Vous avez dit « folie communautaire » ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version flamande de cette opinion a été publiée sur le site de Doorbraak, le 6 avril 2019 : https://doorbraak.be/communautaire-waanzin-zei-u/

Non seulement le gouvernement Michel est minoritaire et en affaires courantes, mais les partenaires MR et Open VLD ne sont pas sur la même longueur d’onde quant à la liste des articles de la Constitution qui pourraient être revus au cours de la prochaine législature.

L’échange auquel l’on a assisté, ce jeudi, à la Chambre, entre Patrick Dewael et le Premier ministre Charles Michel, fut particulièrement tendu. Libéraux du Nord et du Sud se sont méchamment regardés.

Pour Charles Michel, il est hors de question de toucher aux articles qui seraient susceptibles d’ouvrir la boîte de Pandore communautaire. Durant les cinq prochaines années, seuls les objectifs économiques, sociaux et climatiques doivent être pris en considération. Il faut empêcher à tout prix la Belgique de crouler sous les coups de boutoir des partisans du confédéralisme. « Non à la folie communautaire ! »

Bref, au lieu de mettre fin le plus vite possible à l’incurable mal belge, le Premier ministre souhaite prolonger les soins palliatifs.

Ce qui est de la folie, c’est de retarder de cinq ans l’échéance d’un processus qui s’avèrera inéluctable. Le CD&V a d’ores et déjà fait savoir qu’il souhaitait une nouvelle réforme de l’Etat en 2024 et chacun sait que celle-ci sera d’inspiration confédérale. Wouter Beke, l’actuel président des démocrates-chrétiens flamands, l’avait d’ailleurs annoncé dès 2007, dans une interview au journal québécois « Le Devoir » : « Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance. »

Adoptée par le Parlement flamand en 1999, l’idée confédéraliste avait d’ailleurs été lancée, quelques années plus tôt, par le ministre-président flamand CVP Luc Van den Brande. En février 1993, celui-ci précisait : « Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. »

Quant à Patrick Dewael, il convient aussi de rappeler le cahier de revendications institutionnelles qu’il présenta en janvier 2003, en tant que ministre-président flamand, et qui visait à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales : scission des soins de santé et des allocations familiales, régionalisation partielle de la SNCB, flamandisation totale de Bruxelles-National, autonomie accrue pour l’impôt des personnes physiques, régionalisation partielle de l’impôt des sociétés, fixation par la Flandre de ses salaires et des sanctions de ses chômeurs.

Bref, les responsables francophones commettent une lourde erreur en se focalisant sur la N-VA. Le courant nationaliste s’inscrit bel et bien dans l’ADN flamand.

Ce qui doit arriver, arrivera. Devenue Nation, la Flandre finira par larguer les amarres pour s’ériger en Etat.

On a beau placer le communautaire au frigo, il réapparaît dans chaque dossier et paralyse le processus de décision politique : la construction d’un nouveau stade national, la question des nuisances sonores au-dessus de l’aéroport national, la politique migratoire, la question climatique…

Le 28 avril 2016, Jean Quatremer, le correspondant du journal « Libération » à Bruxelles, soulignait la « déliquescence de l’Etat, miné par les luttes incessantes entre la majorité néerlandophone et la minorité francophone. » Et d’expliquer : « Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage  de l’Etat au profit des régions (six réformes constitutionnelles depuis 1970) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité. »

Les combats d’arrière-garde se révèlent toujours vains. Les « demandeurs de rien » francophones n’ont pas pu empêcher l’irrésistible montée du Mouvement flamand. L’un après l’autre, les instruments de la future légitimité de la Flandre ont vu le jour. Rien ne pourrait s’opposer à ce qu’une majorité absolue au sein du Parlement flamand proclame l’indépendance.

On peut comprendre l’angoisse de  Michel et consorts face à ce scénario qui compromettrait leur plan de carrière politique. C’est pourquoi ils tirent sur l’élastique…

Mais ils devraient plutôt  s’inspirer du conseil que José-Alain Fralon, le correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, s’était permis de donner au roi Albert II en 2009 : « Si, au lieu de ce baroud d’honneur qui risque de mal tourner, voire même de friser le ridicule, (…) vous la jouiez plus finement. En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper. » (2)

Depuis 1989, bien des choses ont changé : l’URSS s’est démantelée, l’Allemagne s’est réunifiée, la Tchécoslovaquie s’est scindée, la Fédération yougoslave a disparu, le Royaume-Uni est sur le point de quitter l’Union européenne… Rien ne dure éternellement.

La fin de la Belgique ne signifierait nullement la fin du monde. Une Flandre indépendante, Bruxelles comme Ville-Etat et une Wallonie intégrée à la France avec un statut particulier : ce ne serait pas l’apocalypse, mais, au contraire, la fin de ces interminables et stériles chamailleries communautaires, qui n’ont vraiment rien de valorisant.

L’ancien Premier ministre Yves Leterme a un jour qualifié la Belgique d’ « accident de l’Histoire ». Le moment n’est-il pas venu, pour celle-ci de réparer l’erreur commise en 1830 ?

(1) Vient de paraître « La Wallonie, demain – Pour une solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans, professeur de Science politique à l’Université de Liège, Editions Mols.

(2) José-Alain Fralon, « La Belgique est morte, vive la Belgique ! », Fayard, 2009.