Alibaba, Standard, terroir… La grande histoire d’amour entre Liège et la Chine

« Le Vif », 3 mars 2019

Moins de cinq ans après les premiers vols commerciaux reliant la Chine à Liège, la liaison a été interrompue, sans que ces touristes venus de loin n’aient jamais trop daigné visiter la principauté. Atterrissage difficile ? Au contraire : entre les partenariats avec Alibaba ou le Standard et le goût des Chinois pour le terroir liégeois, la balle est plus que jamais dans le camp ardent.

Pour Luc Gochel, journaliste depuis trente-cinq ans à Liège, l’annonce de l’arrivée des vols chinois a eu l’effet d’une prophétie qui se serait enfin réalisée.  » Je suis l’aéroport de Liège depuis trente ans, époque où il n’était qu’un aéroport de brousse. D’emblée, on nous en a dit monts et merveilles, sauf qu’il tardait à démarrer… Alors, quand on a appris l’arrivée des Chinois, c’était très excitant pour nous.  » Pas seulement pour les journalistes chargés de suivre le décollage intercontinental de Liege Airport : à raison de trois, puis rapidement six vols charters en provenance de Chine par semaine, on annonçait pas mal de mouvement dans la région. Après Lyon, Manchester ou Naples, Liège serait-elle la nouvelle ville européenne secondaire à devenir une destination internationale ? Quatre ans après l’atterrissage des premiers charters chinois, force est de constater que cette ambition a explosé en vol. En cause, selon Luc Gochel, un manque d’infrastructures adaptées.  » Ces voyageurs se déplacent en groupes et tiennent à rester groupés. Or, il n’y avait pas d’hôtel suffisamment grand pour les accueillir.  » Autre problème de taille ? L’intérêt de Liège pour les visiteurs lointains – ou plutôt l’absence d’intérêt qu’ils ont tendance à lui porter.  » Quand on vient de loin pour visiter l’Europe, on veut voir la tour Eiffel ou le Colisée, pas la gare Calatrava « , sourit Luc Gochel.

Une explication à laquelle fait écho le professeur Li Yong, président du comité d’experts de l’Association chinoise du commerce international. Véritable sommité dans son pays d’origine et spécialiste des habitudes de consommation des Chinois, il souligne que la Belgique est une des destinations ayant enregistré la croissance la plus importante auprès des touristes de l’empire du Milieu en 2018. Liège aussi ? Pas vraiment :  » Avant cette interview, je n’avais jamais entendu parler de Liège, mais en me renseignant sur Internet, j’ai appris qu’il s’agissait d’une « ville située au centre de l’Europe, mais souvent ignorée par les Chinois ».  » Sans surprise, selon lui :  » La culture chinoise base le statut social sur la conformité aux normes. Les touristes qui voyagent à l’étranger ne vont donc pas opter pour des destinations confidentielles, mais bien pour des villes tendance, qui leur apporteront la reconnaissance de leurs pairs.  » Ce qui ne veut pas dire qu’une fois sur place, le charme de Liège n’opère pas sur les Chinois.

Exceptionnellement ordinaire

Si Louis Drielsma, Belge expatrié en Chine depuis quatorze ans et directeur marketing pour JCDecaux à Guangzhou, concède n’avoir  » jamais rencontré un seul Chinois qui connaisse Liège « , il nuance en rappelant que  » personne n’a probablement jamais rencontré un Belge connaissant Panzhihua, qui est pourtant une ville de plus d’un million d’habitants « . Tout ne serait donc qu’une question de perspective ? Celle des Chinois expatriés à Liège (432, selon les chiffres de Statbel, l’office belge de statistique) lui est plus que favorable. A l’Institut Confucius, où des centaines d’étudiants s’initient aux complexités de la langue chinoise chaque année, une professeure de langues arrivée à Liège il y a quelques mois confie que la ville lui rappelle sa province chinoise natale, avec ses anciennes usines et la proximité de l’eau.

Jianing Liu, quant à elle, ex-gérante de Chez Liu et propriétaire du restaurant Itachi, hybride poétique des cuisines chinoise et italienne, n’envisage pas de quitter sa ville adoptive. Après ses études, la native de Dalian, au nord-est de la Chine, s’engage dans une usine de sérigraphie, où la routine l’use à petit feu.  » J’ai réalisé que ce n’était pas une vie pour moi et j’ai décidé d’apprendre le français et de partir à l’étranger. Après des recherches sur les écoles d’art, j’ai fait mon choix sur l’Académie, parce que Liège me paraissait être une ville sympa.  » La preuve : elle ne l’a plus quittée depuis. Et si elle se souvient avoir trouvé la ville  » très impressionnante  » lors de sa descente du train en 2012, elle comprend que ses compatriotes puissent la bouder :  » Il n’y a pas assez de sites exceptionnels ou bien ils sont abandonnés, et les commerces artisanaux n’y sont pas assez nombreux. « 

