Rafale sur la coalition Michel

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Il faut être  sacrément naïf pour ne pas saisir que, dans l’affaire du remplacement des avions de combat de la Défense belge, les dés ont été pipés dès le départ, avec la volonté, du côté de la N-VA, d’écarter l’offre française du Rafale.

Va-t-on vivre un scénario semblable à celui de 1975, lorsque le président du Rassemblement wallon, Paul-Henry Gendebien, avait menacé de quitter le gouvernement de Léo Tindemans si ce dernier n’optait pas pour le Mirage français ?

Toujours est-il que le Premier ministre Charles Michel a dû recadrer, vendredi dernier, son ministre de la Défense, le N-VA Steven Vandeput, pour avoir déclaré à la presse qu’il ne pouvait envisager de retenir l’offre française.

Mais ce rappel à l’ordre n’a servi à rien puisque, ce dimanche, le président de la N-VA, Bart De Wever, a cru bon d’en remettre une couche lors de l’émission télévisée « De Zevende Dag » de la VRT. L’avion de combat français Rafale n’est pas un bon plan, il n’est pas suffisamment performant pour notre défense. La prolongation des F-16 est exclue également. 3,4 milliards pour un appareil qui permet de ne rien faire, cela n’a aucun sens, a-t-il lâché.

On sait ce que pense la N-VA de la Belgique. Pour les nationalistes flamands, ce non-pays, cette non-nation doit être exclue de la carte du monde. L’article 1 des statuts du parti sont ne peut plus clairs à ce sujet.

Depuis le docu-fiction « Bye bye Belgium » de la RTBF de 2006, l’hypothèse d’une disparition de la Belgique n’est plus taboue.

On a vu, avec la crise de 2010-2011, à quel point les fondations de la maison Belgique étaient fissurées. Mandatés à l’époque par la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale françsie, deux parlementaires, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, étaient venus examiner le bâtiment. Selon eux, sa survie était des plus aléatoires.

Avec la 6ème réforme de l’Etat, Elio Di Rupo pensait avoir consolidé les murs, mais il s’avéra rapidement qu’il n’en était rien. Au gouvernement fédéral depuis 2014, la N-VA n’a pas renoncé à son projet de démantèlement. Et si les sondages la donnent tantôt en progrès, tantôt en recul, elle reste, et de loin, la première force politique du pays.

Au lendemain des prochaines élections législatives – lesquelles pourraient intervenir plus tôt que prévu ! – , ses leaders entendent bien se rendre à la table des négociations avec de nouveaux échafaudages et injecter du ciment confédéraliste. Il ne faudrait plus longtemps ensuite pour constater que la maison n’a plus la moindre utilité et qu’elle peut être démolie.

Dans son interview accordée à « La Libre » ce week-end, le ministre N-VA de l’Intérieur, Jan Jambon,  a lâché cette petite phrase : L’indépendance, ça peut aller vite. On ne sait jamais ce qu’il peut se passer politiquement, tout peut s’emballer à un moment donné.

Pourquoi dès lors se précipiter avec le remplacement des avions de combat ?

On sait que, sur l’échiquier international, l’armée belge ne pèse guère. Si le Royaume n’a plus qu’une durée de vie éphémère, pourquoi devrait-on l’engager dans cette dépense colossale de 3,4 milliards d’euros ? Les F-16 actuels pourraient encore faire l’affaire le temps de 3-4 ans.

Les choses, comme l’a fort bien dit, Jan Jambon, peuvent aller très vite. En 1981, François Perin avait parlé du jour où le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable. Il n’est nullement fantaisiste de penser que ce jour pourrait arriver au lendemain des prochaines élections législatives, c’est-à-dire dans un an, au plus tard.

Elio Di Rupo n’a pas digéré l’éviction du PS du gouvernement wallon. Il rêve d’un retour des forces de gauche en Wallonie et le dernier baromètre politique indique que ce rêve pourrait devenir réalité : l’actuelle coalition MR-CDH n’est créditée que de 29%, tandis qu’une alliance PS-PTB-Ecolo totalise 49,4%.

Si cette alliance devait se concrétiser rapidement, elle ne manquerait pas de plomber les négociations pour la formation d’un nouveau gouvernement fédéral. Bart de Wever pense qu’une telle évolution pourrait contraindre le PS à accepter la réforme confédéraliste. Mais rien n’est moins sûr.

Dans ce cas, il n’y aurait plus qu’à se rendre à l’évidence : la Belgique est devenue totalement ingouvernable. Et qu’est-ce un Etat sans gouvernement,  si ce n’est un Etat qui n’existe plus !

Face à ce constat, le Parlement flamand pourrait fort bien procéder à une déclaration d’indépendance de la Flandre. La N-VA et le Vlaams Belang réunissent aujourd’hui 36,2% des intentions de vote. Le CD&V est, quant à lui, crédité de 15,3%. Mais, comme l’a fort justement fait remarquer l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck : La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

Il ne fait aucun doute que l’ancien Premier ministre Yves Leterme garde la nostalgie de ce jour de 2004 où il porta le cartel CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux.

Bref, comme l’a rappelé Jan Jambon : tout peut s’emballer à un moment donné.

Une Flandre indépendante devrait se doter d’une armée. Libre alors à elle d’opter pour le F-35 américain. Devenue indépendante à son corps défendant, la Wallonie se trouverait, quant à elle, plongée dans une situation budgétaire intenable. Les économistes parlent d’une baisse des prestations sociales de l’ordre de 15 à 20%. Bref, un bain de sang social.

François Perin avait aussi annoncé cela : Les Wallons seraient contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes débiteurs de leurs fameux droits acquis. Et d’ajouter : La seule nationalité à laquelle ils pourraient facilement s’assimiler après que la nationalité belge leur eût claqué dans la main, est la française.

Une Wallonie française, dans le ciel de laquelle on verrait alors voler les Rafale…

Non, vraiment, il n’y a pas de quoi se précipiter avec le renouvellement des F-16 !

(1) Derniers livres parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.