Archives mensuelles : novembre 2018

La démocratie en danger

Jules Gheude

 

Le philosophe français Frédéric Lenoir soulignait récemment, en le déplorant, le fait que les élites politiques accordent plus d’importance à leur plan de carrière qu’à la défense de l’intérêt général.

Dans son livre « Toute vérité est bonne à dire », Robert Fabre, qui fut président du Mouvement des Radicaux de gauche en France, dressait, quant à lui, ce constat bien amer de son expérience politique : Que de ruses, que de détours, que d’habiletés maladroites dans ce monde politique qui vise pourtant à l’essentiel, le service d’autrui, et y parvient si rarement.

Que de ruses, que de détours, que d’habiletés maladroites ! Et l’on pourrait ajouter : que d’hypocrisie !

Elio Di Rupo, le président du PS, se veut être le chantre de la justice sociale. En 2005, alors que son parti était frappé par le scandale de la Carolorégienne, il avait clamé son ras-le-bol de ceux qui se servaient ou lieu de servir : J’en ai marre des parvenus !

Mais le site Cumuleo nous apprend que, cette année-là, il avait déclaré 7 mandats rémunérés : député, ministre-président, bourgmestre, président du PS, administrateur de Dexia Banque, de Dexia Groupe et d’Ethias.

L’objectivité nous oblige à reconnaître que ce type de situation se rencontrait également au sein d’autres formations politiques.

Comment, dans un tel contexte, ne pas être déconnecté de la réalité ?

Douze ans plus tard, de nouvelles affaires sont venues entacher la sphère politique : Publifin, Samusocial, Kubla-Duferco, Kazakhgate), apportant ainsi la preuve que la frontière entre la politique et l’argent était aisément franchie.

L’avertissement lancé en 1887 par Lord Acton reste éminemment actuel : Power tends to corrupt and absolute power corrupts absolutely.

Finalement, rien de bien nouveau sous le soleil. Souvenons-nous du film « Le Président », quand le président du Conseil, alias Jean Gabin, passe en revue les turpitudes de la plupart de ses collègues de l’Assemblée nationale. Une séquence culte !

Aujourd’hui, en dépit des mesures de bonne gouvernance enfin adoptées, on apprend que certains députés quitteront le Parlement wallon avec une prime pouvant atteindre 100.000 euros. Mais que le citoyen lambda ne se lamente pas : il n’aura plus à s’acquitter de la redevance télévision et verra ainsi son pouvoir d’achat augmenter de 100 euros. Justice sociale au rabais…

La politique ne devrait pas être un métier à vie. François Perin avait bien compris que notre système était vicié par les partis à l’influence excessive et paralysante. Aussi défendait-il le concept  d’associations qui auraient sur les partis l’avantage d’être circonstancielles et d’être débarrassées de la prétention sclérosante d’être le véhicule d’idéologies permanentes. Et d’imaginer des inspecteurs de l’Etat issus du scrutin proportionnel pour prendre en charge la mission d’exprimer les divers courants de l’opinion. Peu nombreux, puisque le scrutin d’arrondissement disparaîtrait, ils pourraient chacun nommer des adjoints et former une sorte de Cabinet semblable au Cabinet ministériel, recrutant ainsi les collaborateurs de valeur qu’ils feraient à leur tour connaître au public. Le corps électoral serait ainsi constamment renouvelé par le haut, les nouvelles étoiles brillant par leur savoir-faire plutôt que par une publicité électorale, tapageuse et démagogique.

Le système s’apparente à une pieuvre qui infiltre ses tentacules partout et qui récompense largement ceux qui la caressent.

Les petits arrangements entre amis, le népotisme, les abus sont responsables de la méfiance de plus en plus grande affichée par l’opinion à l’égard des élites politiques. En favorisant l’éclosion de thèses extrêmes, ils sapent les fondements mêmes de la démocratie.

 

Seuls 32 parlementaires wallons ont publié un rapport d’activités politiques

« Le Vif », Belga, 20 novembre 2018

Seuls 32 parlementaires wallons ont publié cette année un rapport d’activités politiques, compilant l’ensemble des données relatives à leur travail parlementaire au sein de l’assemblée régionale durant la session 2017-2018.

