Archives mensuelles : avril 2019

Vous avez dit « révision de la Constitution » ?

Avant les vacances de Pâques, la Chambre a adopté une liste de plus de 40 articles de la Constitution susceptibles d’être révisés au cours de la prochaine législature, selon les critères requis (majorité des 2/3 et majorité au sein de chaque groupe linguistique).

On attend à présent la liste du Sénat et celle du gouvernement. Seuls les articles figurant conjointement dans les trois listes pourront finalement être pris en considération.

Le Vlaamse Volksbeweging (Mouvement populaire flamand) appelle aujourd’hui les sénateurs flamands à ne déclarer aucun article de la Constitution révisable. Il souhaite, en revanche, qu’une constitution flamande prenne corps au Parlement flamand.

Pour le VVB, la menace est réelle de voir certaines compétences retirées à la Région flamande pour redevenir fédérales.

L’organisation craint qu’une modification de l’article 7bis ne fasse de la loi spéciale sur le climat une disposition constitutionnelle.

« Si cette liste devait être adoptée, le boîte de Pandore serait ouverte. Plutôt pas de révision de la Constitution qu’une mauvaise révision de la Constitution. »

L’appel du VVB offre un contraste frappant avec le point de vue de la N-VA, qui souhaite que tous les articles de la Constitution soient révisables.

Mais Peter De Roover, le chef de groupe N-VA à la Chambre, a aussi déclaré : « Enormément de choses peuvent se produire en dehors de la Constitution. »

« La fin de la Belgique ne signifierait nullement la fin du monde »

Jules Gheude, Essayiste politique

Jules Gheude, Essayiste politique

« Le Vif », 16 avril 2019 : https://www.levif.be/actualite/belgique/la-fin-de-la-belgique-ne-signifierait-nullement-la-fin-du-monde/article-opinion-1123071.html

Non seulement le gouvernement Michel est minoritaire et en affaires courantes, mais les partenaires MR et Open VLD ne sont pas sur la même longueur d’onde quant à la liste des articles de la Constitution qui pourraient être revus au cours de la prochaine législature.

© Getty Images

L’échange auquel l’on a assisté, le 4 avril dernier, à la Chambre, entre Patrick Dewael et le Premier ministre Charles Michel, fut particulièrement tendu. Libéraux du Nord et du Sud se sont méchamment regardés.

Pour Charles Michel, il est hors de question de toucher aux articles qui seraient susceptibles d’ouvrir la boîte de Pandore communautaire. Durant les cinq prochaines années, seuls les objectifs économiques, sociaux et climatiques doivent être pris en considération. Il faut empêcher à tout prix la Belgique de crouler sous les coups de boutoir des partisans du confédéralisme. « Non à la folie communautaire ! »

Bref, au lieu de mettre fin le plus vite possible à l’incurable mal belge, le Premier ministre souhaite prolonger les soins palliatifs.

Ce qui est de la folie, c’est de retarder de cinq ans l’échéance d’un processus qui s’avèrera inéluctable. Le CD&V a d’ores et déjà fait savoir qu’il souhaitait une nouvelle réforme de l’Etat en 2024 et chacun sait que celle-ci sera d’inspiration confédérale. Wouter Beke, l’actuel président des démocrates-chrétiens flamands, l’avait d’ailleurs annoncé dès 2007, dans une interview au journal québécois « Le Devoir » : « Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance. »

Adoptée par le Parlement flamand en 1999, l’idée confédéraliste avait d’ailleurs été lancée, quelques années plus tôt, par le ministre-président flamand CVP Luc Van den Brande. En février 1993, celui-ci précisait : « Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. »

Quant à Patrick Dewael, il convient aussi de rappeler le cahier de revendications institutionnelles qu’il présenta en janvier 2003, en tant que ministre-président flamand, et qui visait à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales : scission des soins de santé et des allocations familiales, régionalisation partielle de la SNCB, flamandisation totale de Bruxelles-National, autonomie accrue pour l’impôt des personnes physiques, régionalisation partielle de l’impôt des sociétés, fixation par la Flandre de ses salaires et des sanctions de ses chômeurs.

Bref, les responsables francophones commettent une lourde erreur en se focalisant sur la N-VA. Le courant nationaliste s’inscrit bel et bien dans l’ADN flamand.

Ce qui doit arriver, arrivera. Devenue Nation, la Flandre finira par larguer les amarres pour s’ériger en Etat.

On a beau placer le communautaire au frigo, il réapparaît dans chaque dossier et paralyse le processus de décision politique : la construction d’un nouveau stade national, la question des nuisances sonores au-dessus de l’aéroport national, la politique migratoire, la question climatique…

Le 28 avril 2016, Jean Quatremer, le correspondant du journal « Libération » à Bruxelles, soulignait la « déliquescence de l’Etat, miné par les luttes incessantes entre la majorité néerlandophone et la minorité francophone. » Et d’expliquer : « Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage de l’Etat au profit des régions (six réformes constitutionnelles depuis 1970) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité. »

Les combats d’arrière-garde se révèlent toujours vains. Les « demandeurs de rien » francophones n’ont pas pu empêcher l’irrésistible montée du Mouvement flamand. L’un après l’autre, les instruments de la future légitimité de la Flandre ont vu le jour. Rien ne pourrait s’opposer à ce qu’une majorité absolue au sein du Parlement flamand proclame l’indépendance.

On peut comprendre l’angoisse de Michel et consorts face à ce scénario qui compromettrait leur plan de carrière politique. C’est pourquoi ils tirent sur l’élastique…

Mais ils devraient plutôt s’inspirer du conseil que José-Alain Fralon, le correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, s’était permis de donner au roi Albert II en 2009 : « Si, au lieu de ce baroud d’honneur qui risque de mal tourner, voire même de friser le ridicule, (…) vous la jouiez plus finement. En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper. » (2)

Depuis 1989, bien des choses ont changé : l’URSS s’est démantelée, l’Allemagne s’est réunifiée, la Tchécoslovaquie s’est scindée, la Fédération yougoslave a disparu, le Royaume-Uni est sur le point de quitter l’Union européenne… Rien ne dure éternellement.

La fin de la Belgique ne signifierait nullement la fin du monde

La fin de la Belgique ne signifierait nullement la fin du monde. Une Flandre indépendante, Bruxelles comme Ville-Etat et une Wallonie intégrée à la France avec un statut particulier : ce ne serait pas l’apocalypse, mais, au contraire, la fin de ces interminables et stériles chamailleries communautaires, qui n’ont vraiment rien de valorisant.

