Diables rouges: vous avez dit belgitude?

LE SOIR MIS EN LIGNE LE 26/07/2018 À 11:34

 JULES GHEUDE, ESSAYISTE POLITIQUE (1)

La « belgitude » mise en avant lors de l’épopée russe des Diables n’est qu’une occasion de plus pour l’establishment francophone de se mettre la tête dans le sable pour ne pas voir la réalité belge, estime l’essayiste Jules Gheude dans une carte blanche.

L’enthousiasme populaire suscité par les prestations des Diables Rouges lors de la Coupe du monde de football pourrait laisser penser que la Belgique constitue une nation forte et soudée. Lors de son allocation du 21 juillet, le roi Philippe n’a d’ailleurs pas manqué d’y voir la preuve de la pertinence de la devise nationale « L’union fait la force ».

Les médias francophones ont également vu, dans l’équipe nationale, l’incarnation de la fibre patriotique. Le présentateur du JT de RTL-TVI n’a même pas hésité à revêtir une tenue aux couleurs tricolores. Quant à sa collègue de la RTBF, commentant le défilé militaire, elle n’a pas tari d’éloges pour la « belgitude ».

Il y a un an, je fus invité à participer à une émission de RTL-TVI sur le thème « Quel avenir pour la Belgique ? ». La présentatrice commença par projeter une interview de Brel où celui-ci déclarait qu’il fallait être fier d’être Belge. Le problème, c’est que le Grand Jacques fut obligé d’aller chercher la reconnaissance à… Paris ! Georges Simenon quitta également Liège, à l’âge de 17 ans, pour se rendre dans la capitale française où il connut, en l’espace de quelques années, un succès retentissant. Et l’on pourrait multiplier les exemples, de Félicien Rops à Henri Michaux, lequel opta d’ailleurs pour la nationalité française.

Ceux qui, à l’instar de l’Antillais Aimé Césaire ou du Sénégalais Léopold Sédar Senghor, ont défendu le concept de « négritude », entendaient montrer la spécificité bien réelle des peuples noirs.

Le contexte belge est bien différent.

En 1903, soit neuf ans avant la fameuse « Lettre au Roi » de Jules Destrée », le comte Albert du Bois était exclu du circuit diplomatique belge pour avoir osé souligner le caractère artificiel du Royaume et prôné le rattachement des provinces wallonnes à la France : Belges !… Ceux qui habitent dans le cercle que le crayon distrait d’un Palmerston (Ndlr : ancien Premier ministre britannique) quelconque traçait à Londres en 1831, sur une carte d’Europe, sont des « Belges » ! C’est ainsi que l’on crée un peuple ! C’est ainsi que l’on forme une nation ! C’est ainsi que l’on constitue un pays !… Pour parquer les chiens dans les expositions canines, on fait au moins attention à leurs races et à leurs espèces ; mais pour parquer les peuples en troupeaux de « contribuables », on ne doit pas y regarder de si près. Il suffit de prendre trois millions d’individus d’une espèce et trois millions d’individus d’une autre espèce. On leur dit : « Tâchez de ne pas trop vous dévorer entre vous. Vous êtes une même nation. On vous appellera des « Belges » – et les pauvres bêtes répondent docilement au nom qu’on leur donne ! »

Amalgame

65 ans plus tard, Flamands et Wallons vont se déchirer sur l’affaire de Louvain.

Paraît alors « Le Divorce belge » de Lucien Outers, dans lequel l’auteur écrit : « Ma colère, je la réserve à ceux qui, par aveuglement ou par intérêt, veulent nier ce qui fait l’originalité de nos deux peuples, leurs richesses propres et leurs virtualités profondes, dans un amalgame informe qu’ils appellent la patrie. »

Pour tenter de rendre l’amalgame moins informe, les responsables politiques entreprirent de lui donner un visage fédéral. De 1970 à ce jour, six réformes institutionnelles furent ainsi opérées. Non seulement, elles n’ont pas apporté l’apaisement escompté, mais elles ont rendu le processus de décision politique extrêmement compliqué. Et Jean Quatremer, le correspondant du journal français « Libération » à Bruxelles de constater la déliquescence de l’Etat, miné par les luttes incessantes entre la majorité néerlandophone et la minorité francophone.

A l’occasion de la Fête nationale flamande, le 11 juillet, le ministre-président flamand Geert Bourgeois a tenu à mettre les points sur les i : Aujourd’hui, nous sommes indéniablement une nation. (…) Notre langue, le néerlandais, est le cœur de notre identité flamande.

Voilà bien où se situe le cœur du problème. En Flandre, on regarde la VRT, la VLAAMSE Radio en Televisie. Les francophones, eux, regardent la RTBF, la Radio et Télévision BELGE francophone.

Nation flamande, collectivité francophone

La Belgique est finalement constituée d’une nation flamande, d’une collectivité wallonne qui, selon les sondages, se sent avant tout belge, et d’une Région bruxelloise mélangée. C’est au sein de cette dernière que la notion de « belgitude » pourrait à la limite s’appliquer. Et il convient de ne pas oublier la communauté germanophone, attachée à la fois à son identité culturelle et à l’Etat belge.

La réalité wallonne, l’historien namurois Félix Rousseau l’a fort bien cernée : dès le XIIIe siècle, c’est le français qui est adopté partout comme langue littéraire. Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie. Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française.

Comme chaque région de France, la Wallonie a ses spécificités : dialectes, traditions folkloriques, spécialités culinaires… Mais, comme chaque région de France, elle peut aussi s’enorgueillir de relever d’un cadre général qu’André Renard, le leader du Mouvement Populaire Wallon, qualifiait de grand flambeau, de grande lumière de culture. Et il ajoutait : Nous avons foi dans cette France qui, pour nous, est éternelle.

L’establishment francophone se met la tête dans le sable pour ne pas voir la réalité : déjà nation, la Flandre pourrait, à terme, devenir un Etat souverain. Première force politique du pays, la N-VA a d’ores et déjà annoncé que le confédéralisme serait sur la table des négociations au lendemain des élections législatives de l’an prochain : une Belgique réduite à l’état de coquille vide et qui, très vite, serait jugée superflue.

Les adeptes de la « belgitude » n’auront alors plus que leurs yeux pour pleurer, autour d’un barbecue avec l’indispensable sôôôce andalouse…

(1) Derniers livres parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.