C’est nettement moins qu’en 2016 quand 56 députés s’étaient attelés à la tâche pour la première année où ces documents étaient rendus publics sur le site internet du parlement. L’an passé, ils étaient encore 46 à se soumettre à cet exercice non-contraignant.

Parmi les 32 députés ayant publié leur rapport cette année figurent 3 Ecolo, 15 socialistes, 4 cdH et 10 libéraux. Ces rapports d’activités politiques sont prévus par l’article 40 du règlement du parlement wallon qui stipule notamment que « chaque année, à la clôture des travaux de la session, un député peut déposer un rapport d’activités politiques ». Parallèlement, le président du parlement dépose, lui, un rapport d’activités de l’assemblée.

 

Wallonie intégrée à la France

Le Gewif (Groupe d’Etudes pour la Wallonie intégrée à la France – www.gewif.net) est heureux de vous présenter le logo ci-joint, réalisé par Jaques Culot.

Six réformes de l’Etat ne sont pas parvenues à faire de la Belgique un Etat stable et cohérent. Les dernières élections communales et provinciales ont confirmé que la Flandre et la Wallonie constituaient deux démocraties bien distinctes. De quoi encourager le Nord à concrétiser le schéma confédéral, adopté par  son Parlement en 1999 : deux entités financièrement responsables de leurs choix politiques et entre lesquelles chaque Bruxellois devra choisir pour ce qui concerne les compétences dites personnalisables (impôt des personnes, système de sécurité sociale,…). Quant à l’échelon belge, réduit à sa plus simple expression, il ne faudra pas longtemps pour qu’il soit jugé superflu et disparaisse.

 

En janvier 2016, Liesbeth Homans, la ministre flamande de l’Intérieur (N-VA), avait décrit le scénario : Nous ne sommes pas demandeurs d’une énième petite réforme de l’Etat, donc je pense qu’en 2019, il s’agira d’autre chose : la scission de la Belgique ou en tout cas le transfert aux Régions et entités fédérées d’un maximum de compétences, ce qui amènerait la Belgique à disparaître d’elle-même. J’espère que la Belgique n’existera plus en 2025.

On sait que la fin des transferts financiers en provenance de Flandre – quelque 7 milliards d’euros ! – est programmée sur dix ans. Livrés à eux-mêmes, les Wallons se verront contraints, comme l’avait écrit François en 1981, à une discipline dont ils n’ont aucune idée. Il ne peut en résulter qu’une diminution drastique des dépenses publiques de la Wallonie, avec une baisse sensible des prestations sociales.

Le général de Gaulle avait bien compris que seule leur prise en charge par un pays comme la France pourrait assurer l’avenir aux trois à quatre millions de Wallons.

Depuis sa création, en février 2010, le Gewif prône l’option d’une « intégration-autonomie » de la Wallonie, option, qui lors des Etats généraux de Wallonie, tenus à l’Université de Liège, le 9 mai 2009, avait été présentée par Jacques Lenain, haut fonctionnaire français aujourd’hui retraité.

Le constitutionnaliste français Didier Maus a confirmé la faisabilité d’un tel projet : Il serait parfaitement possible de créer un titre spécial « De la Wallonie… »  qui contiendrait une mini constitution sur mesure pour cette région. Il en découle que, sur le fondement de cette mini-constitution, il serait parfaitement réalisable de conserver en l’état, au moins pour l’essentiel, et pour une durée à déterminer le droit belge du travail, celui de la sécurité sociale, et certains droits « connexes », des pans du droit fiscal, le droit des affaires, du commerce, etc. La région wallonne, et aussi la région bruxelloise si la question était posée, conserveraient les compétences qui sont aujourd’hui les leurs, y compris le système éducatif, avec l’enseignement supérieurCe ne serait pas une difficulté de faire de la sorte puisque il en est déjà ainsi, même si c’est avec moins d’ampleur, dans certains territoires français, qui, selon les cas, disposent d’une sécurité sociale propre (Polynésie, Calédonie,…), d’un droit du travail propre (même s’il est largement copié sur celui de la métropole), de nombre de dispositifs fiscaux particuliers, et d’autres régimes spéciaux dans divers domaines (en Corse comme Outre-mer).