L’ancien Premier ministre Yves Leterme a un jour qualifié la Belgique d’ « accident de l’Histoire ». Le moment n’est-il pas venu, pour celle-ci de réparer l’erreur commise en 1830 ?

(1) Vient de paraître « La Wallonie, demain – Pour une solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans, professeur de Science politique à l’Université de Liège, Editions Mols.

(2) José-Alain Fralon, « La Belgique est morte, vive la Belgique ! », Fayard, 2009.

Vous avez dit « folie communautaire » ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version flamande de cette opinion a été publiée sur le site de Doorbraak, le 6 avril 2019 : https://doorbraak.be/communautaire-waanzin-zei-u/

Non seulement le gouvernement Michel est minoritaire et en affaires courantes, mais les partenaires MR et Open VLD ne sont pas sur la même longueur d’onde quant à la liste des articles de la Constitution qui pourraient être revus au cours de la prochaine législature.

L’échange auquel l’on a assisté, ce jeudi, à la Chambre, entre Patrick Dewael et le Premier ministre Charles Michel, fut particulièrement tendu. Libéraux du Nord et du Sud se sont méchamment regardés.

Pour Charles Michel, il est hors de question de toucher aux articles qui seraient susceptibles d’ouvrir la boîte de Pandore communautaire. Durant les cinq prochaines années, seuls les objectifs économiques, sociaux et climatiques doivent être pris en considération. Il faut empêcher à tout prix la Belgique de crouler sous les coups de boutoir des partisans du confédéralisme. « Non à la folie communautaire ! »

Bref, au lieu de mettre fin le plus vite possible à l’incurable mal belge, le Premier ministre souhaite prolonger les soins palliatifs.

Ce qui est de la folie, c’est de retarder de cinq ans l’échéance d’un processus qui s’avèrera inéluctable. Le CD&V a d’ores et déjà fait savoir qu’il souhaitait une nouvelle réforme de l’Etat en 2024 et chacun sait que celle-ci sera d’inspiration confédérale. Wouter Beke, l’actuel président des démocrates-chrétiens flamands, l’avait d’ailleurs annoncé dès 2007, dans une interview au journal québécois « Le Devoir » : « Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance. »

Adoptée par le Parlement flamand en 1999, l’idée confédéraliste avait d’ailleurs été lancée, quelques années plus tôt, par le ministre-président flamand CVP Luc Van den Brande. En février 1993, celui-ci précisait : « Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. »

Quant à Patrick Dewael, il convient aussi de rappeler le cahier de revendications institutionnelles qu’il présenta en janvier 2003, en tant que ministre-président flamand, et qui visait à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales : scission des soins de santé et des allocations familiales, régionalisation partielle de la SNCB, flamandisation totale de Bruxelles-National, autonomie accrue pour l’impôt des personnes physiques, régionalisation partielle de l’impôt des sociétés, fixation par la Flandre de ses salaires et des sanctions de ses chômeurs.

Bref, les responsables francophones commettent une lourde erreur en se focalisant sur la N-VA. Le courant nationaliste s’inscrit bel et bien dans l’ADN flamand.

Ce qui doit arriver, arrivera. Devenue Nation, la Flandre finira par larguer les amarres pour s’ériger en Etat.

On a beau placer le communautaire au frigo, il réapparaît dans chaque dossier et paralyse le processus de décision politique : la construction d’un nouveau stade national, la question des nuisances sonores au-dessus de l’aéroport national, la politique migratoire, la question climatique…

Le 28 avril 2016, Jean Quatremer, le correspondant du journal « Libération » à Bruxelles, soulignait la « déliquescence de l’Etat, miné par les luttes incessantes entre la majorité néerlandophone et la minorité francophone. » Et d’expliquer : « Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage  de l’Etat au profit des régions (six réformes constitutionnelles depuis 1970) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité. »

Les combats d’arrière-garde se révèlent toujours vains. Les « demandeurs de rien » francophones n’ont pas pu empêcher l’irrésistible montée du Mouvement flamand. L’un après l’autre, les instruments de la future légitimité de la Flandre ont vu le jour. Rien ne pourrait s’opposer à ce qu’une majorité absolue au sein du Parlement flamand proclame l’indépendance.

On peut comprendre l’angoisse de  Michel et consorts face à ce scénario qui compromettrait leur plan de carrière politique. C’est pourquoi ils tirent sur l’élastique…

Mais ils devraient plutôt  s’inspirer du conseil que José-Alain Fralon, le correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, s’était permis de donner au roi Albert II en 2009 : « Si, au lieu de ce baroud d’honneur qui risque de mal tourner, voire même de friser le ridicule, (…) vous la jouiez plus finement. En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper. » (2)

Depuis 1989, bien des choses ont changé : l’URSS s’est démantelée, l’Allemagne s’est réunifiée, la Tchécoslovaquie s’est scindée, la Fédération yougoslave a disparu, le Royaume-Uni est sur le point de quitter l’Union européenne… Rien ne dure éternellement.

La fin de la Belgique ne signifierait nullement la fin du monde. Une Flandre indépendante, Bruxelles comme Ville-Etat et une Wallonie intégrée à la France avec un statut particulier : ce ne serait pas l’apocalypse, mais, au contraire, la fin de ces interminables et stériles chamailleries communautaires, qui n’ont vraiment rien de valorisant.

L’ancien Premier ministre Yves Leterme a un jour qualifié la Belgique d’ « accident de l’Histoire ». Le moment n’est-il pas venu, pour celle-ci de réparer l’erreur commise en 1830 ?

(1) Vient de paraître « La Wallonie, demain – Pour une solution de survie à l’incurable mal belge », préface de Pierre Verjans, professeur de Science politique à l’Université de Liège, Editions Mols.

(2) José-Alain Fralon, « La Belgique est morte, vive la Belgique ! », Fayard, 2009.

« Pourquoi la Wallonie ne se redresse pas ? »: un livre établit le constat et les causes de l’échec du Plan Marshall

RTL INFO, publié le 10 avril 2019 |     

Les intentions du plan, destiné à relancer l’économie wallonne, notamment autour de pôles de compétitivité, étaient louables. Mais la mise en oeuvre a échoué malgré les centaines de millions d’euros, observe l’entrepreneur et ancien journaliste Jean-Yves Huwart. Il en expose les principales raisons.

