Archives mensuelles : novembre 2019

Tout va très bien, Madame la Marquise !

Premier tête-à-tête avec le Premier ministre français, Edouard Philippe.

Peu importe ce que la Première ministre Sophie Wilmès ait pu raconter à son homologue français. Edouard Philippe n’est pas dupe et sait fort bien que la Belgique ne vit pas une crise politique, mais bien une crise existentielle. Les Affaires étrangères françaises sont parfaitement au courant de notre situation…

Ce n’est pas pour rien que la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française a jugé opportun de dépêcher chez nous deux de ses membres durant la crise de 2010-2011.

Le rapport des intéressés avait conclu que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et de plus en plus dissemblables rendait son existence de moins en moins probable.

Les choses n’ont fait depuis que s’aggraver!

Selon un dernier sondage, la N-VA et le Vlaams Belang sont aujourd’hui crédités ensemble de 46,7% des intentions de vote.

Comme disent les Anglais : the end is at hand!

Jules Gheude

28 messages adressés à l’informateur Paul Magnette

« Le Vif » de ce 14 novembre publie vingt-huit messages adressés par des « acteurs de la société » à l’informateur Paul Magnette.

On trouvera ici le message rédigé par Jules Gheude

« Diaboliser la N-VA est insensé » – Par Jules Gheude – Essayiste

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Jules Gheude © HATIM KAGHAT

« Cher Paul Magnette,

Au fil des décennies, la Flandre a fini par se constituer en nation. Diaboliser la N-VA est une chose insensée. En plaidant pour le confédéralisme, Bart De Wever ne fait que donner suite aux fameuses résolutions que le parlement flamand a adoptées en 1999 et qui étaient calquées sur le projet confédéraliste proposé dès le début des années 1990 par le ministre-président flamand CVP, Luc Van den Brande. Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, a d’ailleurs déclaré en 2007 :  »Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. »

[…] Wouter Beke, encore lui, a précisé qu’une nouvelle réforme de l’Etat devrait avoir lieu en 2024 et son coreligionnaire Koen Geens, négociateur CD&V, a annoncé qu’il était hors de question que son parti s’engage au fédéral sans la N-VA.

Tout cela confirme les propos tenus naguère par l’ancien ministre CVP Stefaan De Clerck :  »La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand. »

Le démantèlement de l’Etat est donc un processus inéluctable. Lors de la crise de 2010-2011, un rapport de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française avait conclu que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rendait son existence de moins en moins probable. Les résultats des élections de mai 2019 n’ont fait que renforcer ce constat.

En 1981, François Perin, le grand militant wallon, avait déclaré :  »Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver. Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise financière et économique insoluble, le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par implosion. »

Nous y sommes ! Il faut avoir le courage de le reconnaître et de renoncer aux vains combats d’arrière-garde. « 

Et si on actait le décès de la Belgique ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Lorsqu’il s’avère qu’un gouvernement ne peut être constitué au terme d’un processus électoral démocratique, soit on procède à un nouveau scrutin, soit on acte le décès du pays. Car un Etat sans gouvernement, n’est rien d’autre qu’un Etat qui n’existe plus.

Face à l’imbroglio politique auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, Joachim Coens, candidat à la présidence du CD&V, propose de former un gouvernement de technocrates. Retour à la monarchie absolue de droit divin, lorsque le monarque choisissait lui-même ses ministres ?

Je rappelle à M. Coens qu’une Révolution a eu lieu en 1789 pour abolir ce système et mettre fin aux privilèges.

Je rappelle aussi à M. Coens que son parti s’est longtemps assimilé à l’Etat – ne parlait-on pas d’ « Etat-CVP » ? – et qu’il s’est trouvé à l’origine des mesures qui, à partir de 1960, ont contribué à radicaliser la Flandre et  à saper l’unité du Royaume : la fixation définitive de la frontière linguistique ; le « Walen buiten » de l’Université de Louvain avec, pour conséquence immédiate, la scission du parti catholique en deux ailes linguistiques (les autres formations suivirent) ; la mise en place dès 1972 de l’autonomie culturelle (le fameux décret dit de septembre, obligeant les employeurs flamands, avec sanction à la clé, à recourir exclusivement au flamand dans leurs relations avec les employés), le torpillage du pacte d’Egmont par le Premier ministre Léo Tindemans en 1978 ; la loi de financement élaborée par les « Toshiba boys » du Premier ministre Jean-Luc Dehaene et destinée à asphyxier la Communauté française ; l’idée confédéraliste lancée dès le début des années 90 par le ministre-président flamand Luc Van den Brande ; la mise sur pied par Yves Leterme en 2004 du cartel CD&V/N-VA… Le même Yves Leterme qui, dans une interview à « Libération »  qualifia la Belgique d’accident de l’Histoire ».Un constat bien réel.

