Archives mensuelles : juillet 2018

Philippe Van Parijs est-il sérieux ?

Jules Gheude

Pour le philosophe Philippe Van Parijs, l’avenir de la Belgique passe par l’usage de la langue anglaise.

Il était présent au colloque « L’après-Belgique », organisé par le Cercle Condorcet de Liège, le 2 avril 2011, et je lui ai posé la question suivante : « Selon vous, la Flandre est-elle une nation ? ». Il m’a immédiatement répondu par l’affirmative.

Ce 11 juillet, à l’occasion de la Fête flamande, le ministre-président Geert Bourgeois a déclaré : « Aujourd’hui, nous sommes, nous les Flamands,  indubitablement un peuple. Aujourd’hui, nous sommes indéniablement une nation. (…) Notre langue, le néerlandais, est le cœur de notre identité flamande ».

Philippe Van Parijs mène clairement un combat d’arrière-garde, qui ne pourra empêcher la Flandre de devenir à terme un Etat souverain. En 1981, François Perin avait prédit que « le malheureux chef de l’Etat se mettrait un jour à courir après un gouvernement introuvable ».  En 2010, il fallut 541 jours pour sortir de l’impasse. Au lendemain des prochaines élections législatives, la N-VA, première force politique du pays, entend saper un peu plus les fondements de la maison Belgique en y injectant un produit confédéral. Les négociations à ce sujet nous mèneront bien loin de la ferveur suscitée par les Diables rouges. On n’a pas vu, sur les chaînes de télévision flamandes, un présentateur de JT en tenue noir-jaune-rouge ! Heureusement que le ridicule ne tue pas…

L’irrédentisme pro-français aussi vieux que la Belgique

Jules Gheude, essayiste politique (1)

L’irrédentisme s’est manifesté dès la création de la Belgique, certes de manière relativement marginale.

On a toutefois vu, en octobre 1945, le Congrès National Wallon de Liège se prononcer à la majorité simple, lors d’un premier vote dit « vote du cœur », en faveur du rattachement de la Wallonie à la France. A ce sujet, le général de Gaulle a apporté une précision importante : Il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France (2).

En 1903, il se produisit un événement assez significatif pour faire l’objet d’un article dans le « New York Times » du 1er mars, intitulé « Un Parti pro-français dans les Provinces wallonnes de Belgique ». Son auteur, un certain B.C.de W., explique :

Le sujet du jour est la démission du comte Albert du Bois, secrétaire de la Légation belge à Paris, du service diplomatique. Dans un ouvrage récent, intitulé « Belges ou Français ? », le comte du Bois a prôné l’annexion des provinces belges wallonnes à la France. S’ensuivit  le rappel immédiat du jeune diplomate – il n’a, en effet, que 31 ans – et le Moniteur Officiel a annoncé hier qu’il avait été mis à la retraite.

Neuf ans avant Jules Destrée et sa fameuse « Lettre au Roi », Albert du Bois dénonce le caractère totalement artificiel du Royaume de Belgique, né à Londres d’un trait de plume diplomatique pour permettre aux vainqueurs de Napoléon de se prémunir contre la France. Dans la préface de son ouvrage, il écrit :

Belges ! … Ceux qui habitent dans le cercle que le crayon distrait d’un Palmerston quelconque traçait à Londres, en 1831, sur une carte d’Europe, sont des « Belges » ! C’est ainsi que l’on crée un peuple ! C’est ainsi que l’on forme une nation ! C’est ainsi que l’on constitue un pays ! … Pour parquer les chiens dans les expositions canines, on fait au moins attention à leurs races et à leurs espèces ; mais pour parquer les peuples en troupeaux de « contribuables », on ne doit pas y regarder de si près. Il suffit de prendre trois millions d’individus d’une espèce et trois millions d’individus d’une autre espèce. On leur dit : « Tâchez de ne pas trop se dévorer entre vous. Vous êtes une même nation. On vous appellera des Belges » – et les pauvres bêtes répondent docilement au nom qu’on leur donne! 