Le cours des choses n’a donc pas encore été inversé. En 2007, le journaliste économique Jean-Yves Huwart (journal L’Echo, magazine Trends-Tendance) publiait un livre intitulé Le second déclin de la Wallonie sur une Région incapable de se relever après l’effondrement de son industrie et qui poursuivait son enlisement dans les années 80, 90 et début 2000. Au même moment, les autorités politiques créaient cependant un espoir pour l’avenir: un plan Marshall pour relancer l’économie wallonne, accroitre son taux d’emploi, sa productivité, sa compétitivité, en particulier dans des secteurs d’avenir, les pôles de compétitivité. Mais, un peu moins de 15 ans plus tard, Jean-Yves Huwart, devenu entretemps entrepreneur actif dans les espaces de coworking, sort un nouveau livre qui fait un nouveau constat d’échec. Le Plan Marshall n’a pas atteint ses objectifs malgré les sommes investies. La plupart des indicateurs économiques de la Wallonie restent faibles, constate-t-il. Pourquoi? C’est l’objet de son ouvrage Pourquoi la Wallonie ne se redresse pas ?


« Douche froide »

L’ancien journaliste et entrepreneur introduit son livre avec une réception. Nous sommes en avril 2017 à l’aéroport de Bierset. On y célèbre une décennie de Plan Marshall. Un économiste parle de résultats « impressionnants » et un entrepreneur français, fondateur de l’Ecole 42, un établissement non conventionnel qui forme des codeurs informatiques, est venu parler de l’école de demain. Mais, note Jean-Yves Huwart, lors de cette journée, parmi les zakouskis et flûtes de champagne, on ne voit guère de chiffres. « Si la mesure du succès du plan Marshall devait être liée au redressement des principaux indicateurs de la région, la douche est très très froide », annonce-t-il.

L’auteur a regardé les chiffres. Froids. « La plupart des macro-indicateurs pertinents de la Wallonie sont au mieux demeuré immobiles. Souvent, ils se sont dégradés », constate-t-il. Le PIB/habitant (soit la richesse produite par habitant) est plus bas qu’au début des années 2000 en comparaison à la moyenne européenne. « La Wallonie pointe, aujourd’hui, un peu au-dessus du Portugal. Elle est en dessous de la République tchèque », assène-t-il. Sans surprise, la comparaison avec la Flandre, l’une des plus riches régions d’Europe, est sans appel: 35% d’écart au niveau de la production de richesse, alors que, ajoute-t-il, « le poids des cotisations sociales est le même des deux côtés de la frontière linguistique. Le prix de l’énergie ou le cadre législatif est, en Flandre, identique à celui de Wallonie. »

La situation de la Région wallonne serait même pire sans deux avantages:

1. La Wallonie bénéficie toujours de transfert d’argent en provenance de la Flandre (mais celui-ci diminuera à partir de 2025 comme le veut la réforme de l’Etat).

2. De nombreux Wallons travaillent à Bruxelles, en Flandre et au Grand-Duché du Luxembourg, ce qui permet à la Wallonie de prétendre à un revenu moyen par habitant nettement plus élevé que si on ne prenait que les Wallons travaillant en Wallonie.

Le plan Marshall n’a pas non plus eu d’impact sur le nombre d’entreprises innovantes en Wallonie. Celui-ci n’a pas augmenté par rapport à 2005. À noter une disparité entre le florissant Brabant wallon et les autres provinces. « En 2019, elle est non seulement la province la plus riche de Wallonie. Elle est aussi la plus prospère de Belgique. Depuis le début du siècle, le tissu économique local s’y développe même plus vite que celui de n’importe quelle autre province flamande. Le Brabant wallon profite bien sûr de la proximité de Bruxelles, le principal poumon économique du Royaume, mais aussi de l’essor exceptionnel du pôle technologique gravitant autour de Louvain-la-Neuve », explique Jean-Yves Huwart.


Peu d’entreprises innovantes créées

Le Plan Marshall est parti de bonnes intentions. On quittait le déni et on décidait d’agir. « Le plan Marshall répondait il y a 15 ans, voire 20 ans, au constat que la Wallonie devait se redresser économiquement. Une série de dispositifs a été mis en place. Le mérite du plan Marshall a été de dire à un moment donné qu’il fallait encourager les collaborations dans quelques secteurs forts identifiés », nous raconte Jean-Yves Huwart joint par téléphone.

De bonnes intentions. Mais là où le bât blesse, c’est dans l’exécution. Malgré des budgets importants (« en 2015, le contribuable wallon avait injecté un montant cumulé de près de 700 millions d’euros dans les pôles de compétitivité », peut-on lire), le Plan Marshall n’est pas parvenu à redynamiser la Wallonie. Un chiffre en exemple: 19, c’est le nombre d’entreprises qui avaient spécifiquement vu le jour pour produire et commercialiser des produits issus des projets labellisés par le jury des pôles de compétitivité, neuf ans après leur mise en place, assure Jean-Yves Huwart. « Dérisoire » au regard des budgets engloutis, juge-t-il.

Qu’est-ce qui ne va pas dans l’exécution du plan ?

« Dès qu’on essaie de mettre tous les acteurs autour de la table, on tombe dans une logique de partage de gâteau et finalement on annihile la substance même de ce qu’on voulait mettre en place. On a un mécanisme qui tourne sur lui-même et décourage ceux qui veulent vraiment mettre en place des innovations. Les plus intelligents ou sournois, selon le point de vue qu’on prend, arrivent à profiter du système et à s’en nourrir. On s’est rendu compte que c’était toujours un peu les mêmes qui profitaient des financements », explique Jean-Yves Huwart qui s’empresse d’ajouter: « Ce n’est pas moi qui le dis mais un rapport d’évaluation de 2014 ». 2014, c’était il y a 5 ans. Est-il le seul à avoir lu ce rapport d’évaluation du Plan Marshall ?

Le plan Marshall ne dispose pas d’un chef. Les marins du plan Marshall souquent. Mais personne à la barre ne s’assure du cap

« Malgré ces signaux d’alarme qui sont parvenus jusqu’au gouvernement ou auprès des organismes de pilotage, il n’y a pas eu de réactions. On a mis en place un système de fiches signalétiques ou ce genre de chose mais rien de fondamentalement différent de ce qui avais été initié au départ. » On est droit de se demander aussi si la présence des mêmes décideurs n’affaiblit pas la capacité de remise en question. « Au gouvernement wallon, les responsables de la mise en place du plan Marshall sont restés douze ans en poste », rappelle Jean-Yves Huwart.