Dès la constitution du Royaume, en 1830, Talleyrand avait déclaré que deux cents protocoles n’en feraient jamais une nation.

Pour paraphraser la terminologie actuelle, on pourrait dire que la Belgique a vu le jour de façon « diplomatiquement assistée ».

Ce ne sont pas les populations qui la composent qui ont été à la manœuvre, mais bien les représentants diplomatiques des puissances européennes auxquelles la France s’était militairement opposée. D’où cette définition d’ «Etat-tampon » dont nous avons hérité.

Le choix du monarque nous fut imposé par l’Angleterre. Quant au  « Congrès national belge », élu juste après la révolution, il fut le fruit d’à peine 2% de la population :  la grande bourgeoisie, laquelle, qu’elle fût de Flandre, de Bruxelles ou de Wallonie, ne s’exprimait qu’en français. Durant des décennies, elle détint les leviers de commande de l’Etat.

La masse populaire flamande fut ainsi réduite à l’abâtardissement linguistique et culturel.

C’est pour tenter de rectifier cette situation qu’un Mouvement populaire flamand se constitua assez vite. De nature romantico-littéraire à ses débuts, il finira par acquérir une dimension sociale. Car face à une Wallonie économiquement prospère, la Flandre évolue avec peine.

Des décennies de lutte seront nécessaires  pour que la Flandre obtienne enfin sa pleine reconnaissance sur l’échiquier politique belge. Elles expliquent incontestablement ce sentiment très fort d’appartenance collective qui s’est développé au Nord, jusqu’à forger aujourd’hui une nation bien distincte.

Avec les années soixante, le balancier économique s’est inversé. Alors que l’industrie lourde traditionnelle s’écroulait en Wallonie, la Flandre s’engageait sur le chemin de la croissance en misant sur les technologies nouvelles et sur le dynamisme de ses petites et moyennes entreprises.

Mise en place en 1980 et amplifiée par les réformes successives de l’Etat, la régionalisation n’est pas parvenue à redresser la Wallonie. Pour la Flandre, il s’agit là de l’effet d’une gestion inappropriée, fortement marquée par une gauche davantage soucieuse de sauvegarder les « droits acquis » que de développer l’entreprise privée.

Toujours est-il que la Flandre n’entend plus se montrer aujourd’hui solidaire. L’extinction progressive des transferts financiers en provenance du Nord est programmée pour 2025.

Le nouveau gouvernement flamand (N-VA, Open VLD et CD&V), issu des élections régionales du 26 mai dernier, entend poursuivre une politique de droite, fortement identitaire. En Wallonie, le PS n’est pas parvenu à constituer la majorité ultra-progressiste à laquelle il aspirait. Il s’est finalement allié ave Ecolo et le MR. Mais les nombreuses expériences de coalition avec une ministre-présidence socialiste n’ont jamais réussi à faire décoller la Wallonie. Depuis 2004, on ne compte plus les plans de redressement…

Il est d’ailleurs significatif de constater que le retour à l’équilibre budgétaire a été reporté à 2024. On va donc laisser filer la dette. Un rude coup pour le ministre libéral Jean-Luc Crucke, qui, sous la précédente législature, s’était affiché comme le gardien de l’orthodoxie budgétaire !

En attendant, le brouillard le plus épais subsiste quant à la formation d’un nouveau gouvernement fédéral.

Et si, de façon logique, on se mettait enfin autour de la table pour acter le décès de cet « accident de l’Histoire » ?

Nul ne peut contester aujourd’hui l’existence de la Nation flamande. Une nation qui, tôt ou tard, finira pas se constituer en Etat souverain. Selon un dernier sondage, la N-VA et le Vlaams Belang sont aujourd’hui crédités ensemble de 47,6% des intentions de vote. Ils disposeraient de la majorité au sein du groupe néerlandophone de la Chambre.

Certains ont beau répéter que la mouvance séparatiste ne représente pas plus de 10% en Flandre. Comme l’a un jour écrit Pierre Bouillon du « Soir » : Que fait un séparatiste, s’il bénéficie d’une légitimité démocratique ? Ben, il sépare. Ça t’étonne, Yvonne ?

(1) Dernier ouvrage paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans, Editions Mols, 2019.