L’irrédentisme pro-français aussi vieux que la Belgique

Jules Gheude, essayiste politique (1)

L’irrédentisme s’est manifesté dès la création de la Belgique, certes de manière relativement marginale.

On a toutefois vu, en octobre 1945, le Congrès National Wallon de Liège se prononcer à la majorité simple, lors d’un premier vote dit « vote du cœur », en faveur du rattachement de la Wallonie à la France. A ce sujet, le général de Gaulle a apporté une précision importante : Il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France (2).

En 1903, il se produisit un événement assez significatif pour faire l’objet d’un article dans le « New York Times » du 1er mars, intitulé « Un Parti pro-français dans les Provinces wallonnes de Belgique ». Son auteur, un certain B.C.de W., explique :

Le sujet du jour est la démission du comte Albert du Bois, secrétaire de la Légation belge à Paris, du service diplomatique. Dans un ouvrage récent, intitulé « Belges ou Français ? », le comte du Bois a prôné l’annexion des provinces belges wallonnes à la France. S’ensuivit  le rappel immédiat du jeune diplomate – il n’a, en effet, que 31 ans – et le Moniteur Officiel a annoncé hier qu’il avait été mis à la retraite.

Neuf ans avant Jules Destrée et sa fameuse « Lettre au Roi », Albert du Bois dénonce le caractère totalement artificiel du Royaume de Belgique, né à Londres d’un trait de plume diplomatique pour permettre aux vainqueurs de Napoléon de se prémunir contre la France. Dans la préface de son ouvrage, il écrit :

Belges ! … Ceux qui habitent dans le cercle que le crayon distrait d’un Palmerston quelconque traçait à Londres, en 1831, sur une carte d’Europe, sont des « Belges » ! C’est ainsi que l’on crée un peuple ! C’est ainsi que l’on forme une nation ! C’est ainsi que l’on constitue un pays ! … Pour parquer les chiens dans les expositions canines, on fait au moins attention à leurs races et à leurs espèces ; mais pour parquer les peuples en troupeaux de « contribuables », on ne doit pas y regarder de si près. Il suffit de prendre trois millions d’individus d’une espèce et trois millions d’individus d’une autre espèce. On leur dit : « Tâchez de ne pas trop se dévorer entre vous. Vous êtes une même nation. On vous appellera des Belges » – et les pauvres bêtes répondent docilement au nom qu’on leur donne! 

Censé représenter le Royaume de Belgique à Paris, le comte Albert du Bois sait fort bien qu’il joue ainsi sa carrière de diplomate. Mais ses idées passent avant tout autre chose. Natif d’Ecaussine, il ne peut concevoir que sa terre hennuyère ne fasse pas partie de l’Hexagone. En 1908, dans « Poèmes impériaux », on peut lire ces lignes :

En effet, la frontière nord de la France actuelle divise en deux des provinces françaises, des terres françaises, des populations françaises qui constituèrent des unités politiques (…). Jusques à la fin du dix-septième siècle, Mons et ValenciennesAvesnes et Chimay faisaient partie du même comté de Hainaut et cette terre, exclusivement française, avait vécu depuis les temps les plus reculés, d’une existence autonome parallèle et connexe à celle de la terre de France tout entière. 

 De ce fait historique indéniable, découle un fait actuel et patent : cette terre de Hainaut, coupée en deux selon les exigences de vainqueurs étrangers et haineux, Allemands et Anglais, continue à être habitée des deux côtés de la ligne idéale de la frontière, par des populations entre lesquelles il est totalement impossible de découvrir la plus petite différence au point de vue le plus minime. C’est le même peuple, le même esprit, le même caractère, la même nation. C’est Paris coupé en deux, par une ligne tracée au cordeau du Lion de Belfort à la butte Montmartre. Imaginez-vous un vainqueur tudesque se livrant à une telle opération et disant aux habitants du Faubourg Saint-Honoré et à ceux du Faubourg Saint-Denis : « Vous allez désormais être l’un pour l’autre deux peuples étrangers ! Je vous défends de vous donner la main et de vous regarder à travers la Frontière que mon glaive et ma fantaisie viennent de tracer. Honoriens, et vous Denisiens, vous êtes désormais deux nations ! » Et imaginez-vous les Honoriens et les Denisiens acceptant cette décision placidement, béatement, avec une soumission niaise, une résignation imbécile, une inconscience qui n’est presque plus humaine.

Comme Jules Destrée, Albert du Bois constate l’irrésistible marche du Mouvement flamand et, toujours dans « Poèmes impériaux », il met en garde :

Ceux qui viennent jouer avec de la flamme autour de ce coin de terre, tout pétrit de poussière noire, ceux qui viennent y jongler avec les brandons de discorde, de patriotisme belge, de nationalité belge, de l’âme belge, ceux-là se trompent étrangement ! Ils s’apercevront, bientôt peut-être, qu’ils ont joué avec de la poudre et quand elle flambera soudainement en une explosion géante, ce sera pour jeter aux quatre coins de l’Europe, les débris de cet édifice de haine, de conquête et d’asservissements sur le fronton duquel on a sculpté ce nom mensonger : Royaume de Belgique.

Albert du Bois participera au premier Congrès Wallon de Liège en 1905 et  publiera à cette occasion un traité doctrinal intitulé « La République impériale – Des rapports nécessaires entre la France et les Pays-Bas français ».

Jusqu’en 1914, il mènera une activité de propagandiste, qui sera ensuite poursuivie par l’un de ses disciples, Raymond Colleye. Celui-ci assurera la rédaction du journal « L’Opinion wallonne, qui paraîtra à Paris durant le Première Guerre mondiale.

Albert du Bois laissera une œuvre dramatique et romanesque abondante. Ses pièces seront jouées dans les plus grands théâtres de Paris. « L’Hérodienne » sera inscrite au répertoire de la Comédie française en 1914 et connaîtra de nombreuses représentations jusqu’en 1932.

 

(1) Derniers livres : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.

(2) Alain Peyrefitte, « C’était de Gaulle », tome III, Fallois/Fayard,

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