Juges et parties

Pour l’auteur, le monde politique n’est pas le seul qui doit être pointé du doigt. « Une autre facette du problème est l’absence de contre-pouvoir comme les organismes qui représentent les entreprises, les universités, les centres de recherche où même le parlement. Toute une série d’organismes qui à un moment pourraient dire ‘Non, ça ne fonctionne pas, ce n’est pas assez efficace’ mais ne donnent pas de la voix car ils sont juges et parties: ils bénéficient eux-mêmes des subsides et crédits du plan Marshall », fait-il remarquer.

Ce sont surtout « les centres de recherche et les universités qui ont été financés indirectement pas le plan Marshall. Les PME se sont désintéressées du dispositif, notamment parce que la mécanique du paiement prenait parfois un temps trop long pour elles. Alors qu’on voulait stimuler le tissu des PME, au niveau administratif, rien ne suivait », raconte l’entrepreneur.

Les PME réclamaient davantage d’efforts pour les y incorporer. « Les concepteurs du plan Marshall ont surestimé le nombre des entreprises wallonnes qualifiées pour participer spontanément aux recherches de pointe initiées dans le cadre des pôles. Un accompagnement supplémentaire était nécessaire », estime-t-il.

Conséquence, un déséquilibre s’est créé. « Les premiers bénéficiaires des crédits publics octroyés aux pôles ont été les centres de recherche et non les entreprises. Les centres de recherche ont absorbé 55% des financements des pôles, contre seulement 29% PME et 15% aux grandes entreprises, révèle le rapport d’évaluation du Plan Marshall 2.Vert (la deuxième version du plan Marshall), publié en 2014 », relaye l’auteur.

« Les baronnies sous-locales »

La lourdeur du plan et la dispersion des responsabilités empêchent tout changement de cap. « Le plan Marshall ne dispose pas d’un chef. Les marins du plan Marshall souquent. Mais personne à la barre ne s’assure du cap », regrette Jean-Yves Huwart.

« Plus personne n’est responsable et en plus le politique ne s’occupe pas de l’intendance », tranche-t-il. Et sur cette dispersion des responsabilités viennent se greffer les intérêts locaux. « Faute de vision cohérente de la région, les baronnies sous-locales continuent de dicter leurs exigences, surtout en matière économique », constate l’auteur. Il détaille dans son livre : « L’absence de limitation dans le temps de l’occupation de fonctions électives – deux législatures maximum, par exemple – a historiquement permis la création de fiefs locaux impénétrables », écrit-il. « Une grande partie de l’économie wallonne est aux mains d’opérateurs publics sur lesquels des responsables politiques locaux ont la main, alors qu’ils contrôlent par ailleurs une partie du pouvoir régional. Liège et sa constellation de dynasties politiques est l’un des cas les plus connus », poursuit-il.

Et de conclure que « l’absence de cap clair permet à ceux/celles qui parlent fort d’avancer dans la direction qu’ils/elles souhaitent. »

Pacte d’Excellence: « Une dévitalisation de l’ambition de départ »

Autre illustration avec le Pacte d’Excellence. Là aussi, l’ancien journaliste constate de belles ambitions de départ. « On approchait enfin les choses de façon ample, un petit peu globale et intégrée », positive-t-il, ajoutant que les premiers travaux, avec la consultation de milliers de personnes, s’étaient avérés intéressants. « Et puis, au fur et à mesure, comme souvent, les responsables politiques délèguent les décisions stratégiques aux corps intermédiaires, soit les acteurs principaux de l’enseignement, et finalement on se contente à l’arrivée de dix petits dispositifs qui restent assez marginaux par rapport à l’enjeu fondamental. On assiste à une dévitalisation de l’ambition de départ. Les responsables politiques ne prennent pas leur responsabilité », déplore Jean-Yves Huwart.

Les cabinets ministériels gèrent des milliards d’euros. Chaque décision à des répercussions sur des millions de citoyens. Néanmoins, nulle aptitude essentielle au fonctionnement de n’importe quelle grande organisation humaine moderne et complexe n’y est exigée

Proposition de solution: la professionnalisation des cabinets politiques

« En Wallonie, les cabinets ministériels sont pléthoriques. Jusqu’à 80 personnes par ministre. Un record européen. Nulle part, les cabinets ministériels ne sont plus obèses. Dans de nombreux pays, 10 à 15 personnes maximum suffisent pour encadrer les ministres », écrit l’auteur.

« Néanmoins, la majeure partie des cadres de cabinet sont recrutés de façon discrétionnaire parmi les militants ayant commencé à gravir les échelons de l’appareil du parti ; au sein de la réserve des mandataires locaux du même parti; à l’extérieur du parti, par simple copinage, quand des membres de la famille ne sont tout simplement pas embauchés… Du jour au lendemain, de jeunes diplômé(e)s sans expérience ou des élus communaux sont propulsés à des postes de haute responsabilité. Ils sont encadrés par de « vieux briscards » rompus à la vie des cabinets, qui leur apprennent à reproduire les pratiques de leur génération », poursuit-il.

« Les cabinets ministériels gèrent des milliards d’euros de budgets. Chaque décision prise à des répercussions sur des milliers d’agents publics et des millions de citoyens. Néanmoins, nulle aptitude essentielle au fonctionnement de n’importe quelle grande organisation humaine moderne et complexe n’y est exigée. Les cabinets ministériels tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui sont un anachronisme. Les organes du gouvernement wallon élaborent des stratégies permettant à l’économie régionale de répondre aux défis du 21ème siècle avec les concepts et outils de gestion des années 80 », estime-t-il.

Outre ce qu’il juge être un manque de professionnalisation, l’auteur va jusqu’à remettre en cause ce qui constitue presque une fierté nationale: le compromis à la belge, ou plutôt à la wallonne dans ce cas-ci.

Compromis, bof…

« La recherche de compromis n’élève jamais le débat. Elle se contente de partager le gâteau ou la misère. Un compromis évite de s’entendre sur les intérêts convergents. Les interlocuteurs ne cherchent pas à créer un résultat supérieur à la somme des parties. Le jeu est à somme nulle. Personne ne gagne. De la sorte, les problèmes ne se résolvent pas. Ils se perpétuent », analyse l’ancien journaliste.

