Archives mensuelles : août 2019

« Les francophones méconnaissent la réalité flamande »

Jules Gheude

 « Le Vif », 14 août 2019

https://www.levif.be/actualite/belgique/les-francophones-meconnaissent-la-realite-flamande/article-opinion-1176975.html

Les francophones méconnaissent la réalité flamande. Ils s’imaginent que la mouvance nationaliste ne concerne que la seule N-VA.


Bart De Wever et Elio Di Rupo

Le président du SP.A, John Crombez, avait reçu le feu vert de ses instances pour discuter avec la N-VA de la formation d’un gouvernement flamand.

Voilà qui montre bien à quel point les socialistes flamands se distinguent de leurs « camarades » wallons. Non seulement par leur conception du socialisme, nettement social-démocrate, mais aussi par leur approche plus pragmatique.

Lorsque le démocrate-chrétien Luc Van den Brande, alors ministre-président du gouvernement flamand, avait lancé l’idée du confédéralisme au début des années 90, il avait d’ailleurs déclaré : « Mes collègues de l’exécutif flamand, SOCIALISTES COMPRIS, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. »

Et le 18 juillet 2008, dans une interview accordée à « Knack, l’ancien ministre socialiste flamand Luc Van den Bossche – le père de Freya -, s’était empressé de préciser : J’ai toujours été un confédéraliste. En effet, j’ai toujours trouvé que les entités fédérées devraient finalement conclure un accord sur ce qu’elles souhaitent encore gérer en commun au niveau fédéral. Si l’on compare cela avec les années 50 du siècle dernier, c’est une révolution copernicienne, mais quand vous voyez les pas que nous avons déjà faits dans cette direction, je n’appellerais plus cela copernicienne. C’est un grand pas, mais un pas logique. »

Voilà qui nous situe bien loin de la stratégie adoptée par Elio Di Rupo : « Le PS ne négociera pas le confédéralisme. »

Le fossé idéologique entre socialistes du Nord et du Sud était encore apparu en 2017, à l’occasion de la sortie du livre d’Elio Di Rupo Nouvelles conquêtes. À gauche pour un monde plus juste. John Crombez lui avait réservé un accueil glacial : « La société que je désire est très différente de celle d’Elio Di Rupo. »

Les francophones méconnaissent la réalité flamande. Ils s’imaginent que la mouvance nationaliste ne concerne que la seule N-VA.

Ont-ils oublié l’attitude radicale adoptée, durant des décennies, par la démocratie-chrétienne flamande ? Ont-ils oublié toutes ces années durant lesquelles « l’Etat CVP » a oeuvré ? L’intervention musclée de Wilfried Martens contre le pavillon français lors de l’Expo 58 ; la façon dont Jan Verroken est venu à bout du gouvernement Vanden Boeynants sur le « Walen buiten » de Louvain en 1968 ; le torpillage du pacte d’Egmont par Léo Tindemans en 1978 ; l’aversion manifestée par Eric Van Rompuy envers le FDF en 1979 (« A l’automne, nous devrons déployer une tactique pour congédier le FDF. ») ; la charge contre José Happart (appelé Mijnheer H. par Luc Van den Brande) et sa cause fouronnaise ; la manière dont le Premier ministre Jean-Luc Dehaene a floué, avec l’aide de ses « Toshiba Boys », les francophones avec la loi de financement en 1988 ; le cartel CD&V/N-VA porté par Yves Leterme sur les fonts baptismaux en 2004 ; l’interview accordée par Wouter Beke au journal québécois « Le Devoir » en 2007 (« Nous sommes pour une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance. »)

Le même Wouter Beke qui a annoncé que le CD&V demanderait une nouvelle réforme de l’Etat en 2024 et qui s’est farouchement opposé à toute tentative visant à refédéraliser certaines compétences, dont les soins de santé.

La réalité, c’est qu’il n’y a pas l’épaisseur d’un papier de cigarette entre le CD&V et la N-VA. S’il y a parfois rivalité, elle ne s’explique que par la compétition électorale.

Les libéraux flamands ne sont pas en reste en ce qui concerne la défense des intérêts fondamentaux de la Flandre. On l’a vu le 7 janvier 2003, lorsque Patrick Dewael, alors ministre-président flamand, a présenté au Parlement flamand ses priorités pour une nouvelle réforme de l’Etat. Le cahier de revendications visait à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales : scission des soins de santé et des allocations familiales, régionalisation partielle de la SNCB, flamandisation totale de Bruxelles-National, autonomie accrue pour l’impôt des personnes physiques, régionalisation partielle de l’impôt des sociétés, fixation par la Flandre de ses salaires et des sanctions de ses chômeurs…

En fait, la volonté affichée aujourd’hui par Bart De Wever de mettre le confédéralisme sur la table de négociation s’inscrit dans une logique qui a été initiée avec l’adoption, en 1999, des fameuses résolutions par le Parlement flamand.

