Le projet Thunder Power a 99 chances sur 100 de capoter

« La Libre Belgique », 26 octobre 2018

Une opinion de Jean-Yves Huwart, journaliste, entrepreneur et auteur de Le Second Déclin de la Wallonie, ed. Racine (2007).

La décision wallonne d’investir dans Thunder Power repose clairement sur des motivations politiques, à savoir réaliser une opération autour d’un objectif symbolique : remplir le site laissé vacant par Caterpillar.

 

Ils affichaient un large sourire, vendredi dernier, le bourgmestre de Charleroi et le ministre wallon de l’Économie, côte à côte dans leur voiture chinoise en plastique qui ne roule pas… Aucun média ne manquait à l’appel pour immortaliser la reprise en main de l’ancien site Caterpillar de Gosselies par l’opérateur chinois Thunder Power. Derrière les flonflons, disons-le, peu de place fut laissée à l’analyse critique. Rien d’étonnant : en Wallonie, l’optimisme est depuis longtemps devenu obligatoire. Personne n’a intérêt à gâcher la fête. Le collège communal de Charleroi était aux anges, enchanté de pouvoir annoncer la reprise « si rapide » de la halle industrielle. L’exécutif régional ne l’était pas moins, heureux, avec cette annonce commune, de glisser une plume à son chapeau. Les syndicats se sont logiquement montrés satisfaits de la création d’emplois nouveaux. Quant à l’opposition, aurait-elle osé mettre en question le projet d’un site d’assemblage d’un futur modèle de voiture électrique propre ? Personne, donc, pour émettre le moindre doute sur la nature du montage financier.

Chances de réussite : 1 % ?

Il y a pourtant de quoi s’interroger. Car la facture pour le citoyen wallon est salée. Qui est Thunder Power ? À dire vrai, difficile de le dire, tant l’entreprise est peu visible…

De l’aveu même du président de la Sogepa, la Société wallonne de participations, l’un des principaux bras financiers de la Wallonie, Thunder Power est une « start-up ». Autrement dit, il s’agit d’une très jeune entreprise dont le modèle d’affaires n’est pas encore passé à l’épreuve du marché.

La Sogepa a pourtant signé un chèque de 50 millions d’euros pour acheter sa venue en bord de Sambre. L’investissement initial de 150 millions d’euros sera finalement étalé.

Fameux coup de pouce pour un constructeur qui ne dispose à ce jour encore d’aucun véhicule en ordre de marche.

Dans la liste des nombreux constructeurs chinois qui se sont lancés dans le créneau très prometteur des futures petites voitures électriques citadines, Thunder Power n’apparaît même pas dans le « Top 10 ».

Thunder Power avait annoncé au Salon de Francfort de 2015 un premier véhicule électrique en 2017. Les premiers véhicules de l’entreprise basée à Hong Kong sont maintenant promis en… 2020.

On ne parle plus désormais d’une berline moyenne, comme dévoilé il y a trois ans, mais d’une microcitadine baptisée opportunément du patronyme francophone Chloé.

C’est la carrosserie de la Chloé que Thunder Power a présentée à Charleroi devant les flashs et caméras.

La firme chinoise n’est qu’une parmi des dizaines (certains parlent de centaines) d’entreprises à travers le monde qui tentent de saisir une part de cet Eldorado des voitures électriques citadines.

Selon un article du magazine Bloomberg , daté du mois d’août dernier, citant un fonds d’investissement spécialisé, à peine 1 % des start-up chinoises actives dans le développement de véhicules électriques ont aujourd’hui une chance de survie.

Comment la Sogepa, qui ne dispose a priori d’aucune expertise internationale dans le domaine des véhicules électriques urbains, s’est-elle assurée du fait que les chances de voir Thunder Power finir dans les 99 % restants ne sont pas trop élevées ? La Sogepa évoque les promesses du marché mondial, mais ne parle quasiment pas des qualités intrinsèques de la firme de Hong Kong…

Spéculer avec de l’argent public

50 millions d’euros pour une start-up, voire 150 millions d’euros comme évoqué… La somme est gigantesque… En théorie, ce type de transaction à haut risque ne se fait quasiment jamais sans un tour de table réunissant d’autres investisseurs spécialisés. La décision wallonne d’investir dans Thunder Power ne repose clairement pas sur des considérations économiques. À Namur et Charleroi, les motivations sont politiques, à savoir réaliser une opération de communication autour d’un objectif symbolique : remplir le site laissé vacant par Caterpillar. Visiblement, à n’importe quel prix et quelle que soit la solidité du dossier… C’est pourtant peu dire que la forme de l’opération pose question. Investir dans une entreprise (via un paradis fiscal des Caraïbes) pour ramener ensuite l’argent dans les installations wallonnes… Cela frise le carrousel financier. On ne peut s’empêcher d’y voir les réminiscences des années 70 et de leur cortège de décisions économiques ruineuses, absurdes et sans lendemain pour la Wallonie. Le nombre d’emplois garantis par Thunder Power est dérisoire en regard des sommes en jeu. Un peu plus de 300 emplois dans la première phase. Peut-être 600 en 2023… si les ventes progressent. Il faudra d’abord que le produit existe. Certes, les voix s’élèvent pour clamer qu’ »il faut savoir prendre des risques en économie » ou que « Thunder Power est quand même peut-être le Tesla de demain ? » Qui peut le dire, en effet… Néanmoins, on l’a vu, ce scénario est extrêmement spéculatif ! Surtout, ce n’est pas le rôle des fonctionnaires ni celui des responsables politiques régionaux de jouer au casino avec l’argent du contribuable wallon…

Sous-localisme et duplication des outils ?

Cette histoire semble, hélas, révéler un exécutif régional en panne d’idées pour remettre en selle les fondamentaux de l’économie wallonne. Les autorités en charge de l’économie recyclent les recettes de jadis, misant tout sur un acteur unique, dont le pedigree apparaît, en outre, très discutable. Faire la Une des journaux télévisés aura été une bien maigre consolation si le projet s’effondre demain faute de crédibilité. Derrière cet épisode, c’est aussi le choix de confier à une nouvelle cellule locale ad hoc, Catch, la tâche de remplir un site, qui pose question. Cette dernière concurrence les services régionaux existants, comme l’Awex, dont les équipes sont compétentes et qui disposent d’un portefeuille de sites beaucoup plus étendu, potentiellement mieux adapté aux besoins des opérateurs rencontrés à travers le monde. La cellule entretient ainsi, malgré elle, le sous-localisme et les stratégies individuelles des bassins wallons. L’approche prive également les instances politiques d’une réflexion plus approfondie, à l’échelle régionale, sur la réaffectation potentielle de l’entièreté du site, et pas seulement d’une partie de celui-ci, vers autre chose, peut-être moins flamboyante, mais plus durable et inscrite sur une véritable stratégie endogène d’ancrage local…

 

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