Relation paradoxale


Jianing Liu – Photo Pierre-Yves Jortay

Si Liège a raté le coche pour se voir offrir une tour de fer par Gustave Eiffel, son artisanat, particulièrement ses nombreux artisans de bouche, pourrait être la clé pour mettre la ville sur la carte d’Europe des touristes chinois. Thomas Reynders, le directeur adjoint du Bureau des relations extérieures de la Province de Liège, en est en tout cas convaincu. Amené à rencontrer fréquemment les dignitaires de la province chinoise de Fujian, avec laquelle Liège est jumelée, il fait grand cas de leur enthousiasme pour les produits du terroir. Les bières, bien sûr (lire l’encadré ci-contre), mais pas seulement.  » En Chine, il y a un vrai enthousiasme pour le terroir et l’artisanat, donc c’est une piste à creuser pour attirer les touristes ici. On a nos bières, qu’ils adorent, le chocolat qu’ils adorent aussi, et quand on leur fait goûter du Herve, contre toute attente, ils sont conquis. Il ne faut pas hésiter à les étonner. « 

Mais aussi à se laisser surprendre : comme l’explique Thomas Reynders, la Belgique,malgré sa petite taille, et, qui plus est, la Wallonie, a une vraie carte à jouer en Chine.  » C’est paradoxal, car la Chine a l’image d’un pays très puissant en Europe, mais la liberté de mouvement des Chinois est limitée, alors ils apprécient qu’on vienne vers eux. C’est flatteur pour eux de voir que nous, qui pouvons entrer en contact avec le monde entier, choisissons de dialoguer avec eux.  » D’autant que, comme le déclare Michel Kempeneers, directeur opérationnel auprès de l’Agence wallonne à l’exportation (Awex),  » on est un peu comme des Chinois dans notre manière de travailler. Les Wallons mettent la chaleur humaine au premier plan. Avec les Chinois, ça fonctionne. « 

Coup franc

Thomas Reynders, directeur adjoint du Bureau des relations extérieures de la Province. – Photo Pierre-Yves Jortay

Dont acte : si les charters ont cessé de relier la Chine à Liège, qui a vu son duty free contraint de fermer dans la foulée, l’aéroport a récemment annoncé un partenariat d’envergure avec le géant de l’e-commerce Alibaba, tandis que le Standard est en relation avec la Shanghai Football Association. Face à la panda diplomacy chinoise, qui voit les animaux emblématiques du pays prêtés aux quatre coins de la planète, la Belgique répond par sa football diplomacy, qui a gagné en puissance avec le regain d’engouement pour les Diables Rouges et offre à Liège l’opportunité de marquer des buts auprès de ses partenaires commerciaux.

L’interruption des vols charters n’a pas entamé la vigueur des partenariats. © SAMUEL SZEPETIUK

 » Le football est un des objectifs du président Xi Jinping, note Michel Kempeneers. Il souhaite participer à la Coupe du monde en 2030 et la gagner en 2050, et il déploie beaucoup de moyens pour ça « . Et Liège en récolte aussi les profits : un coup franc inespéré, pour la principauté du Milieu, dont les relations avec la Chine sont décidément au beau fixe. Et appelées à le rester :  » Si on capitalise, c’est une formidable opportunité de rééquilibrage de nos relations commerciales internationales, jusqu’à présent encore structurellement tournées vers les Etats-Unis depuis le plan Marshall au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, relève Michel Kempeneers. Il faut toutefois être prudent et réaliste, les Chinois sont là pour faire du business, même s’ils comprennent très bien le besoin de réciprocité. Mais ça reste plus une opportunité qu’une menace. « 

Par Kathleen Wuyard et Clément Jadot.

La route de la soif

Beer Mania à Pékin. © DR

Pékin, un vendredi soir ordinaire. Au Beer Mania, à deux pas du quartier des ambassades, des Chinois éméchés boivent à la louche dans des verres à trappistes géants tout ce que la Belgique compte de bières spéciales. Chimay bleue au fût ou Bush de Noël, la carte n’a rien à envier aux brasseries de la Grand-Place de Bruxelles, si ce n’est peut-être un peu de fraîcheur, pour contraster avec la chaleur tropicale de la capitale chinoise.

Ici, tous connaissent la Belgique de nom, mais la plupart sont incapables de la situer correctement sur une carte. Dans un pays où les agglomérations se comptent en millions d’habitants, la Belgique fait office de tout petit Petit Poucet. Un rapport de force qui contraste avec la popularité que rencontrent certains produits emblématiques de notre pays, à commencer par la bière, véritable étendard de la belgitude dans l’empire du Milieu.

Premier producteur et premier consommateur de bière à l’échelle mondiale, la Chine est aussi le deuxième importateur de bières belges hors Union européenne. Un chiffre qui connaît une progression exponentielle, puisqu’en l’espace de dix ans, les importations chinoises sont passées de 17 milliers d’hectolitres en 2008 à 775 milliers en 2017 (Fédération des brasseurs belges). Une croissance d’autant plus spectaculaire si l’on tient compte du fait qu’à l’export, les bières belges sont avant tout des biens de consommation premium et non des bières de soif.

A près de dix euros la spéciale, on est pourtant loin du bar populaire, mais le savant mélange de qualité et de tradition qu’inspirent les bières belges semble ici rencontrer son public. Pour toute une génération de Chinois aisés, s’offrir une bière d’abbaye est aussi devenu un luxe abordable qui permet d’afficher leur réussite matérielle envers leurs pairs.

Laisser un commentaire