L’interview-portrait de Jules Gheude dans la DH Dimanche

On trouvera ici l’interview-portait que Géry De Maet a consacrée à Jules Gheude dans la DH dimanche de ce 7 avril. L’article est actuellement le plus lu sur les sites de La Libre et de la DH, avec un grand nombre de partages.

“Je suis un rattachiste DE RAISON”

Pour Jules Gheude, la dislocation de la Belgique est irréversible et la Wallonie ne trouvera son salut qu’avec la France.

Le 26 mai prochain, un parti brillera par son absence lors des élections fédérales et régionales. Il s’agit du mouvement rattachiste wallon dont le dernier avatar, le RWF, a connu une lente agonie après le départ de son président historique Paul- Henri Gendebien.

Ce n’est pas pour autant que le rattachisme est mort en Wallonie. Depuis le décès de François Perin, Jules Gheude est l’intellectuel qui le défend le mieux à travers des livres et des articles publiés dans de nombreux journaux. Sa conviction est la suivante : la dislocation de l’Etat belge est irréversible ; le confédéralisme qui vient ne sera qu’une étape; la marche de la Flandre vers son indépendance ne s’arrêtera pas.

MIS AU PIED DU MUR, les Wallons auront alors le choix entre trois solutions : continuer un Etat résiduel avec Bruxelles, proclamer leur indépendance ou demander le rattachement à la France.
Cette solution est de loin la plus viable à ses yeux.

Tout se passerait donc comme sur des roulettes. mais si les Français veulent bien des Wallons, l’inverse sera-t-il vrai ? “J’ai donné de nombreuses : Jules Gheude a publié de nombreux ouvrages où il prédit la fin de conférences en Wallonie, notamment à Andenne à l’invitation du bourgmestre Claude Eerdekens qui mettait une salle à ma disposition. Les réactions étaient souvent très virulentes. Une enseignante m’a lancé un jour : ‘Je préfère être pauvre en Wallonie que riche en France’. Mais au cas où les Wallons refuseraient, ce serait leur choix démocratique”.

() La Wallonie demain, le dernier ouvrage de Jules Gheude, est publié aux éditions Mols (13 euros)

Une Wallonie indépendante devrait partager la dette de l’Etat belge et assumer un déficit de l’ordre de 11 milliards, soit 12% de son PIB et 25% de ses dépenses publiques. Cela signifierait un bain de sang social, un scénario digne de la Grèce. L’union avec Bruxelles constitue le cauchemar de la Flandre. Mais ce serait compliqué pour plusieurs raisons, outre que les Bruxellois n’en veulent pas, entre autres pour renégocier les traits internationaux. Reste la solution du bon sens qui est de se rattacher à notre mère linguistique et culturelle. Je vois mal la France, comme aucun autre pays d’ailleurs, refuser un agrandissement pacifique de son territoire.
Il faudra évidemment consulter la population, française et wallonne, par référendum. Si la réponse est positive, la France reprend la dette de la Wallonie – une goutte d’eau dans ses finances – et s’occupe de toutes les négociations internationales à sa place, entre autres pour discuter avec la Flandre du partage de la dette ou du désenclavevement de Bruxelles”.

Dans l’ombre de François Perin

Comme beaucoup de Wallons, Jules Gheude a été très marqué par le “Walen Buiten” de 1968.

Jules Gheude a passé sept années de sa vie à Paris, où son père était Représentant commercial de la SNCB. Il y a terminé ses primaires et a suivi cinq ans au Lycée Michelet. Il eut comme prof de lettres un certain Henri Domerg, le beaufrère de Georges Pompidou, futur premier ministre du général de Gaulle et président de la république.
“J’ai été profondément marqué par l’étude des lettres. J’allais souvent à la Comédie Française et j’ai même envisagé de devenir comédien. Mais mon père qui avait les pieds sur terre m’a poussé à apprendre les langues germaniques. En plus de l’anglais et l’allemand, j’ai suivi des cours de néerlandais à l’ambassade de Belgique.” C’est grâce à cela que Jules Gheude peut donner aujourd’hui des conférences en Flandre et en néerlandais. Rien à voir donc avec un francolâtre qui serait braqué sur une seule culture. “Je suis né à Braine l’Alleud, là où s’est déroulée la bataille de Waterloo. Cela m’a poussé aussi dans mon engagement. J’en veux souvent à Grouchy de ne pas avoir donné à l’Empereur l’occasion de l’emporter. Nous ferions aujourd’hui partie de la France. »

AUTRE FIGURE marquante dans la jeunesse de Jules Gheude, son grand-père qui fut bourgmestre de Lillois en Brabant Wallon et qui lui a donné le goût du combat politique. Mais la rencontre déterminante de sa vie fut celle de François Perin, le mentor de Jean Gol en politique. Nous sommes dans les années 60 Jules Gheude est enseignant. Le “Walen Buiten” de Louvain en 1968 marque son entrée en politique. Il croise François Perin qui vient de fonder le Rassemblement Wallon. Les deux hommes s’apprécient. Lorsque Perin devient ministre des Réformes institutionnelles en 1974, Jules Gheude rejoint son cabinet où il s’occupe de la revue de presse néerlandophone. “François Perin n’a pas été ministre très longtemps. C’est lui néanmoins qui a jeté les bases de la régionalisation à l’époque où le Parti socialiste était encore unitaire. Cet homme anticipait les choses. Il a été écologiste avant l’heure. Il éprouvait par exemple une haine viscérale de l’automobile et se méfiait du pouvoir de l’argent. François Perin, c’était le triomphe de l’imagination créative. Une capacité d’antrciper les choses doublée d’une force oratoire. Physiquement, il ressemblait à Voltaire. Il avait un humour caustique et des yeux perçants, pleins de malice”.


() La biographie de François Perin est parue aux Editions Le Cri.

François Perin quitta le gouvernement Tindemans en 1976. Il estima néanmoins qu’il avait accompli sa tâche. Peu de temps après, il quittait le Rassemblement Wallon dont il n’approuvait pas le virage à gauche pour rejoindre le PRL en compagnie d’un certain Jean Gol.
Et trois ans plus tard, il démissionnait de son mandat de sénateur, estimant ne plus pouvoir travailler pour un Etat belge dans lequel il ne se reconnaissait plus. François Perin est mort en 2013, à 92 ans. Jusqu’au bout, il a été un observateur lucide et caustique de la politique belge, fréquemment interrogé y compris par la presse flamande. Pour sa part, Jules Gheude a été nommé Directeur au Commissariat général aux relations internationales de la communauté française jusqu’à sa retraite en 2011. Il a rédigé voici peu une biographie en hommage à son mentor. GDM

“DIRE QUE SEULS 5 % DES FLAMANDS veulent l’indépendance est une erreur”

Jules Gheude voit des confédéralistes dans tous les partis néerlandophones.

