Belgique : rien ne va plus !

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de cette opinion a été publiée, ce 14 décembre 2018, sur le site de« Doorbraak » : https://doorbraak.be/dolle-week/

Les événements de ces derniers jours sont-ils de nature à réconcilier le citoyen avec le politique ? Rien n’est moins sûr.

L’impression qu’ils laissent, est celle d’un grand magouillage : réticente à la signature du pacte de l’ONU sur la migration, la N-VA quitte la « suédoise », mais le Premier ministre évite la crise en poursuivant à la tête du gouvernement amputé et devenu minoritaire (il ne dispose plus que de 52 sièges sur 150 à la Chambre).  En deux coups de cuillère à pot, l’équilibre linguistique est rétabli et les compétences sont redistribuées. Tenu à l’écart des tractations, le Roi n’a plus qu’à signer les arrêtés requis.

Sur les plateaux de télévision, les ministres N-VA démissionnaires apparaissent sereins et réagissent de façon relativement calme. Du côté du MR, on les remercie pour la collaboration qu’ils ont apportée depuis 2014. Le président Olivier Chastel va même jusqu’à déclarer : Je n’exclus pas de toujours gouverner avec la N-VA.

Charles Michel entend profiter des cinq mois qui le séparent des élections législatives pour prendre des mesures tangibles en ce qui concerne l’économie, la sécurité et le climat.Il compte sur le sens des responsabilités de l’opposition pour des soutiens au cas par cas. Il n’imagine pas que la N-VA puisse entraver la bonne fin de projets qu’elle a soutenus jusqu’ici.

Des engagements ont-ils été pris entre Charles Michel et Bart De Wever ? La chose n’est pas à exclure, encore que l’on voit mal les nationalistes flamands ne pas se radicaliser sur le plan communautaire en vue du prochain scrutin. Si l’immigration/sécurité constitue l’un de leurs thèmes privilégiés, il ne faut pas perdre de vue que l’article 1er des statuts de la N-VA prévoit l’émergence d’une République flamande souveraine.

Une chose, en tout cas,est sûre : Bart De Wever ne peut se permettre quatre ans supplémentaires de frigo communautaire. Jan Jambon a d’ailleurs rappelé que la mise en place d’un système confédéral restait la priorité.

Pour réaliser cette mutation institutionnelle d’envergure, il est nécessaire qu’une déclaration derévision de la Constitution intervienne avant la fin de la législature. La N-VAaurait-elle reçu des assurances à ce sujet, en échange d’appuis sporadiques àl’actuelle coalition orange-bleue ? La question mérite d’être posée.

Bart De Wever a toujours dit qu’il n’envisageait pas un processus révolutionnaire, mais évolutif. Le confédéralisme participe de cette logique : on commence par vider l’Etat de toute substance avant de le considérer comme totalement superflu.

Il y a un autre argument dont Bart De Wever a dû tenir compte : la N-VA est proche du milieu patronal flamand, lequel a clairement fait savoir qu’une chute du gouvernement entraînerait des conséquences désastreuses pour le monde entrepreneurial.

Le dernier baromètre politique a révélé que la N-VA restait le premier parti du pays, avec 28% d’intentions de vote (+3). Pour la première fois, cette progression ne se fait pas au détriment du Vlaams Belang, qui passe 11,3 à 11,7%.

Ce baromètre confirme, une fois de plus, que le Nord et le Sud constituent deux démocraties opposées, qui pourraient rendre la Belgique totalement ingouvernable.

Lors de la crise de 2010 – 541 jours sans gouvernement de plein exercice -, un rapport de la Commission de l’Intérieur de l’Assemblée nationale française avait d’ailleurs conclu que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rendait son existence de moins en moins certaine.

On a vu, lors du débat à la Chambre, le chef de groupe de la N-VA, Peter De Roover, se montrer d’une très grande fermeté. Lors d’une soirée-débat du Vlaamse Volksbeweging, le 14 octobre 2016, il avait déclaré : Si la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent la majorité, ils réclameront l’indépendance de la Flandre. On se souvient aussi des propos tenus, en janvier 2016, par Liesbeth Homans, la ministre de l’Intérieur (N-VA) au sein du gouvernement flamand : Nous ne sommes pas demandeurs d’une énième petite réforme de l’Etat, donc je pense qu’en 2019, il s’agira d’autre chose. La scission de la Belgique ou en tout cas le transfert aux Régions et entités fédérées d’un maximum de compétences, ce qui amènerait la Belgique à disparaître d’elle-même. J’espère qu’elle n’existera plus en 2025 !

Dans la mesure où il considère que la coalition remaniée s’inscrit dans la continuité de la précédente, Charles Michel ne voit pas l’utilité de suivre la coutume qui veut qu’en pareille circonstance, un vote de confiance intervienne à la Chambre. Mais il se trouve face à la motion de confiance que l’opposition tout entière – N-VA comprise – a déposée. Qu’en sera-t-il vraiment ? Pour Théo Francken, l’homme le plus populaire de Flandre, les choses sont en tout cas claires : Gouverner encore avec le MR ? Oui, à condition de sortir du pacte migratoire. Un pacte dont la signature doit intervenir à New-York le 18 décembre…

Elections anticipées ou non, le Royaume de Belgique apparaît bel et bien en sursis. Pour le sauver, les responsables francophones ont toujours fini par quitter leur posture de « demandeurs de rien ». Cèderont-ils à nouveau ?

Du côté socialiste, Elio Di Rupo est bien déterminé à reprendre la main en Wallonie, à la tête d’une coalition dite « progressiste ». Un scénario qui ne pourrait qu’amener de l’eau au moulin des nationalistes flamands.

Le MR sera-t-il disposé à entamer des négociations sur le projet confédéral ? Un projet qui, il convient de le rappeler, a été porté au début des années 90 par le ministre-président flamand (CVP), Luc Van den Brande, et adopté en 1999 par le Parlement flamand. Interrogé, en 2007, par le journal québécois « Le De Devoir, Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, avait d’ailleurs précisé : Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance.

En termes de flamingantisme, les démocrates-chrétiens flamands ont suffisamment montré qu’ils n’avaient rien à envier à la N-VA. Souvenons-nous de Jan Verroken lors de l’affaire de Louvain, d’Eric Van Rompuy à l’égard du FDF dans le gouvernement Martens, de Luc Van den Brande et de son méprisant «Mijnheer H » lors de la crise fouronnaise… N’est-ce pas aussi Yves Leterme qui porta, en 2004, le cartel CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux ?

Les options d’avenir ne sont pas légion. Soit la Belgique devient confédérale et, réduite à l’état de coquille vide, est très vite considérée comme inutile, soit elle devient ingouvernable et disparaît.

Dans un cas comme dans l’autre, la Wallonie se retrouvera livrée à elle-même, financièrement responsable de ses choix politiques. Une situation qui deviendra très vite intenable et entraînera une baisse drastique des prestations sociales.

L’enjeu, on le voit, est de taille !

(1) Derniers livres parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.