Archives mensuelles : juillet 2019

La Belgique respire de plus en plus mal

« Le Vif », 27 juillet 2019

Jules Gheude, Essayiste politique

https://www.levif.be/actualite/belgique/la-belgique-respire-de-plus-en-plus-mal/article-opinion-1170401.html

Elisabeth effectuant sa première visite officielle en Afrique avec sa mère. Elisabeth assistant à l’enregistrement du discours prononcé par son père à l’occasion de la Fête nationale. Elisabeth avec sa robe en mousseline Nathan réussissant l’épreuve des hauts talons sur les méchants pavés de la Place Royale…


Visite de Mathilde et Elisabeth chez les Massai, le 27 juin 2019

Elisabeth va avoir 18 ans et il convient donc de la préparer sérieusement à son destin : monter sur le trône de Belgique.

Sauf qu’elle pourrait n’en avoir jamais l’occasion. Car le roi Philippe se trouve aujourd’hui confronté à une situation alarmante : le pays respire de plus en plus mal. Non pas en raison de la canicule, mais parce que les résultats des élections législatives et régionales du 26 mai dernier l’ont rendu proprement ingouvernable. Voilà deux mois que les informateurs royaux, Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (SP.A), s’arrachent les cheveux pour résoudre la quadrature du cercle.

Avec un gouvernement en affaires courantes depuis le 21 décembre 2018, la Belgique doit aujourd’hui faire face à un déficit budgétaire de près de 10 milliards d’euros. Et nul ne perçoit l’horizon d’un nouveau gouvernement de plein exercice.

Le paysage politique apparaît lui-même totalement chamboulé. Constatant les tiraillements au sein du SP.A, de l’Open VLD et du CD&V, Walter Pauli, journaliste à « Knack », pose carrément la question : « N’est-ce pas le prélude d’un drame qui pourrait survenir dans les prochaines années : la désintégration des trois partis classiques ? ».

Des lignes de fracture sont aussi visibles dans les formations francophones traditionnelles, qui ne savent plus trop bien sur quel pied danser.

Au niveau régional wallon, Elio Di Rupo a d’ores et déjà perdu son pari de mettre sur pied une majorité ultra-progressiste. Avec Ecolo seul, il n’atteint pas la majorité. Après le désistement du PTB et du CDH, le voilà donc forcé de négocier avec le MR. Un MR qui, après avoir été écarté du gouvernement bruxellois, entend bien faire monter les enchères. Si Ecolo retire ses billes, il est clair qu’une coalition PS-MR peut s’attendre à une fronde sans précédent de la part de la FGTB. Tout cela au détriment du redressement wallon.

« Jamais avec la N-VA », avait également affirmé Elio Di Rupo. Mais après le message royal du 21 juillet, le ton a quelque peu changé : « Les informateurs royaux semblent vouloir organiser des tables de discussion. Si tel est le cas, nous irons discuter ».

Mis en présence de Bart De Wever, Elio Di Rupo ne pourra toutefois éviter le sujet du confédéralisme. Car, pour les nationalistes flamands, première force politique du pays, il ne peut plus être question de se montrer financièrement solidaires d’une région qui, sous l’influence prépondérante du PS, s’est engagée depuis 1980 sur une piste qui ne lui permet pas de décoller. « Libre à la Wallonie de faire les choix politiques qu’elle souhaite, à condition d’en assumer pleinement le coût financier ! ».

La discussion fera long feu. Car le confédéralisme de Bart De Wever implique notamment la scission de la sécurité sociale, fonds de commerce du PS !

Cette revendication est toutefois largement partagée en Flandre. En 2002, alors qu’il était président du VLD, Karel De Gucht avait déclaré : « Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie ». On se souvient également de la réaction du président du CD&V, Wouter Beke, à la proposition de la ministre de la Santé, Maggie de Block, visant à refédéraliser cette compétence : « Le passé nous a montrés qu’une politique fédérale unifiée n’était pas une réponse. D’une refédéralisation, il ne peut donc être question. D’autres réformes suivront, de nouveaux pas en matière de soins de santé devront être posés « .

Avec la 6e réforme de l’Etat, Elio Di Rupo s’était félicité d’avoir sauvé la Belgique. On constate aujourd’hui qu’il n’en est rien et que l’avenir du pays est plus que jamais menacé. Conscient des difficultés budgétaires qui attendent aussi la Wallonie, le président du PS a d’ailleurs évoqué la nécessité de revoir la loi de financement.

La réalité, que les responsables francophones se refusent à voir, est pourtant claire. Elle se retrouve en toutes lettres dans le préambule de la « Charte pour la Flandre » (Handvest voor Vlaanderen), adoptée en 2012 par le gouvernement flamand : « Vlaanderen vormt een natie » (La Flandre forme une nation).

Dans leur rapport final, les informateurs royaux seraient bien inspirés de rappeler cette évidence. Et de reprendre également le conseil que José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, s’était permis de donner au roi Albert II, dans son livre « La Belgique est morte, vive la Belgique ! » (Editions Fayard) : « Si, au lieu de ce baroud d’honneur qui risque de mal tourner (…), vous la jouiez plus finement ? En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper ».