Alors qu’en Flandre, le combat nationaliste suscite le respect, même s’il a été souillé pendant la Deuxième Guerre mondiale par les collaborateurs pro-allemands, en Wallonie, évoquer le rattachement à la France reste mal vu, au point de se faire taxer de “mauvais Belge”.
“Les francophones ont le grand tort de ne pas connaître le mouvement flamand et son histoire. Aujourd’hui, c’est Bart De Wever qui tient le mauvais rôle à leurs yeux. Mais depuis 1960, c’est le CVP qui a été à la base de toutes les manœuvres visant à saper l’État belge. Aujourd’hui encore, le président du CD&V réclame une nouvelle réforme des institutions. En 1973, le journaliste anu Ruys écrivait un livre prophétique : ‘Les Flamands, un peuple en mouvement, une nation en devenir’.”

PETIT RETOUR EN ARRIÈRE. Avant 1830, les Belges ont été ballottés au gré des invasions et des mariages princiers. Une fois devenus indépendants, c’est le français qui est institué comme langue officielle. Il faudra longtemps au mouvement flamand pour obtenir une reconnaissance, d’abord culturelle, puis sociale et politique.

“La Flandre a dû batailler pour obtenir son autonomie culturelle. La longueur de cette lutte a laissé des traces durables. La dualité entre les deux régions culmine pendant la guerre entre le mouvement flamand qui choisit la collaboration et le mouvement wallon qui choisit la résistance.”
En 1945 se réunit le Congrès wallon qui opte pour le rattachement à la France. Il change d’avis suite à l’intervention du socialiste Fernand Dehousse qui brandit la menace de réactions hostiles sur le plan international. Les Wallons se rallient dès lors au fédéralisme. Il faudra attendre 1993 avant qu’il soit inscrit dans la Constitution. “On entend souvent dire que les problèmes communautaires sont une perte de temps et d’énergie. Mais tous les grands événements depuis la guerre ont été marqués par un clivage communautaire : la Question royale, le Pacte scolaire, la création des régions et communautés, les nuisances sonores au-dessus de Zaventem, la construction d’un grand stade national.. Ces jours-ci encore, la loi sur le Climat a fait l’objet d’un clivage très net entre Flamands et Wallons. Pour arracher à la Flandre la création de la Région bruxelloise, il a fallu sacrifier les Fourons. Aujourd’hui, j’entends dire Herman De Croo ou le professeur Sinardet que seuls 5 % des Flamands veulent l’indépendance.
À partir du moment où la NVA récolte 30 % et le Vlaams Belang, 11 %, et que ces deux partis veulent l’indépendance de la Flandre, on n’est pas loin du compte. Ou alors, on estime que les gens ne savent pas pour quoi ils votent ! Ajoutons quelques éléments radicaux du CD&V et la majorité est atteinte. C’est le socialchrétien Luc Van den Brande qui a lancé l’idée du confédéralisme. C’est l’ancien Premier ministre Yves Leterme qui a fondé le cartel CD&V/ NV-A en 2004. J’ajoute que dans tous les partis flamands, il y a des confédéralistes. Même chez les socialistes. Luc Vanden Bossche, le papa de Freya, en faisait partie. Et en 2002, le libéral Karel De Gucht déclarait que la Belgique n’apportait plus aucune valeur ajoutée à la Flandre et qu’elle était condamnée à disparaître.” GDM

“Un préfet corse en Wallonie ? POURQUOI PAS UN LIÉGEOIS!”

Un rattachement à la France ne signifierait pas pour les Wallons la perte de leurs droits actuels.

Face aux demandes flamandes de révision de la Constitution ou de réformes institutionnelles, la réponse des Wallons ne varie guère : “Nous ne sommes pas demandeurs”. Malgré tout, selon Jules Gheude, il leur arrive régulièrement de manger leur chapeau. Ce fut le cas ces dernières années avec le transfert des allocations familiales, la scission de Bruxelles Hal-Vilvorde, la régionalisation de la loi communale qui a permis à une ministre flamande de ne pas nommer quatre bourgmestres de la périphérie. Et il n’y a pas de raisons que cela s’arrête. “Le processus d’autodestruction de l’État est inéluctable. La prochaine étape sera la sécurité sociale.

UNE REVENDICATION dont l’ancien président du PS Guy Spitaels prédisait déjà qu’elle marquerait le fin de la Belgique. Mais l’orage peut arriver plus rapidement. Que se passera- t-il si le 26 mai au soir, la Wallonie accouche d’une majorité progressiste alors que la Flandre choisit le centre-droit ? “En 2009, nous avons lancé les États généraux de la Wallonie pour réfléchir à des scénarios le jour où la Flandre nous lâcherait. C’est dans ce cadre que nous sommes arrivés la conclusion que le rattachement à la France était le moins mauvais scénario. Un rattachisme de raison en quelque sorte”. Le Rassemblement Wallonie-France ne présentera pas de listes le 26 mai. Son fiasco de 2014 l’a poussé à baisser le rideau. “Je ne pense pas que c’était une bonne idée de créer un parti rattachiste. François Perin l’avait dit à Paul-Henri Gendebien lorsqu’il a lancé le Rassemblement Wallonie-France en 1999. Les résultats étaient mauvais et c’est donc facile de dire après que le rattachisme ne réunit personne en Wallonie. Plusieurs personnalités et non des moindres y sont pourtant acquises. Jean Gol était devenu partisan d’un attachement de la Wallonie à la France quelque temps avant sa mort. Et lorsque Daniel Bacquelaine s’est présenté à la présidence du MR face à Charles Michel, ce dernier l’a accusé d’être partisan d’une réunion à la France. Il a même ajouté qu’il ne voulait pas d’un préfet corse ou breton pour administrer la Wallonie ! Histoire de décrédibiliser ce scénario. Alors que s’il y a un jour un préfet pour administrer la Wallonie, il pourrait très bien être liégeois !”