Censé représenter le Royaume de Belgique à Paris, le comte Albert du Bois sait fort bien qu’il joue ainsi sa carrière de diplomate. Mais ses idées passent avant tout autre chose. Natif d’Ecaussine, il ne peut concevoir que sa terre hennuyère ne fasse pas partie de l’Hexagone. En 1908, dans « Poèmes impériaux », on peut lire ces lignes :

En effet, la frontière nord de la France actuelle divise en deux des provinces françaises, des terres françaises, des populations françaises qui constituèrent des unités politiques (…). Jusques à la fin du dix-septième siècle, Mons et ValenciennesAvesnes et Chimay faisaient partie du même comté de Hainaut et cette terre, exclusivement française, avait vécu depuis les temps les plus reculés, d’une existence autonome parallèle et connexe à celle de la terre de France tout entière. 

 De ce fait historique indéniable, découle un fait actuel et patent : cette terre de Hainaut, coupée en deux selon les exigences de vainqueurs étrangers et haineux, Allemands et Anglais, continue à être habitée des deux côtés de la ligne idéale de la frontière, par des populations entre lesquelles il est totalement impossible de découvrir la plus petite différence au point de vue le plus minime. C’est le même peuple, le même esprit, le même caractère, la même nation. C’est Paris coupé en deux, par une ligne tracée au cordeau du Lion de Belfort à la butte Montmartre. Imaginez-vous un vainqueur tudesque se livrant à une telle opération et disant aux habitants du Faubourg Saint-Honoré et à ceux du Faubourg Saint-Denis : « Vous allez désormais être l’un pour l’autre deux peuples étrangers ! Je vous défends de vous donner la main et de vous regarder à travers la Frontière que mon glaive et ma fantaisie viennent de tracer. Honoriens, et vous Denisiens, vous êtes désormais deux nations ! » Et imaginez-vous les Honoriens et les Denisiens acceptant cette décision placidement, béatement, avec une soumission niaise, une résignation imbécile, une inconscience qui n’est presque plus humaine.

Comme Jules Destrée, Albert du Bois constate l’irrésistible marche du Mouvement flamand et, toujours dans « Poèmes impériaux », il met en garde :

Ceux qui viennent jouer avec de la flamme autour de ce coin de terre, tout pétrit de poussière noire, ceux qui viennent y jongler avec les brandons de discorde, de patriotisme belge, de nationalité belge, de l’âme belge, ceux-là se trompent étrangement ! Ils s’apercevront, bientôt peut-être, qu’ils ont joué avec de la poudre et quand elle flambera soudainement en une explosion géante, ce sera pour jeter aux quatre coins de l’Europe, les débris de cet édifice de haine, de conquête et d’asservissements sur le fronton duquel on a sculpté ce nom mensonger : Royaume de Belgique.

Albert du Bois participera au premier Congrès Wallon de Liège en 1905 et  publiera à cette occasion un traité doctrinal intitulé « La République impériale – Des rapports nécessaires entre la France et les Pays-Bas français ».

Jusqu’en 1914, il mènera une activité de propagandiste, qui sera ensuite poursuivie par l’un de ses disciples, Raymond Colleye. Celui-ci assurera la rédaction du journal « L’Opinion wallonne, qui paraîtra à Paris durant le Première Guerre mondiale.

Albert du Bois laissera une œuvre dramatique et romanesque abondante. Ses pièces seront jouées dans les plus grands théâtres de Paris. « L’Hérodienne » sera inscrite au répertoire de la Comédie française en 1914 et connaîtra de nombreuses représentations jusqu’en 1932.

 

(1) Derniers livres : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.

