Echanges de vues entre Herman De Croo, ancien président de la Chambre et député flamand, et Jules Gheude

Le courriel d’Herman De Croo, 13 décembre 2018

Objet : opinion Le Vif HDC/md

Cher monsieur,

Je lis avec intérêt votre mail du 6 décembre 2018 et surtout l’annexe (votre contribution dans Le Vif).

Je ne veux pas engager une discussion en la matière.

Bruxelles est la capitale du monde, avec le plus grand nombre d’ambassades (plus de 305 ambassades étrangères), un tiers de plus qu’à Washington. Bruxelles est le siège d’institutions extraordinairement importantes, comme celle de l’Union Européenne, celle de  l’OTAN, passant par des dizaines de sièges d’organisations étatiques, paraétatiques ou privées importantes.

Il s’y tient – statistiquement parlant – plus de 120 réunions internationales par jour ouvrable : une réunion internationale étant définie par la participation de délégations d’au moins 10 pays étrangers.

À titre d’exemple, nous possédons les trois plus grandes écluses du monde, nous produisons près de 20% des vaccins de la terre, notre pays seul peut produire jusqu’à 50% des isotopes qui sont fabriqués dans le monde.  Le centre de recherche nucléaire, utilisation pacifique, de Mol est unique. Le Musée d’Afrique Central et son centre d’études à Tervuren l’est également.

Et je pourrais ainsi poursuivre durant des dizaines de pages.

Ce n’est pas la contraction d’une opposition entre ceux qui sont internationalistes européens et se rendent compte des grandes modifications dans les proportions des populations du monde  – bientôt 2 milliards de peuple à couleur noir, avec un âge moyen de 19 ans d’une part et d’autre part, moins d’un demi-milliard de peuple à couleur plus ou moins blanche, âge moyen de 51 ans.

Si nous ne faisons pas les efforts très importants, notre prime de civilisation ne tiendra pas.

On a beaucoup d’autres problèmes sur notre petite parcelle de terre : nous sommes la 557ème partie de la superficie de la Russie, mais nous sommes plus d’un tiers de son produit national brut.

Nous possédons un impact important sur le monde par notre économie, notre inventivité, notre science, nos découvertes, le progrès et tant de choses uniques, que nous représentons. Malgré la petite s géographique et deux tiers du pays en fait, sont peuplé, l’autre tiers aussi charmant qu’il le soit, l’est à peine.

Un bulletin du temps à la télévision permet de voir comme nous sommes petits mais d’un impact remarquable sur les structures mondiales, la recherche, l’activité économique et notre apport de civilisation.

Je ne suis pas du tout pessimiste et la théorie d’arriver à une sorte de séparation flamande de la Wallonie, sans tenir compte de Bruxelles et de près de 2 millions de concitoyens belges – récent ou en voie de le devenir – nous protègera d’une série d’atavismes. D’ailleurs le petit groupe auquel vous référez  – les vrais séparatistes  républicains, autonomistes et flamands – et je respecte leur opinion s’ils sont élus correctement et démocratiquement –  n’a jamais varié qu’entre 8 et 12% et cela depuis des décennies, plus d’un siècle durant.

Ma réponse n’est qu’une petite réaction à votre propos mais peut-être voulez-vous faire réussir une des prophéties souvent entendues, à laquelle  je n’ai ni le droit ni aucune raison de croire : la balkanisation de l’Europe, allant dans le sens contraire de son histoire.

Avec mes sentiments les meilleurs,

Herman DE CROO

Ministre d’Etat

Ancien Président de la Chambre

Député

La réponse de Jules Gheude, 14 décembre 2018

Cher Monsieur De Croo,

Je vous remercie pour vos remarques, qui ont retenu toute mon attention.

Ayant été à l’école de François Perin, je constate que tout ce qu’il avait annoncé est en train de se produire. Il faut relire « La Belgique au défi », qu’il fit publier en 1962.

Vous êtes convaincu que ce royaume est voué à l’éternité et je respecte votre opinion. Mais, comme l’a fort bien écrit José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal « Le Monde » en Belgique : Si les civilisations sont mortelles, pourquoi un pays de dix millions d’habitants ne le serait-il pas ?

N’est-ce pas votre coréligionnaire  Karel De Guchr qui, lorsqu’il présidait le VLD, a déclaré : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre ?

N’est-ce pas aussi le ministre-président Patrick Dewael qui, le 7 janvier 2003, présenta au Parlement flamand ses priorités pour une future réforme de l’Etat ? Le cahier de revendications visait à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales : scission des soins de santé et des allocations familiales, régionalisation partielle de la SNCB, flamandisation totale de Bruxelles-National, autonomie accrue pour l’impôt des personnes physiques, régionaliation partielle de l’impôt des sociétés, fixation par la Flandre de ses salaires et des sanctions de ses chômeurs ? Bref, l’option confédéraliste approuvée par le Parlement flamand dès 1999…

Quant à votre prédécesseur à la présidence de la Chambre, le libéral francophone Jean Defraigne, il déclara en 1996 : Les Wallons doivent préparer leur dossier pour faire l’inventaire et dire ce qui leur revient au moment de la séparation. Car, quand les Flamands auront les poches pleines d’euros, ils nous largueront.

Dans l’article ci-joint, que je consacre aux derniers développements politiques, je rappelle également les propos radicaux tenus par des personnalités démocrates-chrétiennes flamandes (Jan Verroken, Eric Van Rompuy, Luc Van den Brande, Yves Leterme, Wouter Beke, Hendrik Bogaert,… ) et qui démontrent bien que la fibre nationaliste ne passe pas uniquement par la N-VA et le Vlaams Belang.

Je constate d’ailleurs que, selon le dernier  Baromètre politique, la N-VA reste de loin la première force politique du pays. Elle augmente de 3 points (28%), tandis que le Vlaams Belang est également en progression. Ensemble, ces deux formations totalisent 39,3% des intentions de vote !

Quant aux Bruxellois, ils sont, selon divers sondages, plus de 65% à se prononcer pour un statut autonome en cas de disparition du pays. François Perin a toujours souligné la vocation internationale de la ville. Son hétérogénéité constitue un atout sérieux pour continuer à abriter le siège des grandes organisations internationales.

Cher Monsieur De Croo,

Nous ne parviendrons évidemment pas à nous convaincre mutuellement. Je ne suis, pour ma part, habité par aucun pessimisme. Je reste persuadé que l’implosion du royaume ne constituerait en rien l’apocalypse. Mais les Wallons doivent quitter leurs œillères pour préparer leur avenir post-belge. C’est ce à quoi j’emploie depuis plus de dix ans, par mes livres, mes cartes blanches et mes conférences. Car rien ne me paraît pire que de se retrouver un jour devant le fait accompli, contraint de réagir dans la précipation et l’improvisation.

Bien cordialement,

Jules Gheude