C’EST D’AILLEURS UN POINT sur lequel Jules Gheude insiste beaucoup. Un rattachement de la Wallonie à la France n’impliquerait pas une assimilation mais plutôt un statut d’intégration- autonomie. “Selon le constitutionnaliste français Didier Maus, il serait parfaitement possible de créer un titre spécial de la Wallonie qui contiendrait une mini-constitution. Il serait parfaitement réalisable de conserver le droit belge du travail, celui de la sécurité sociale, des pans du droit fiscal, etc. Il en est déjà ainsi dans certains territoires français comme la Polynésie ou la Nouvelle Calédonie”. GDM

Selon Crucke, si le problème du photovoltaïque n’est pas résolu, «il coûtera des millions d’euros au Parlement»

« Le Soir », 6 avril 2019

Le ministre wallon affirme avoir une solution, que la perte de majorité du gouvernement au Parlement pourrait remettre en cause.

Jean-Luc Crucke, ministre wallon de l’Energie l’assure à l’Echo, il a trouvé une solution à la bulle photovoltaïque wallonne. « On a camouflé et reporté la dette dans le passé. Ici, le grand avantage est d’avoir une solution pérenne qui ne coûtera pas aux consommateurs et qui va même diminuer la surcharge pour régler définitivement le problème ».

Comme l’explique l’Echo, « cette solution comprend l’annulation des certificats verts excédentaires grâce à un système de titrisation que va réaliser BNP Paribas Fortis. Via un véhicule spécial, la banque va payer chaque année à Elia les certificats verts wallons qui n’ont pas trouvé preneur sur le marché, et les annuler. L’opération sera financée par l’émission d’emprunts obligataires avec un label « vert », et remboursée grâce à la fameuse surcharge Elia, payée par les consommateurs wallons via leur facture d’électricité. Une surcharge que les consommateurs devront continuer à payer pendant 20 ans, mais qui sera allégée. »

Sauf qu’entre-temps, le gouvernement a perdu la majorité au Parlement, suite à la défection de Patricia Potigny qui a rejoint les listes Destexhe, et le projet de décret de Crucke pourrait être abandonné s’il ne trouve pas une majorité.

« Il est temps de régler définitivement un problème qui empoisonne la Wallonie. J’ai hérité de ce problème du passé mais je n’en suis pas responsable. J’attends de la maturité chez tout le monde mais je n’ai pas encore eu de négociation avec l’opposition sur ce dossier », indique Jean-Luc-Crucke à l’Echo.

Alibaba, Standard, terroir… La grande histoire d’amour entre Liège et la Chine

« Le Vif », 3 mars 2019

Moins de cinq ans après les premiers vols commerciaux reliant la Chine à Liège, la liaison a été interrompue, sans que ces touristes venus de loin n’aient jamais trop daigné visiter la principauté. Atterrissage difficile ? Au contraire : entre les partenariats avec Alibaba ou le Standard et le goût des Chinois pour le terroir liégeois, la balle est plus que jamais dans le camp ardent.

Pour Luc Gochel, journaliste depuis trente-cinq ans à Liège, l’annonce de l’arrivée des vols chinois a eu l’effet d’une prophétie qui se serait enfin réalisée.  » Je suis l’aéroport de Liège depuis trente ans, époque où il n’était qu’un aéroport de brousse. D’emblée, on nous en a dit monts et merveilles, sauf qu’il tardait à démarrer… Alors, quand on a appris l’arrivée des Chinois, c’était très excitant pour nous.  » Pas seulement pour les journalistes chargés de suivre le décollage intercontinental de Liege Airport : à raison de trois, puis rapidement six vols charters en provenance de Chine par semaine, on annonçait pas mal de mouvement dans la région. Après Lyon, Manchester ou Naples, Liège serait-elle la nouvelle ville européenne secondaire à devenir une destination internationale ? Quatre ans après l’atterrissage des premiers charters chinois, force est de constater que cette ambition a explosé en vol. En cause, selon Luc Gochel, un manque d’infrastructures adaptées.  » Ces voyageurs se déplacent en groupes et tiennent à rester groupés. Or, il n’y avait pas d’hôtel suffisamment grand pour les accueillir.  » Autre problème de taille ? L’intérêt de Liège pour les visiteurs lointains – ou plutôt l’absence d’intérêt qu’ils ont tendance à lui porter.  » Quand on vient de loin pour visiter l’Europe, on veut voir la tour Eiffel ou le Colisée, pas la gare Calatrava « , sourit Luc Gochel.

Une explication à laquelle fait écho le professeur Li Yong, président du comité d’experts de l’Association chinoise du commerce international. Véritable sommité dans son pays d’origine et spécialiste des habitudes de consommation des Chinois, il souligne que la Belgique est une des destinations ayant enregistré la croissance la plus importante auprès des touristes de l’empire du Milieu en 2018. Liège aussi ? Pas vraiment :  » Avant cette interview, je n’avais jamais entendu parler de Liège, mais en me renseignant sur Internet, j’ai appris qu’il s’agissait d’une « ville située au centre de l’Europe, mais souvent ignorée par les Chinois ».  » Sans surprise, selon lui :  » La culture chinoise base le statut social sur la conformité aux normes. Les touristes qui voyagent à l’étranger ne vont donc pas opter pour des destinations confidentielles, mais bien pour des villes tendance, qui leur apporteront la reconnaissance de leurs pairs.  » Ce qui ne veut pas dire qu’une fois sur place, le charme de Liège n’opère pas sur les Chinois.

Exceptionnellement ordinaire

Si Louis Drielsma, Belge expatrié en Chine depuis quatorze ans et directeur marketing pour JCDecaux à Guangzhou, concède n’avoir  » jamais rencontré un seul Chinois qui connaisse Liège « , il nuance en rappelant que  » personne n’a probablement jamais rencontré un Belge connaissant Panzhihua, qui est pourtant une ville de plus d’un million d’habitants « . Tout ne serait donc qu’une question de perspective ? Celle des Chinois expatriés à Liège (432, selon les chiffres de Statbel, l’office belge de statistique) lui est plus que favorable. A l’Institut Confucius, où des centaines d’étudiants s’initient aux complexités de la langue chinoise chaque année, une professeure de langues arrivée à Liège il y a quelques mois confie que la ville lui rappelle sa province chinoise natale, avec ses anciennes usines et la proximité de l’eau.