Nous étions alors en 2009. Aujourd’hui, il ne manque que 5 sièges à la N-VA et au Vlaams Belang pour détenir ensemble la majorité absolue au Parlement flamand. Et comme l’écrivait le journaliste Pierre Bouillon du « Soir », le 23 mars 2013 : « Que fait un séparatiste, s’il bénéficie d’une légitimité démocratique ? Ben, il sépare. Ça t’étonne, Yvonne ? ».

Jules Gheude, essayiste politique

Dernier livre paru : »La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans (ULg), Editions Mols, 2019.

Charles Michel et Emmanuel Macron

Opinion de Jules Gheude sur le site du « Vif », 9 juillet 2019.

https://www.levif.be/actualite/belgique/charles-michel-et-emmanuel-macron/article-opinion-1163647.html

Charles Michel est incontestablement un Européen convaincu. Il entretient d’excellentes relations personnelles avec le président français Emmanuel Macron et ces deux raisons ont amené ce dernier à soutenir résolument sa candidature à la fonction de président du Conseil européen.


Emmanuel Macron et Charles Michel

Mais Emmanuel Macron n’ignore pas les difficultés politiques majeures que son « protégé » traverse depuis que la N-VA s’est opposée à la signature du pacte de Marrakech sur l’immigration, plaçant ainsi le gouvernement belge dans une position minoritaire. Singulièrement aussi depuis que les élections législatives et régionales du 26 mai dernier ont plongé le pays dans une crise qui s’avère de plus en plus inextricable.

La République s’était déjà inquiétée de l’enlisement dans lequel la Belgique s’était retrouvée en 2010-2011, au point que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale avait chargé deux de ses membres d’une mission d’information sur le sujet.

Le rapport des intéressés relève notamment le fait que la Belgique présente deux sociétés différentes :

C’est peut-être l’image la plus forte qu’ont laissée les premières heures passées en compagnie des interlocuteurs de la mission (…). Certains ont mis en valeur des domaines précis où cette différence trouverait à s’exprimer. Ainsi, M. Rik Torfs, sénateur, estimait que l’écart entre les cultures économiques des Flamands et des Wallons était très important, les premiers étant plus enclins à l’esprit d’entreprise et à l’innovation, les seconds penchant plutôt vers le salariat, de préférence dans le secteur public ; de même, les autorités flamandes chercheraient plutôt à favoriser l’entreprise privée et à libérer les initiatives alors que les autorités wallonnes seraient très interventionnistes et chercheraient à conserver un secteur public puissant. Mme Béatrice Delvaux, éditorialiste au Soir, évoquait un rapport différent au besoin d’évolution de la société, avec des Wallons plus « transis » et des Flamands plus « allants » et désireux de changements ; elle affirmait ainsi à la mission que « les francophones ont souvent le bâton dans le dos ; les Flamands sont un révélateur de ce que les Wallons ne veulent pas faire spontanément ». (…)

Le fait est qu’effectivement, les liens se distendent entre les deux parties du pays. S’agissant des médias, la barrière de la langue conduit à ce qu’une très faible partie de la population accède aux médias de l’autre communauté. En conséquence, lorsqu’ils veulent élargir leur horizon médiatique, les Flamands s’orientent vers les médias anglo-saxons et les Wallons vers les médias français. Cette coupure est si franche qu’il a été rapporté à la mission que, lorsque la chaîne publique francophone, la RTBF, a diffusé, en décembre 2006, un pseudo-reportage annonçant l’indépendance de la Flandre et la fin de la Belgique, quasiment aucun téléspectateur francophone n’a songé à basculer sur la chaîne publique flamande, la VRT, pour vérifier l’information et voir comment réagissait la partie flamande du pays.

Deux sociétés différentes. Le leader de la N-VA, Bart De Wever, évoque, lui, deux démocraties distinctes. Et les résultats des dernières élections législatives et régionales ne peuvent certes pas le démentir.

Toujours est-il que l’évolution des choses rend plus actuelles que jamais ces questions posées par les deux élus français dans leur analyse : La Belgique serait donc condamnée, État si faible que toute crise politique serait l’occasion de poser la question de sa survie, État si artificiel qu’il devrait se briser à l’inéluctable envol de la nation flamande. La devise nationale (« L’union fait la force ») n’aura-t-elle donc été qu’une incantation ?

Au niveau fédéral, Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (SP.A) ont été chargés par le Roi d’une mission d’information qui devrait s’achever le 29 juillet. Elle aura donc duré deux mois. Le PS, première force politique en Wallonie, et la N-VA, formation qui a la main en Flandre, ne peuvent se sentir. Pas question, en outre, pour la Flandre d’une coalition où elle se retrouverait minoritaire. Bref, l’opération présente tous les aspects de la mission impossible.