(2) Alain Peyrefitte, « C’était de Gaulle », tome III, Fallois/Fayard,

Le « testament politique » de M. Peumans

« Le Vif », Belga, 11 juillet 2018

Le président du Parlement flamand, Jan Peumans (N-VA), a plaidé mercredi, dans son discours officiel pour la Fête de la Communauté flamande à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, pour une révision des cinq résolutions que l’assemblée flamande avait lancées en 1999 en vue d’une réforme de l’État. Il demande aussi de doter la Flandre d’une Constitution propre d’ici 2021 et de faire du 11 juillet un jour férié.

Pour son dernier discours du 11 Juillet avant une probable retraite politique, M. Peumans (67 ans) n’a pas hésité à qualifier son allocution de « testament politique » de sa présidence de l’assemblée flamande, non sans l’agrémenter de plusieurs traits d’humour.

Devant les autorités du pays, il n’a toutefois pas lancé de proposition réellement neuve, lui qui s’était fait rabrouer dernièrement par son président de parti Bart De Wever pour avoir critiqué en public le secrétaire d’État Theo Francken et la dureté de ton de son parti sur l’asile et la migration.

Ses propositions – doter la Flandre d’un texte fondamental propre (comme le ministre-président flamand Geert Bourgeois l’avait réclamé l’an dernier) ou faire du 11 juillet un jour férié – constituent des demandes déjà entendues par le passé.

Pour Jan Peumans, il est temps de les concrétiser. C’est ainsi qu’il propose d’aboutir sur une Constitution flamande en 2021, année du cinquantenaire de l’institution du Conseil culturel de la Communauté culturelle néerlandaise, ancêtre du Parlement flamand.

Cette Constitution, souligne le nationaliste, doit entrer dans le cadre d’un fédéralisme de coopération, mais être placée sur un même pied que la Constitution belge, en vue d’une plus grande autonomie de la Flandre.

Quant au jour férié du 11 juillet, c’est une revendication que le Vlaams Belang a soutenue par une action menée peu avant la cérémonie à l’Hôtel de Ville de Bruxelles.

Interrogé, le ministre-président flamand Geert Bourgeois l’a aussi revendiquée au nom de son parti, la N-VA. Il a précisé qu’il ne s’agissait pas d’ajouter un jour de congé au calendrier, mais de remplacer un jour férié existant.

Dans les deux autres partis flamands au pouvoir, le CD&V et l’Open Vld, on y est aussi favorable. Le vice-Premier ministre CD&V Kris Peeters souligne toutefois la difficulté de trouver le jour férié qui passera à la trappe. La présidente de l’Open Vld Gwendolyn Rutten ne s’est pas opposée à l’idée.

Autre suggestion, le président du Parlement flamand est revenu sur les cinq résolutions de 1999 dans lesquelles l’assemblée balisait ses demandes pour une sixième réforme de l’État qui a fini par advenir. « Certaines (résolutions) ont été entièrement concrétisées, d’autres partiellement, d’autres encore sont désormais dépassées par les évolutions sociétales ou politiques », a constaté M. Peumans.

Pour le Limbourgeois, plusieurs parlements du pays (fédéral, flamand, bruxellois et francophone) devraient donc évaluer l’impact réel de ces résolutions « et leurs mérites ». Jan Peumans souhaite la constitution d’un groupe de travail au parlement flamand. Ces exercices devraient à ses yeux faire émerger de nouvelles perspectives, « qui pourraient servir de fondement à de nouvelles réformes de notre configuration étatique ».

De manière inattendue, le bourgmestre de Bruxelles a pour la première fois été invité à faire lui aussi une allocution durant la cérémonie, alors que la Ville n’y reçoit traditionnellement la parole que par la voix d’un échevin néerlandophone.

Philippe Close (PS) a ainsi reçu l’occasion de vanter à la fois le caractère international de Bruxelles et de souligner son caractère flamand parmi ses multiples identités, ainsi que la volonté de la Ville de renforcer ses liens avec la Flandre comme avec la Wallonie. Un discours salué jusque dans les rangs de la N-VA, notamment par Theo Francken sur Twitter.