Jianing Liu, quant à elle, ex-gérante de Chez Liu et propriétaire du restaurant Itachi, hybride poétique des cuisines chinoise et italienne, n’envisage pas de quitter sa ville adoptive. Après ses études, la native de Dalian, au nord-est de la Chine, s’engage dans une usine de sérigraphie, où la routine l’use à petit feu.  » J’ai réalisé que ce n’était pas une vie pour moi et j’ai décidé d’apprendre le français et de partir à l’étranger. Après des recherches sur les écoles d’art, j’ai fait mon choix sur l’Académie, parce que Liège me paraissait être une ville sympa.  » La preuve : elle ne l’a plus quittée depuis. Et si elle se souvient avoir trouvé la ville  » très impressionnante  » lors de sa descente du train en 2012, elle comprend que ses compatriotes puissent la bouder :  » Il n’y a pas assez de sites exceptionnels ou bien ils sont abandonnés, et les commerces artisanaux n’y sont pas assez nombreux. « 

Relation paradoxale


Jianing Liu – Photo Pierre-Yves Jortay

Si Liège a raté le coche pour se voir offrir une tour de fer par Gustave Eiffel, son artisanat, particulièrement ses nombreux artisans de bouche, pourrait être la clé pour mettre la ville sur la carte d’Europe des touristes chinois. Thomas Reynders, le directeur adjoint du Bureau des relations extérieures de la Province de Liège, en est en tout cas convaincu. Amené à rencontrer fréquemment les dignitaires de la province chinoise de Fujian, avec laquelle Liège est jumelée, il fait grand cas de leur enthousiasme pour les produits du terroir. Les bières, bien sûr (lire l’encadré ci-contre), mais pas seulement.  » En Chine, il y a un vrai enthousiasme pour le terroir et l’artisanat, donc c’est une piste à creuser pour attirer les touristes ici. On a nos bières, qu’ils adorent, le chocolat qu’ils adorent aussi, et quand on leur fait goûter du Herve, contre toute attente, ils sont conquis. Il ne faut pas hésiter à les étonner. « 

Mais aussi à se laisser surprendre : comme l’explique Thomas Reynders, la Belgique,malgré sa petite taille, et, qui plus est, la Wallonie, a une vraie carte à jouer en Chine.  » C’est paradoxal, car la Chine a l’image d’un pays très puissant en Europe, mais la liberté de mouvement des Chinois est limitée, alors ils apprécient qu’on vienne vers eux. C’est flatteur pour eux de voir que nous, qui pouvons entrer en contact avec le monde entier, choisissons de dialoguer avec eux.  » D’autant que, comme le déclare Michel Kempeneers, directeur opérationnel auprès de l’Agence wallonne à l’exportation (Awex),  » on est un peu comme des Chinois dans notre manière de travailler. Les Wallons mettent la chaleur humaine au premier plan. Avec les Chinois, ça fonctionne. « 

Coup franc

Thomas Reynders, directeur adjoint du Bureau des relations extérieures de la Province. – Photo Pierre-Yves Jortay

Dont acte : si les charters ont cessé de relier la Chine à Liège, qui a vu son duty free contraint de fermer dans la foulée, l’aéroport a récemment annoncé un partenariat d’envergure avec le géant de l’e-commerce Alibaba, tandis que le Standard est en relation avec la Shanghai Football Association. Face à la panda diplomacy chinoise, qui voit les animaux emblématiques du pays prêtés aux quatre coins de la planète, la Belgique répond par sa football diplomacy, qui a gagné en puissance avec le regain d’engouement pour les Diables Rouges et offre à Liège l’opportunité de marquer des buts auprès de ses partenaires commerciaux.

L’interruption des vols charters n’a pas entamé la vigueur des partenariats. © SAMUEL SZEPETIUK

 » Le football est un des objectifs du président Xi Jinping, note Michel Kempeneers. Il souhaite participer à la Coupe du monde en 2030 et la gagner en 2050, et il déploie beaucoup de moyens pour ça « . Et Liège en récolte aussi les profits : un coup franc inespéré, pour la principauté du Milieu, dont les relations avec la Chine sont décidément au beau fixe. Et appelées à le rester :  » Si on capitalise, c’est une formidable opportunité de rééquilibrage de nos relations commerciales internationales, jusqu’à présent encore structurellement tournées vers les Etats-Unis depuis le plan Marshall au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, relève Michel Kempeneers. Il faut toutefois être prudent et réaliste, les Chinois sont là pour faire du business, même s’ils comprennent très bien le besoin de réciprocité. Mais ça reste plus une opportunité qu’une menace. « 

Par Kathleen Wuyard et Clément Jadot.

La route de la soif

Beer Mania à Pékin. © DR

Pékin, un vendredi soir ordinaire. Au Beer Mania, à deux pas du quartier des ambassades, des Chinois éméchés boivent à la louche dans des verres à trappistes géants tout ce que la Belgique compte de bières spéciales. Chimay bleue au fût ou Bush de Noël, la carte n’a rien à envier aux brasseries de la Grand-Place de Bruxelles, si ce n’est peut-être un peu de fraîcheur, pour contraster avec la chaleur tropicale de la capitale chinoise.

Ici, tous connaissent la Belgique de nom, mais la plupart sont incapables de la situer correctement sur une carte. Dans un pays où les agglomérations se comptent en millions d’habitants, la Belgique fait office de tout petit Petit Poucet. Un rapport de force qui contraste avec la popularité que rencontrent certains produits emblématiques de notre pays, à commencer par la bière, véritable étendard de la belgitude dans l’empire du Milieu.

Premier producteur et premier consommateur de bière à l’échelle mondiale, la Chine est aussi le deuxième importateur de bières belges hors Union européenne. Un chiffre qui connaît une progression exponentielle, puisqu’en l’espace de dix ans, les importations chinoises sont passées de 17 milliers d’hectolitres en 2008 à 775 milliers en 2017 (Fédération des brasseurs belges). Une croissance d’autant plus spectaculaire si l’on tient compte du fait qu’à l’export, les bières belges sont avant tout des biens de consommation premium et non des bières de soif.

A près de dix euros la spéciale, on est pourtant loin du bar populaire, mais le savant mélange de qualité et de tradition qu’inspirent les bières belges semble ici rencontrer son public. Pour toute une génération de Chinois aisés, s’offrir une bière d’abbaye est aussi devenu un luxe abordable qui permet d’afficher leur réussite matérielle envers leurs pairs.