En 1973, Manu Ruys, l’influent éditorialiste du journal « De Standaard », – lequel reprenait fièrement le slogan AVV/VVK (« Alles voor Vlaanderen en Vlaanderen voor Kristus » – Tout pour la Flandre et la Flandre pour le Christ) à côté de son titre -, avait sous-titré son ouvrage « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une nation en devenir.

Cette nation flamande est aujourd’hui une réalité, comme le stipule le préambule de la « Charte pour la Flandre » (Handvest voor Vlaanderen), présentée par le gouvernement flamand en 2012.

Et c’est bien là que se situe le drame du Royaume de Belgique. Comme le dit un proverbe africain : il n’y a pas de place pour deux sur la peau du léopard.

Il aura fallu au Mouvement flamand des décennies de lutte acharnée pour faire en sorte que l’identité linguistico-culturelle et politique de la Flandre s’affirme au sein de ce Royaume, créé artificiellement pour des raisons diplomatiques et dont les leviers de commande se trouvaient aux mains de la haute bourgeoise francophone.

Aujourd’hui, la nation Flandre a tout naturellement vocation à devenir un Etat souverain. José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du « Monde » à Bruxelles, a bien perçu les choses, lui qui, en 2009, dans son livre « La Belgique est morte, vive la Belgique ! » (Fayard) s’était permis de donner au roi Albert II le conseil suivant : « Si, (…) vous la jouiez plus finement ? En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers on indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de la tenter en pure perte de la stopper ? ».

En Flandre, les négociations viennent de démarrer en vue de reconduire une coalition suédoise. Voilà qui rend la constitution d’un nouveau gouvernement fédéral plus difficile que jamais. Les journaux télévisés de la RTBF et de RTL de ce 12 août ont tous deux conclu que le pays devenait ingouvernable. Danielle Welter (RTBF) précise : Pas de problème pour Bart De Wever. Ce sera le confédéralisme, donc la fin de la Belgique.

Pour Elio Di Rupo, les choses se compliquent singulièrement.

Au niveau wallon, Ecolo a durci ses revendications. Le PS pourrait se retrouver finalement seul avec le MR. Bye bye la coalition ultra-progressiste souhaitée par Elio Di Rupo et… la FGTB. On imagine déjà la charge de cette dernière !

Par ailleurs, Charles Picqué déclare aujourd’hui qu’il n’est pas impossible que le PS et la N-VA négocient ensemble la formation d’un gouvernement fédéral.

Jamais avec la N-VA, avait pourtant lancé Elio Di Rupo.

Si tout cela se réalise, raclée assurée pour le PS aux prochaines élections !

La Belgique en voie d’implosion : quand le général de Gaulle avait bien perçu les choses…

Jules Gheude, essayiste politique belge (1)

https://blogs.mediapart.fr/gheude-jules/blog/100819/la-belgique-en-voie-dimplosion


Lion flamand et coq wallon

Les autorités écossaises et irlandaises ont prévenu le Premier ministre britannique Boris Johnson : un Brexit dur pourrait entraîner la dislocation du Royaume Uni.

Mais il est une autre question qui devrait préoccuper les instances européennes : l’évolution de la situation politique belge.

En 2010-2011, alors que le Royaume de Belgique traversait la plus longue crise de son histoire – 541 jours sans gouvernement de plein exercice -, la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française avait chargé deux de ses membres d’une mission d’information sur le sujet.

Le rapport des intéressés relève notamment le fait que la Belgique présente deux sociétés différentes :

C’est peut-être l’image la plus forte qu’ont laissée les premières heures passées en compagnie des interlocuteurs de la mission (…). Certains ont mis en valeur des domaines précis où cette différence trouverait à s’exprimer. Ainsi, M. Rik Torfs, sénateur, estimait que l’écart entre les cultures économiques des Flamands et des Wallons était très important, les premiers étant plus enclins à l’esprit d’entreprise et à l’innovation, les seconds penchant plutôt vers le salariat, de préférence dans le secteur public ; (…)

Le fait est qu’effectivement, les liens se distendent entre les deux parties du pays. S’agissant des médias, la barrière de la langue conduit à ce qu’une très faible partie de la population accède aux médias de l’autre communauté. (…) Cette coupure est si franche qu’il a été rapporté à la mission que, lorsque la chaîne publique francophone, la RTBF, a diffusé, en décembre 2006, un pseudo-reportage annonçant l’indépendance de la Flandre et la fin de la Belgique, quasiment aucun téléspectateur francophone n’a songé à basculer sur la chaîne publique flamande, la VRT, pour vérifier l’information et voir comment réagissait la partie flamande du pays.

