De la realpolitik, du pouvoir et de l’argent

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de cette opinion a été publiée sur le site de Doorbraak : https://doorbraak.be/realpolitik-macht-en-geld/

La realpolitik amène les dirigeants à faire de surprenantes contorsions, mais elle est inévitable. Car, en dépit des divergences de vues, il  vaut toujours mieux tenter d’arrondir les angles que d’aller à l’affrontement violent, avec le  risque de déstabiliser dangereusement l’ordre des choses.

En juillet 2001, Louis Michel, alors ministre des Affaires étrangères, prend la présidence du Conseil européen pour une durée de six mois. Quelques semaines plus tard, il effectue une mission exploratoire à Cuba. Dans « Le Soir » daté du 25 août, on peut lire, sous la plume de Colette Braeckman :

Si Louis Michel écrit un jour ses Mémoires, le voyage à Cuba figurera certainement dans son livre de records personnel. Quelques heures lui ont permis de réaliser plusieurs rêves de jeunesse: conduire une Chevrolet de 1940, qu’il emprunta à l’ambassadeur de Belgique pour traverser La Havane endormie, piloter une Harley Davidson le long de la baie et, surtout, s’entretenir jusque tard dans la nuit avec plus insomniaque que lui, Fidel Castro.

Des hommes, que tout oppose et qui se font des politesses. Il est évident qu’il y a, dans tout cela, une bonne dose de cinéma. Mais la diplomatie est-elle finalement autre chose ? Comme le dit fort bien Max Gallo : Un diplomate est un acteur. Il représente.

Il importe toutefois d’être cohérent. On ne peut, à la fois, déconseiller aux Belges d’aller skier en Autriche parce que l’extrême-droite y est arrivée au pouvoir (Jörg Haider en février 2000) et flatter Joseph Kabila en déclarant qu’il représente l’espoir du peuple congolais. Car, s’il sont de nature différente, il n’en reste pas moins que l’on se trouve confronté à deux régimes qui se situent aux antipodes de l’esprit des Lumières.. En d’autres termes, l’appréciation des valeurs démocratiques ne peut être à géométrie variable.

Cette complaisance affichée à l’égard du pouvoir en place à Kinshasa trouve son explication dans un article du journal « Le Monde » du 26 mars 2008 consacré au libéral Georges Forrest – qualifié de « vice-roi du Katanga » – et qui décrit comment l’intéressé a bâti dans la région un empire industriel et minier de première importance.

Bref, si la « démocrature » congolaise est contestable, les intérêts financiers qu’on peut en retirer sont considérables. L’argent, comme on le sait, n’a pas d’odeur. Les larges sourires et les poignées de mains  offerts au président Kabila sont donc loin d’être innocents.

Dans un article du journal suisse « Neue Zûrcher Zeitung », daté du 21 juillet 2006 et intitulé « Viel Unterstützung fûr Kabila in Katanga » (Beaucoup d’appui pour Kabila au Katanga), on découvre ceci :

Im Gespräch verneint Forrest nicht, dass er die PPRD finanziell unterstütze. Er tue das aber auch bei anderen Parteien, die ohne seine Hilfe gar keinen Wahlkampf führen könnten. Das kongolesische Recht verbiete solche Zuwendungen nicht, und auch sonst bewege er sich streng im Rahmen der Gesetze, betont Forrest. Seine Parteienfinanzierung will er als Demokratieförderung verstanden wissen – ein völlig selbstloser Menschenfreund also. (Dans l’interview; Forrest ne nie pas avoir soutenu financièrement le PPRD (le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie, du président Kabila). Mais il l’a fait aussi pour d’autres partis qui, sans son aide, n’auraient pu mener campagne. Le droit congolais n’interdit pas ces pratiques et d’ailleurs Forrest souligne qu’il agit strictement dans le cadre de la loi. Selon lui, ces financements de partis ne visent qu’à promouvoir la démocratie – un humaniste totalement désintéressé, donc).

Promouvoir la démocratie. On voit aujourd’hui comment Joseph Kabila conçoit cette promotion. Il finira vraisemblablement par connaître, comme bien des dirigeants autoritaires avant lui, le rejet de la communauté internationale.

