Et si Willy Borsus incarnait l’héritage de Jean Gol ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

A  sept mois des élections législatives et régionales, un think task ne devrait-il p as déjà être à la manœuvre pour préparer une échéance qui apparaît de plus en plus inéluctable : celle où la Belgique se retrouve dans une voie sans issue ?

Depuis le vote par son Parlement en 1999 des fameuses résolutions, la Flandre a clairement fait savoir qu’elle considérait le fédéralisme comme dépassé. Les responsables francophones n’ont pas saisi ou plutôt n’ont pas voulu saisir l’importance de cette évolution.  Car ils savent que, sans la solidarité interrégionale, l’avenir du pays, et par le fait même le leur,  est bel et bien compromis.

« Demandeurs de rien », ils ont finalement dû se résoudre à accepter de nouvelles avancées institutionnelles, qui n’ont fait que compliquer, voire rendre impossible, le processus de décision politique. Aujourd’hui, d’aucuns proposent de rectifier le tir en refédéralisant certaines compétences. Mais  pour le CD&V et la N-VA, il ne peut être question de faire marche arrière.

Il apparaît  qu’un nouveau gouvernement belge ne pourra voir le jour sans une négociation aboutie sur le confédéralisme, dont il convient de rappeler en quoi il consiste : la maison Belgique se voit privée de l’essentiel de ses meubles, lesquels vont à la Flandre et à la Wallonie, chaque Bruxellois étant invité à choisir, entre celles-ci, la manière dont il entend être traité pour la gestion des compétences « personnalisables » : impôt des personnes, sécurité sociale, aide sociale, immigration et intégration.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la Flandre ne tarderait pas à considérer la coquille vide belge comme totalement superflue. Bye bye Belgium !

Avec la disparition programmée des transferts financiers en provenance de la Flandre (quelque 7 milliards d’euros), il est clair que la Wallonie connaîtra une situation budgétaire intenable. Une situation qui s’aggraverait encore si la dette publique belge devait être partagée. Jules Gazon, professeur émérite d’Economie de l’Université de Liège, prédit un climat quasi révolutionnaire : Une diminution de 25% s’imposerait. Cela signifie qu’on devrait lourdement élaguer dans les allocations et les salaires de la fonction publique. Cela affaiblirait la demande intérieure et rendrait une relance économique encore plus difficile.

Bruxellois avant tout, le président de DéFi, Olivier Maingain, ne veut pas entendre parler d’une réforme qui aboutirait à la cogestion de la Région-Capitale. Mais sa volonté de sauvegarder à tout prix  la Belgique se heurte à ce qu’écrivait son mentor, Lucien Outers, dans une « Lettre ouverte au Roi », publiée dans les années 80 : A défaut de cette volonté de dialogue, la Flandre finira par s’émanciper sans demander l’avis de personne et les Wallons peu sûrs d’eux-mêmes se tourneront vers la France pour négocier avec elle, pour leur région, un statut particulier qui la fera participer progressivement et toujours davantage à la vie d’un pays dont ils se sentent si proches. (…) Bruxelles cherchera peut-être dans sa vocation européenne une solution à son avenir.

Constat lucide. Comme était lucide également François Perin lorsqu’il décrivait, en 1983, dans un article du « Pourquoi Pas ? », la manière dont la Flandre s’y prendrait pour proclamer unilatéralement son indépendance. Jean Gol, alors Vice-Premier ministre, lui avait adressé le petit mot manuscrit suivant : Je suis d’accord à 100% avec votre article. Mais le délai est sans doute un peu plus long ; je ne suis pas fonctionnellement en position d’exprimer publiquement mon accord. J’agis cependant chaque jour pour préparer cette échéance et une réponse francophone de survie, digne, raisonnable et dans l’ordre.

Pas plus qu’une Wallonie indépendante, un WalloBrux ne tiendrait  la route. Interrogés à ce sujet, 68% des Bruxellois déclarent d’ailleurs -préférer un statut autonome.

A plusieurs reprises, Jean Gol m’a confié que son cœur battait en direction de l’Hexagone. François Perin le savait également. C’est pourquoi il craqua littéralement lors de l’éloge funèbre qu’il rendit à son ancien « compagnon de route », en septembre 1995 : Il était, à mes yeux, le seul homme politique belge ayant l’envergure nécessaire pour avoir l’écoute de Paris en cas de dislocation de la Belgique. Et voilà que cette carte majeure me claque dans la main !

Le Centre d’études du MR porte aujourd’hui le nom de Jean Gol. Mais que reste-t-il vraiment de son message ? Réaliste, François Perin avait lâché : Jean Gol est mort, hélas ! Et le testament des morts, vous savez, on s’assied dessus.

A l’instar du général de Gaulle, Jean Gol était convaincu que l’avenir wallon ne pouvait se situer qu’en France. Il rencontra un jour à Paris Paul-Henry Gendebien, qui était alors Délégué général de la Communauté française en France et qui raconte : Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la anation belge ni même à l’Etat. (…) C’est alors qu’il ajouta, et ceci compta, ce que j’avais déjà deviné sans difficulté, à savoir que notre avenir (…) serait français. (…) En manipulant (…) un certain nombre d’hypothèses, nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. Sa férocité se déchaîna quand nous évoquâmes ceux de ses amis politiques qu’il faudrait recaser à l’Assemblée nationale. « De toute manière, ajouta-t-til, ils seront fiers de porter l’écharpe tricolore, et quelques décorations feront le reste… ». Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt. Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres qui n’étaient pas pour rien dans la politique française.

Lors du débat pour l’élection à la présidence du MR en 2011, Charles Michel titilla son challenger, Danier Bacquelaine, à propos de son penchant réunioniste : Je ne tiens pas à dépendre d’un préfet corse ou breton !

Mais, contrairement à ce que beaucoup pensent ou craignent, les Wallons ne devraient pas se mettre nus devant Marianne pour revêtir l’uniforme français. Comme l’a confirmé le constitutionnaliste français Didier Maus : Il serait parfaitement possible de créer un titre spécial « De la Wallonie » dans la Constitution française. La Wallonie pourrait ainsi conserver ses acquis (organes d’auto-administration et compétences, lesquelles pourraient même être élargies puisque la Communauté française aurait de facto cessé d’exister). Quant à l’ex-droit fédéral belge, il serait maintenu, sauf exceptions, et placé sous la responsabilité du législateur français. Le système de sécurité sociale serait ainsi adossé au système français.

Par ailleurs, cette intégration-autonomie offrirait le double avantage suivant : la Wallonie continuerait à faire partie de l’Union européenne et c’est la France qui, en son nom, négocierait les modalités pratiques de la scission belge, notamment le partage de la dette publique.

Tout cela se fera d’une manière absolument démocratique, via un référendum organisé tant en France qu’en Wallonie. Rien ne sera donc imposé.

S’adressant à son ministre Alain Peyrefitte en 1967, le président Charles de Gaulle avait déclaré : Les Wallons retrouveraient au sein de la France la fierté d’appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines.

Lors des Fêtes de Wallonie, le ministre-président Willy Borsus a évoqué une Wallonie nouvelle. Pourquoi n’incarnerait-il pas l’héritage de Jean Gol en prenant, dès à présent, l’initiative d’un groupe de travail wallo-français pour baliser une route qui s’avèrera de toute façon incontournable ?

(1) Derniers livres parus : « François Perin –Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, 2016.