Trump, Salvini… Jusqu’où iront-ils ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Carte blanche – Le Soir – 21 juin 2018

http://plus.lesoir.be/163927/article/2018-06-21/trump-salvini-jusquou-iront-ils

Notre ami est né en 1946. Il porte le prénom de son oncle, officier décédé en captivité durant la Seconde Guerre. Et il garde en mémoire ce que lui a raconté son grand-père, lui aussi déporté durant le premier conflit mondial. Il se souvient fort bien de son père se rendant à Luxembourg pour des réunions de travail dans les années 50, lorsque le projet européen tentait laborieusement de se mettre en place. Un rêve se dessinait : celui d’unir ceux qui s’étaient si durement combattus. Il a été élevé dans ce contexte et, à bientôt 72 ans, il n’a jamais vécu la guerre. L’image du couple de Gaulle-Adenauer se donnant l’accolade, celle de François Mitterrand et de Helmut Kohl se tenant par la main restent gravées en lui. Il a versé des larmes en voyant à la télévision le mur de Berlin s’effondrer en 1989. L’humanité semblait enfin avoir compris.

Et patatras ! Depuis un an et demi, un homme s’échine à changer la donne. Donald Trump a accédé à la présidence des Etats-Unis et il applique à la lettre son programme. Cela donne froid dans le dos : par tweets interposés, il dénonce l’accord de Paris sur le climat, il se retire de celui sur le nucléaire iranien, il encourage les courants populistes qui s’emploient à diviser l’Europe et à rétablir les frontières d’antan. Chacun pour soi ! America first ! A son homologue français Emmanuel Macron, il va même jusqu’à affirmer que l’Union européenne est plus dangereuse que la Chine…

Donald Trump ne cesse de provoquer. Il modifie les règles géopolitiques.  Il fâche ses alliés en augmentant les droits de douane sur leurs exportations. Et, après avoir menacé la Corée du Nord de destruction totale, il se rend à Singapour pour serrer la main de Kim Jong-un. Un accord est scellé, dont les termes restent on ne peut plus flous.

Pour couronner le tout, Donald Trump déplace l’Ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, réduisant ainsi à néant l’espoir d’aboutir à une paix durable dans cette région si sensible. Il décide également de quitter le Conseil des Droits de l’homme de l’ONU.

Notre ami est désespéré. Et il se pose moult questions.

Son rêve européen est en train de s’évaporer. L’Italie, qui figurait parmi les six pays signataires du Traité de Rome en 1957, est aujourd’hui dirigée par une coalition où les déclarations d’extrême-droite vont bon train.  D’autres pays, telles la Hongrie, la Pologne et l’Autriche, suivent un chemin identique.

Incapable, à 27 Etats-membres, de s’accorder sur la politique à mener face à cette immigration massive qui la frappe de plein fouet, l’Union européenne s’effrite. Le Royaume-Uni a décidé d’en sortir et les tentatives du couple Macron-Merkel pour sauver les meubles, paraissent bien vaines. La chancelière allemande se voit même contestée au sein de sa propre coalition.

Que faire ?

Donald Trump reste obsédé par la construction de son mur à la frontière avec le Mexique. Mais les milliards de dollars ne sont pas au rendez-vous et les autorités mexicaines n’ont nulle envie de mettre la main au portefeuille. Pendant ce temps, on procède à la séparation des enfants de migrants. En Italie, Matteo Salvini lance son projet de recensement des Roms.

Et notre ami voit des images défiler dans sa tête : le port de l’étoile jaune, la rafle du Vel d’Hiv, l’arrivée des trains dans les camps de concentration. « Jusqu’où iront-ils ? » se demande-t-il.

Il voit le conflit syrien s’enliser, tandis que les présidents russe et turc rêvent de reconstituer, l’un la Grande Russie, l’autre l’Empire ottoman. Et nul ne sait si le président de la République démocratique ( ?) du Congo ne finira pas par briguer un troisième mandat, avec le risque de plonger ainsi la région dans une dangereuse instabilité.

Personne, finalement, ne semble avoir retenu les leçons de l’Histoire. L’homme reste un loup pour l’homme.

« A chaque moment, se dit pourtant notre ami, il s’est trouvé des consciences pour s’élever contre l’oppression et l’exploitation. Je ne dois surtout pas laisser tomber les bras. »

Un jour, il a rejoint la franc-maçonnerie pour contribuer, avec ses modestes moyens, à l’émancipation de l’être humain. Depuis ce jour, à l’aide de son burin, il taille patiemment sa pierre. Il descend en lui à la quête de sa propre vérité, et il cherche à la confronter, par la pratique de la tolérance et de la fraternité, à celles des autres. Car il n’a pas perdu l’espoir de voir cette confrontation porter enfin ses fruits et venir à bout de la barbarie et des extrémismes mortifères.

Notre ami va à sa bibliothèque, en extrait l’ouvrage « Dieu », entretiens du philosophe-sociologue Frédéric Lenoir avec la journaliste Marie Drucker (Robert Laffont, 2011). Il l’ouvre au hasard et tombe sur cet extrait : « Un des principaux obstacles aux progrès de l’humanité et de la connaissance, ce n’est ni la foi, ni l’absence de foi, comme on l’a longtemps pensé au cours des siècles précédents : c’est la certitude dogmatique, de quelque nature qu’elle soit. Parce qu’elle finit par engendrer – de manière plus ou moins intense et explicite – le rejet de l’autre, l’intolérance, le fanatisme, l’obscurantisme. »

Il repose le livre et se tourne vers la fenêtre. Une pleine lune semble lui faire un clin d’œil.

 

(1) Derniers livres parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 20015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.

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