Realpolitik. En son nom, Bachar el-Assad fut l’invité d’honneur du défilé du 14 juillet 2008 à Paris. Aujourd’hui, la France lui retire la Légion d’honneur. On se souvient aussi de l’accueil chaleureux réservé par l’Elysée au dictateur lybien et qui a empoisonné la dernière campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.

Mais revenons au Congo. Georges Forrest, un « humaniste totalement désintéressé » ?

Le 12 mars 2015, Cécile Royen se penchait, dans l’hebdomadaire « Le Vif », sur « les réseaux africains du MR », parlant de vraie addiction. Une addiction qui touche également les libéraux flamands :

De l’autre côté de la frontière linguistique, le patriarche Herman De Croo ne fait pas mystère de ses liens avec le Congo. Il y a des intérêts privés en tant qu’administrateur de la société d’investissement Texaf. Il est également président-fondateur du Centre belge de référence pour l’expertise belge en Afrique Centrale.

Si l’on ne peut faire abstraction, au niveau de la politique internationale, de la realpolitik, encore faut-il ne pas renier des principes éthiques ou moraux au profit d’intérêts nationaux, voire personnels.

Peu doivent se souvenir de Robert Fabre, qui fut l’une des figures marquantes du radicalisme français des années 1970-1980. Dans son livre « Toute vérité est bonne à dire » (Fayard, 1978), il écrivait :

Que de ruses, que de détours, que d’habiletés maladroites dans ce monde politique qui vise pourtant à l’essentiel, le service d’autrui, et y parvient si rarement !

Pouvoir et argent

Les récentes affaires ont montré que la frontière entre pouvoir et argent pouvait être aisément franchie. Certains n’en ont jamais assez. La cupidité les tenaille et rien ne semble les arrêter. Un an après le déballage du dossier Publifin, un député provincial ne se permet-il pas encore de falsifier un rapport adressé au gouvernement wallon ? Quant au patron d’Ores, qui perçoit chaque année la somme de 470.000 euros, il n’entend pas se soumettre au plafond de 245.000 euros, fixé dorénavant pour les dirigeants des entreprises publiques wallonnes.

Si la plupart des mandataires politiques font honnêtement leur travail, il n’en reste pas moins que la cassette de certains est gonflée bien au-delà des responsabilités réelles qu’ils assument. Et ce sont précisément ceux-là qui n’hésitent pas à mettre en avant leur « fibre sociale » pour expliquer au citoyen lambda que son pouvoir d’achat va être augmenté d’une poignée d’euros. Pendant ce temps, la recherche médicale doit s’en remettre au « Télévie » pour progresser. C’est le monde à l’envers !

Etre « représentant du peuple » constitue-t-il une profession ? Nous ne le pensons pas. Il s’agit d’une mission noble, qui consiste à servir et non à se servir. Ce qui ne signifie nullement que les élus ne doivent pas être décemment rémunérés. Mais c’est une chose saine que d’avoir freiné le cumul des mandats qui permettait à certains d’amasser, en quelques années, un impressionnant magot personnel. Il suffit de calculer le revenu mensuel net d’un député provincial qui, en plus des avantages en nature liés à sa fonction, exerçait 8 mandats rémunérés, pour se faire une idée précise. A titre de comparaison, on dépasse largement ce que gagne un professeur ordinaire d’université après 15 années d’ancienneté !

Afin de prémunir le système démocratique contre toute dérive, l’activité parlementaire devrait être limitée dans le temps. Il est également permis de s’interroger sur les dynasties familiales (les fils et filles de) qui se multiplient.

La question, finalement, n’est pas de savoir si nos parlementaires sont mieux ou moins bien rémunérés que dans les pays voisins, mais si ce qu’ils perçoivent est bien proportionnel aux responsabilités qu’ils endossent vraiment. Quant à la comparaison que d’aucuns font avec le monde du sport ou du showbiz, elle est tout simplement incongrue.

Dans le texte de présentation à son petit recueil des « Pensées sur la politique » (Carnets de philosophie, Albin Michel, 1998), le philosophe André Comte-Sponville souligne que morale et politique ne sauraient se confondre. Mais il prend soin d’ajouter : Quant à ceux qui font de la politique leur métier, il faut leur savoir gré des efforts qu’ils consacrent au bien commun, sans trop s’illusionner pourtant sur leur compétence et sur leur vertu : la vigilance fait partie des droits de l’homme, et des devoirs du citoyen.

Tout est dit !

(1) Derniers livres parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015 et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.

 

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