L’hypothèse de l’implosion de la Belgique n’a rien de fantaisiste, comme l’avait d’ailleurs déclaré Louis Michel, le père de notre Premier ministre, au « Figaro », en 1996 : Entre un Etat wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France, car la Wallonie c’est un cul-de-sac économique, social, culturel.

Comme François Perin et Jean Gol, Jean Defraine, l’ancien président de la Chambre, était, lui aussi, convaincu, que l’avenir de la Wallonie ne pourrait être que français. N’écrivait-il pas en 1996, dans l’organe du parti rattachiste : Les Wallons doivent préparer leur dossier pour faire l’inventaire et dire ce qui leur revient au moment de la séparation (…) car, quand les Flamands auront les poches pleines d’euros, ils nous largueront.

Le temps nous est compté. Les élections législatives et régionales se tiendront dans six mois. Le moment n’est-il pas venu de nous préparer à l’inéluctable échéance ?

F-35: Magritte aurait apprécié!

PAR JULES GHEUDE, ESSAYISTE POLITIQUE*

« Le Soir », 9 novembre 2018

https://plus.lesoir.be/189124/article/2018-11-09/f-35-magritte-aurait-apprecie

Les premiers exemplaires de l’avion de chasse seront livrés à l’armée belge en 2025, soit… l’année où Liesbeth Homans espère que la Belgique n’existera plus ! Surréaliste…

 

Nul doute que René Magritte aurait apprécié l’affaire. Elle est proprement surréaliste.

A l’automne 2018, le gouvernement belge prend la décision de remplacer ses avions de chasse et opte pour le F-35 américain.

Premier côté comique : le ministère de la Défense est géré par Steven Vandeput, dont le parti, la N-VA, voue la Belgique aux gémonies et entend faire émerger une République flamande.

Sa coreligionnaire Liesbeth Homans, qui s’occupe de l’Intérieur au sein du gouvernement flamand, a d’ailleurs annoncé, en 2016, qu’elle espérait voir le Royaume disparaître en 2025. Et elle a expliqué comment elle voyait le scénario : «  Nous ne sommes pas demandeurs d’une énième petite réforme de l’Etat, donc je pense qu’en 2019, il s’agira d’autre chose : la scission de la Belgique ou en tout cas le transfert aux Régions et entités fédérées d’un maximum de compétences, ce qui amènerait la Belgique à disparaître d’elle-même. J’espère que la Belgique n’existera plus en 2025. »

Des directions diamétralement opposées

Depuis lors, Bart De Wever, le président de la N-VA, a fait savoir qu’il entendait mettre le dossier du confédéralisme sur la table des négociations, au lendemain des élections législatives et régionales du 26 mai 2019.

Pour les nationalistes flamands, le constat est clair et il vient d’être confirmé par les récentes élections communales et provinciales : Flandre et Wallonie se dirigent politiquement dans des directions diamétralement opposées, l’une à droite, l’autre à gauche, avec, dans les deux cas, des chemins extrêmes.

Les premiers signes du confédéralisme

Plus question, en tout cas, pour la Flandre de continuer à se montrer solidaire d’une région dont la mouvance socialo-communiste ne peut que freiner le redressement. La fin des transferts financiers – quelque 7 milliards d’euros – est d’ores et déjà programmée sur dix ans. Le président du MR, Olivier Chastel, l’a d’ailleurs rappelé dernièrement : « On sait que la manne financière qui vient du fédéral est dégressive sur dix ans et donc la Wallonie doit se préparer à vivre en toute autonomie.  »

Il y a bien longtemps que la Flandre rêve du confédéralisme. Bien avant que la N-VA n’existe ! L’idée en avait été lancée, au début des années 90 par le démocrate-chrétien Luc Vanden Brande, alors ministre-président flamand, qui, le 13 janvier 1993, précisait : «  Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme  ». Et, six ans plus tard, le Parlement flamand approuvait le projet. Victimes de leur aveuglement, les responsables francophones n’ont pas saisi la mesure de cette décision.