Au niveau régional wallon, le PS souhaite mettre sur pied une coalition la plus progressiste possible, mais il ne parvient pas à séduire au-delà d’Ecolo. Une coalition « coquelicot » à laquelle manqueraient donc trois voix pour être majoritaire. Mais ni le PTB), ni le MR ne souhaitent s’embarquer dans l’aventure. Reste à voir si le CDH, qui a décidé de se mettre en retrait à tous les niveaux de pouvoir, pourra apporter l’appoint nécessaire.

Une chose est sûre, en tout cas : ce n’est pas avec une vision de gauche radicale que la Wallonie parviendra à opérer son redressement économique. De 1980 à 2017, le PS a exercé, de façon quasi ininterrompue, la ministre-présidence de la Région.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le dernier classement Eurostat relatif au PIB des régions de l’Union européenne place la Wallonie à 85, pour un indice moyen fixé à 100. La Flandre, par contre, se situe à 120 et son esprit entrepreneurial lui permet de réaliser plus de 80% des exportations belges (217,2 milliards d’euros en 2017, contre 45,5 milliards pour la Wallonie).

L’un des principaux maux de la Wallonie, c’est la grève. Un Courrier hebdomadaire du CRISP révèle qu’en 2017, les Wallons ont totalisé 110 jours de grève contre 39 pour les Flamands. Et la FGTB a d’ores et déjà mis le PS sous pression : pas question de mettre de l’eau dans le vin !

Le rapport français cité plus haut rappelait le docu-fiction « Bye bye Belgium », réalisé par la RTBF en 2006. Et si la réalité était sur le point de remplacer la fiction ?

Charles Michel a-t-il confié à Emmanuel Macron ce que son père Louis, alors président du Parti Réformateur Libéral, avait déclaré au « Figaro », le 28 octobre 1996 : Entre un Etat wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France, car la Wallonie, c’est un cul-de-sac économique, social, culturel.

Ce qui nous ramène à une question qui avait fort préoccupé le général de Gaulle. Lors d’un entretien avec son ministre Alain Peyrefitte, le 29 juillet 1967, l’homme de Colombey s’était largement épanché sur le sort de la Wallonie : Il y a un malaise belge (…) Il ne faut pas exclure qu’il aboutisse à une crise, surtout au cas où l’équation entre les deux fractions viendrait à se rompre. (…) Ils (les Wallons) retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture. Le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines. Toutes choses qu’ils ont perdues sans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu’ils n’aiment pas. (…) Je leur ai dit (à une délégation de Wallons venus le rencontrer) que le jour où la Wallonie, par la voie de ses représentants légitimes, ou de préférence par référendum, déciderait d’être rattachée à la France, nous leur ouvririons les bras de grand coeur. (2)

En fait, la solution de survie à l’incurable mal belge se trouve à portée de main. Il suffit de vouloir la saisir.

(1) Dernier livre paru : « La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge.

(2) Alain Peyrefitte, « C’était de Gaulle », tome III, Editions de Fallois/Fayard, 2000.

La solidarité des Flamands envers Wallons et Bruxellois s’élève à 968 euros par an

« Le Vif », Belga, 2 juillet 2019

En moyenne, les habitants de Flandre sont contributeurs nets, à raison de 968 euros par personne et par an, en faveur des autres régions du pays, ressort-il d’une étude de l’économiste Eric Dor diffusée lundi soir. En observant les chiffres par province, le Brabant wallon arrive 2e contributeur net, derrière le Brabant flamand et devant la province d’Anvers.

La contribution des ménages à la production de richesse (valeur ajoutée) du pays est mesurée par leurs revenus primaires, c’est-à-dire la rémunération totale du travail et du capital, avant impôts et charges sociales. En prélevant des impôts et des cotisations sociales, l’Etat redistribue ces revenus primaires entre les ménages, par le biais d’allocations sociales, remboursement de frais de soins de santé, etc.

Cette redistribution implique des flux de solidarité interpersonnelle entre les ménages, qu’ Eric Dor a mesurée pour l’année 2016. Il définit la solidarité interpersonnelle comme « la différence entre le revenu disponible observé des ménages de son territoire, et ce qu’il serait si le revenu disponible total des ménages du pays était réparti entre les entités proportionnellement à leur revenu primaire ». Résultat: 6,290 milliards d’euros vont de la Flandre vers la Wallonie et Bruxelles, qui reçoivent respectivement 5,221 milliards d’euros et 1,068 milliard d’euros.

En moyenne, les habitants de Flandre sont contributeurs nets, à raison de 968 euros par personne et par an, en faveur des autres régions du pays. Les régions bénéficiaires sont la Wallonie et Bruxelles, avec des gains de 1.447 euros et 898 euros par personne et par an, respectivement.

En observant les différences par province, on remarque toutefois que le Brabant wallon est le 2e contributeur net à la solidarité, après le Brabant flamand et avant la province d’Anvers. Les populations de toutes les autres provinces et de Bruxelles sont bénéficiaires nets, en moyenne toujours.