie existe, mais il n’y a pas une nation wallonne, les Wallons n’ont jamais cherché à devenir un État. Ils demandent à être intégrés au sein de la République, dont ils ont déjà fait partie. (…)

Beaucoup de Wallons pensent qu’ils seraient mieux traités par la France que par la Flandre. C’est probable. Ils retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines.

Toutes choses qu’ils ont perdues dans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu’ils n’aiment pas. Pour les besoins de l’unité de la Belgique, on a raboté ce qu’ils avaient de différent. Ils en sont frustrés.

Il y a un malaise belge (…). Il ne faut pas exclure qu’il aboutisse à une crise, surtout au cas où l’équilibre entre les deux fractions viendrait à se rompre.

Tenus le 29 juillet 1967, ces propos témoignent d’une extrême clairvoyance. Le constat du général de Gaulle se voit corroboré par l’évolution que connaît aujourd’hui la Belgique.

En 2010-2011, le Royaume a traversé sa plus longue crise politique, avec 541 jours sans gouvernement de plein exercice. La situation était telle que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française avait chargé deux de ses membres – Robert Lecou (UMP) et Jean-Pierre Kucheida (PS) – d’une mission d’information sur le sujet.

Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés soulignait que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables compromettait dangereusement sa survie.

Le problème majeur réside dans le fait que la Flandre est parvenue, au terme d’un long combat, à s’ériger en Nation. Le terme figure expressément dans le préambule de la « Charte pour la Flandre », qui a été adoptée en 2012.

Comme l’a fort bien perçu le général de Gaulle, on ne trouve pas un phénomène équivalent en Wallonie.

La mouvance nationaliste flamande n’a cessé, ces dernières années, de s’affirmer. Elle est aujourd’hui incarnée par la N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie), première force politique du pays avec près de 30%.

L’article 1er des statuts de cette formation vise à faire de la Flandre une République souveraine au sein de l’Europe.

Indépendantiste, lui aussi, mais situé à l’extrême-droite, le Vlaams Belang a également progressé de manière significative lors des élections législatives et régionales du 26 mai dernier.

Il ne manque, en fait, que 5 sièges à la N-VA et au Vlaams Belang pour détenir ensemble la majorité absolue au Parlement flamand.

Depuis 1970, la Belgique a connu six réformes institutionnelles, au fil desquelles elle n’a cessé de s’alléger au profit des régions et des communautés.

Un fait majeur s’est produit en 1999, lorsque le Parlement flamand s’est clairement prononcé en faveur d’un système confédéral, basé sur deux États, Flandre et Wallonie, avec une cogestion par ceux-ci de Bruxelles.

C’est ce confédéralisme que la N-VA entend aujourd’hui mettre sur la table des négociations. Son constat est simple : Flamands et Wallons vivent sur deux planètes distinctes et constituent deux démocraties différentes. Le fossé économique qui les sépare est béant. Alors que la Flandre opte pour une vision de droite, axée sur l’esprit d’initiative et l’innovation (elle réalise à elle seule 80% des exportations belges !), la Wallonie penche plutôt vers le salariat, de préférence dans le secteur public. Vu ce contexte, il convient de mettre un terme aux transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie, qui représentent quelque 7 milliards d’euros par an. Libre à la Wallonie de faire les choix politiques qu’elle souhaite, à condition d’en assumer pleinement la responsabilité financière !

Pas question, pour les partis wallons, et notamment le PS qui arrive en tête, de s’engager dans ce confédéralisme, qui impliquerait la scission de la sécurité sociale et aboutirait finalement à la disparition du pays.

Depuis plus de trois mois, deux informateurs royaux s’efforcent de débroussailler le terrain, mais la tâche relève de la quadrature du cercle.

Impossible de mettre autour de la table la N-VA et le PS qui sont comme chien et chat sur le plan socio-économique et ont des visions diamétralement opposées quant à l’avenir du pays.

Monsieur le Président,

L’hypothèse d’une implosion du Royaume de Belgique ne relève nullement de la chimère. Elle doit être envisagée sérieusement par l’Union européenne.

Si la Flandre devait proclamer unilatéralement son indépendance, on voit mal comment la France pourrait ne pas la reconnaître. Feu François Perin, ce brillant constitutionnaliste liégeois qui joua un rôle politique majeur durant le seconde moitié du 20e siècle, confiait au journal « Le Soir », en août 2011 :

Le mouvement flamand, d’étape en étape, a gagné sur toute la ligne. Il a gagné de devenir une nation, avec un esprit collectif qui, de fil en aiguille, deviendra une conscience nationale. Bart De Wever – le leader de la N-VA – est dans la ligne, et logiquement, il dit : « Nous voulons un État flamand indépendant ». Et vous avez aurez noté que pour expliquer ça, il va d’abord à Londres, chez Cameron, il y a quelques mois. Il connaît l’histoire, De Wever. L’Angleterre – la France n’y verra pas d’inconvénient -sera le premier État à reconnaître l’indépendance de la Flandre quand celle-ci sera proclamée. (…) Le nationalisme flamand est bien ancré. (…) Il ne s’arrête pas, il ne s’arrête jamais.

Les responsables wallons refusent de voir la réalité en face. Ils s’accrochent, de manière suicidaire, à une Belgique dont le démantèlement est devenu inéluctable.

Mais rien n’est pire que de se retrouver un jour le nez sur le poteau, contraints de réagir dans la précipitation.

C’est la raison pour laquelle je m’adresse aujourd’hui à vous, en tant que Wallon soucieux de l’avenir de sa région.

Si la Wallonie devait se retrouver seule à son corps défendant, elle se trouverait dans une situation intenable. Elle ne pourrait compter sur Bruxelles, dont les habitants, à plus de 70%, déclarent souhaiter un statut autonome en cas de disparition du pays.

Les liens d’amitié qui vous lient à Charles Michel, notre actuel Premier ministre et futur Président du Conseil de l’Europe, sont bien connus Voici ce que déclarait son père, Louis, le 28 octobre 1996 – il était alors président du Parti réformateur – au journal « Le Figaro » :

Entre un État wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France.

Voilà plus de dix ans que je m’efforce, par le biais de mes essais, chroniques de presse et conférences, de préparer les esprits wallons à cette échéance.

Outre le général de Gaulle, diverses personnalités politiques françaises se sont déclarées prêtes à accueillir les Wallons le jour où ils en exprimeraient clairement le désir.

Comme l’a écrit l’historien namurois Félix Rousseau :

Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française.

C’est au nom de ces liens indéfectibles que je vous prie de recevoir, Monsieur le Président, mes très respectueuses salutations.

Jules Gheude

https://blogs.mediapart.fr/gheude-jules/blog/070919/lettre-ouverte-monsieur-le-president-de-la-republique-francaise