Une série de renoncements

De réforme en réforme, ceux-ci n’ont cessé de se présenter en « demandeurs de rien » pour finalement céder : en 1988, le PS a laissé tomber José Happart et la cause fouronnaise ; en 2001, pour sortir la Communauté française du gouffre financier, on a accepté la surreprésentation de la minorité flamande au Parlement bruxellois et la régionalisation de la loi communale permettant à la Flandre de mettre au pas les francophones de la périphérie ; en 2011, les allocations familiales ont été scindées, alors que « Madame Non » avait toujours clamé qu’elle s’y opposerait, et le sort de Bruxelles-Hal-Vilvorde a été réglé sans extension territoriale de Bruxelles…

De Wever sur du velours

Tout cela pour soi-disant « sauver la Belgique ». Mais, en réalité, les responsables francophones ne sont préoccupés que par le pouvoir et la sauvegarde de leurs propres intérêts. Elio Di Rupo, il l’a dit, entend reprendre les rênes de la Wallonie dans sept mois. De son côté, le président de la FGTB, Robert Vertenueil, appelle de ses vœux la mise sur pied d’une coalition progressiste, composée du PS, du PTB et d’Ecolo.

Au vu de ce qui précède, Bart De Wever peut se frotter les mains. Il sait qu’il joue sur du velours !

Mais revenons à nos avions de combat. Dès le départ, la N-VA avait porté son choix sur le F-35. Faute de le respecter, on courait droit à la chute du gouvernement, chose que le Premier ministre Charles Michel ne pouvait envisager.

Mais le F-35 était-il vraiment le meilleur candidat ? C’est ce qu’affirme l’ancien colonel Luc Gennart, qui voit là une excellente nouvelle pour la défense européenne. Mais Jean Quatremer, le correspondant du journal Libération à Bruxelles, est d’un tout autre avis : «  Au-delà des critiques sur un appareil qui n’a guère tenu ses promesses après 17 ans de développement, selon le Pentagone lui-même, dont les coûts dérapent sans cesse, ce qui a provoqué un mémorable coup de gueule de Donald Trump à peine élu, et se révèle peu fiable pour ses équipages, la flotte américaine ayant connu plusieurs incidents graves, le F-35 est une option qui se justifie uniquement si l’appareil est destiné à agir dans le cadre américain ou otanien : isolé, l’appareil a des capacités d’action infiniment moindre que celles du Rafale, du Typhoon ou du F-16, car il dépend de l’accès aux informations que les Américains voudront bien lui donner. Même chose pour ses évolutions logicielles futures. »

Avec son regard malicieux, le dessinateur Philippe Geluck se pose, quant à lui, cette double question : La N-VA n’a-t-elle pas écarté le Rafale tout simplement parce qu’il venait de France… où l’on parle le français ? Et, d’une façon plus générale, était-il nécessaire de dépenser tant d’argent pour ces avions ?

La réponse à cette dernière question se trouve dans le livre de François Perin Germes et bois morts dans la société politique contemporaine, publié en 1981 chez Rossel : «  L’armée belge serait-elle la mieux équipée du monde, elle manque totalement de force psychologique. Le laisser-aller, l’impéritie, le sentiment d’impuissance, sinon de ridicule, dominent fatalement les esprits. C’est l’inévitable résultat de la conscience de n’être rien. Intégrés dans une armée européenne, soldats et gradés éprouveraient le sentiment réconfortant d’appartenir à une collectivité qui aurait enfin cessé d’être dérisoire à l’échelle du monde. »

On nous informe aujourd’hui que les premiers F-35 ne seront livrés qu’en 2025, l’année où Liesbeth Homans espère que la Belgique n’existera plus. Surréaliste, n’est-il pas ?

Nous avons déjà expliqué pourquoi, devenus bêtement belges tout seuls, pour reprendre l’expression de François Perin, les Wallons n’auraient d’autre choix que de se tourner vers la France… où ils seraient protégés par les Rafale.

*Derniers livres parus : François Perin – Biographie, Editions Le Cri, 2015, et Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, 2016.