Deux sociétés différentes. Le leader de la N-VA (formation nationaliste flamande) Bart De Wever, évoque, lui, deux démocraties distinctes. Et les résultats élections législatives et régionales du 26 mai dernier ne peuvent certes pas le démentir : Flandre et Wallonie empruntent des chemins  radicalement opposés. La première vers la droite et l’extrême-droite, la seconde vers la gauche et l’extrême gauche. En Flandre, il ne manque que 5 sièges aux séparatistes (N-VA et Vlaams Belang) pour détenir la majorité absolue au Parlement Flamand.

Adoptée en 2012, la « Charte pour la Flandre » précise, dans son préambule, que la Flandre forme une nation. Et c’est bien là que se situe le problème belge. Car cette nation flamande a tout naturellement vocation à devenir un Etat souverain.

Cette évolution rend plus actuelles que jamais ces questions posées par les deux élus français dans leur rapport : La Belgique serait donc condamnée, État si faible que toute crise politique serait l’occasion de poser la question de sa survie, État si artificiel qu’il devrait se briser à l’inéluctable envol de la nation flamande. La devise nationale (« L’union fait la force ») n’aura-t-elle donc été qu’une incantation ?

Au niveau fédéral, la mission d’information dont le Roi a chargé Didier Reynders (réformateur-libéral francophone) et Johan Vande Lanotte (socialiste flamand) se poursuit depuis plus de deux mois, mais on voit mal comment elle pourrait dégager des pistes positives, tant les points de vue divergent. La mission relève de la quadrature du cercle.

Le rapport français cité plus haut rappelait le docu-fiction « Bye bye Belgium », réalisé par la RTBF en 2006. Et si la réalité était sur le point de remplacer la fiction ?

Ce qui nous ramène à une question qui avait fort préoccupé le général de Gaulle. Lors d’un entretien avec son ministre Alain Peyrefitte, le 29 juillet 1967, l’homme de Colombey s’était largement épanché sur le sort de la Wallonie : Il y a un malaise belge (…) Il ne faut pas exclure qu’il aboutisse à une crise, surtout au cas où l’équation entre les deux fractions viendrait à se rompre. (…) Ils (les Wallons) retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture. Le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines. Toutes choses qu’ils ont perdues sans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu’ils n’aiment pas. (…) Je leur ai dit (à une délégation de Wallons venus le rencontrer) que le jour où la Wallonie, par la voie de ses représentants légitimes, ou de préférence par référendum, déciderait d’être rattachée à la France, nous leur ouvririons les bras de grand cœur. (2)

En fait, la solution de survie des Wallons à l’incurable mal belge se trouve à portée de main. Il suffit de vouloir la saisir.

(1) Dernier livre paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans (ULg), Editions Mols, 2019.

(2) Alain Peyrefitte, « C’était de Gaulle », tome III, Editions de Fallois/Fayard, 2000.

Quand socialistes flamands et wallons divergent

Jules Gheude

Ainsi donc, le président du SP.A, John Crombez, a reçu le feu vert de ses instances pour discuter avec la N-VA de la formation d’un gouvernement flamand.

Voilà qui montre bien à quel point les socialistes flamands se distinguent de leurs « camarades » wallons. Non seulement par leur conception du socialisme, nettement social-démocrate, mais aussi par leur approche plus pragmatique.

Lorsque le démocrate-chrétien Luc Van den Brande, alors ministre-président du gouvernement flamand, avait lancé l’idée du confédéralisme  au début des années 90, il avait d’ailleurs déclaré : « Mes collègues de l’exécutif flamand, SOCIALISTES COMPRIS, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. »

Et le 18 juillet 2008, dans une interview accordée à « Knack, l’ancien ministre socialiste flamand Luc Van den Bossche – le père de Freya -, s’était empressé de préciser : J’ai toujours été un confédéraliste. En effet, j’ai toujours trouvé que les entités fédérées devraient finalement conclure un accord sur ce qu’elles souhaitent encore gérer en commun au niveau fédéral. Si l’on compare cela avec les années 50 du siècle dernier, c’est une révolution copernicienne, mais quand vous voyez les pas que nous avons déjà faits dans cette direction, je n’appellerais plus cela copernicienne. C’est un grand pas, mais un pas logique. »

Voilà qui nous situe bien loin de la stratégie adoptée aujourd’hui par Elio Di Rupo : « Le PS ne négociera pas le confédéralisme. »

Le fossé idéologique entre socialistes du Nord et du Sud était encore apparu en 2017, à l’occasion de la sortie du livre d’Elio Di Rupo Nouvelles conquêtes. À gauche pour un monde plus juste. John Crombez lui avait réservé un accueil glacial : « La société que je désire est très différente de celle d’Elio Di Rupo. »