Charles Michel ferait bien de s’inquiéter

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de cette opinion a été publiée sur le site de Doorbraak : https://doorbraak.be/charles-michel-zich-beter-ongerust-beginnen-voelen/

Bien que son parti dispose de postes ministériels de première importance au sein du gouvernement fédéral (Intérieur, Défense, Finances, Immigration), Bart De Wever a bien saisi la réalité. « Il n’y a plus de « dash » au sein de l’équipe gouvernementale. Engagés dans la course pour les élections communales, les partenaires de la coalition ne sont pas enclins à pratiquer le donnant donnant et à faire des concessions », a-t-il déclaré, le 4 mai dernier, sur le plateau de « Terzake » à la VRT.

Bart De Wever n’attend donc plus rien de la « suédoise », d’autant que le climat politique restera marqué, dès la fin du scrutin communal, par la joute électorale en vue des élections européennes, législatives et régionales de juin 2019.

Comme l’a révélé le dernier Baromètre politique, la N-VA ne sort nullement sanctionnée de trois ans de présence au gouvernement fédéral. Avec 32,4% d’intentions de vote, elle reste de très loin la première force politique du pays (son score est quasi le double de celui du CD&V !).

Bart De Wever a également noté qu’une coalition de gauche pourrait voir le jour en Wallonie (PS, PTB et Ecolo récoltent ensemble 51,3%). Aussi n’exclut-il pas de troquer l’Hôtel de Ville d’Anvers contre le 16, rue de la Loi, afin de faire basculer la Belgique dans le modèle confédéral. Un modèle qui contraindrait chacun à être financièrement responsable de ses propres choix politiques.

Plutôt que d’afficher un sourire narquois et de trouver les propos de Bart De Wever « amusants », le Premier ministre Charles Michel ferait bien de s’en inquiéter.

La manière dont est géré le budget est loin de faire l’unanimité au sein de la majorité. Le député CD&V Hendrik Bogaert a clairement laissé entendre qu’il pourrait exprimer un vote négatif.

Le pacte énergétique, quant à lui, est toujours en rade en raison des doutes émis par la N-VA à propos de la sortie du nucléaire.

On connaît aussi les velléités flamandes de scinder la sécurité sociale. Une députée de la N-VA, Yoleen Van Camp, vient de monter au créneau à ce sujet, en prenant argument du taux d’obésité en Wallonie : « Il s’élève à 16% contre 12,5% en Flandre. Le nombre d’interventions chirurgicales de l’estomac, dont le coût pour la sécu est passé de 52,5 millions en 2012 à 64 millions en 2016, est deux fois supérieur en Wallonie qu’en Flandre. Une partie de ces frais pourraient être évités car ce genre d’intervention ne s’impose pas dans bon nombre de cas. Des problèmes de poids pourraient être facilement résolus grâce à la consultation d’un diététicien ou d’un psychologue. »

De son côté, le Vlaams & Neutraal Ziekenfonds (mutuelle flamande et neutre) révèle qu’entre 2016 et 2017, le Wallon a continué de dépenser plus que le Flamand en soins de santé. L’écart est de 82 euros.

Rien de neuf sous le soleil. En 2002, le libéral flamand Karel De Gucht ne déclarait-il pas : « Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie. »

On a beau placer le communautaire au frigo, il se manifeste à chaque instant : les nuisances sonores au-dessus de l’aéroport de Bruxelles, la création d’un stade national, la manière dont Flamands et Wallons se soignent…

Il ne faut pas être un observateur politique averti pour comprendre que les mois à venir ne permettront pas à Charles Michel d’engranger des résultats significatifs. Alors que Daniel Bacquelaine planche sur sa réforme des pensions depuis trois ans, rien n’est acquis. La délicate question de la pénibilité pourrait n’être pas réglée sous la présente législature.

La monarchie reste aussi dans le viseur des nationalistes flamands, comme vient de le montrer l’accusation portée contre le prince Laurent quant à son rapport d’activités.

Lors de la crise de 2010-2011, la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée national française avait chargé deux de ses membres de se rendre en Belgique afin d’analyser la situation intérieure du pays. Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés constatait que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rendait son existence de moins en moins plausible.

L’an dernier, l’historien flamand Frank Seberechts a confié à Bart De Wever le soin d’écrire la postface de son ouvrage «Onvoltooid Vlaanderen  – Van taalstrijd tot natievorming » (Flandre inachevée – De la lutte linguistique à la formation de la nation). Le César flamand met clairement les points sur les i : « Aujourd’hui, la Belgique n’est plus une démocratie. On est confronté à deux démocraties : une flamande et une francophone.  (…) Les deux démocraties ne se bloquent pas seulement l’une l’autre, elles bloquent également les réformes économiques. (…) La complexité institutionnelle a créé une situation où chacun est compétent mais personne n’est responsable. La sixième réforme de l’Etat n’a fait qu’accentuer le problème. (…) La prochaine étape que la Flandre doit franchir est celle du confédéralisme. »

On peut certes ne pas apprécier Bart De Wever. Mais on ne peut lui reprocher de manquer de cohérence ni de manier la langue de bois. Avec lui, on sait où l’on va.

A la question de savoir si l’homme était dangereux, Guy Spitaels avait répondu : Non. Il n’est pas « toursiveux », il dit clairement et brutalement ce qu’il veut. Je préfère cela aux « raminagrobis » qui disent « mais non, cela ne fera pas mal ». Ce De Wever, il ne me déplaît pas du tout ! »

Découvrant le Belgoland, Voltaire décide de lui consacrer un conte : « Charles ou l’optimisme ».

« On a tellement réussi à créer de l’emploi dans le secteur privé que nous sommes confrontés à un très grand nombre d’emplois vacants. Je veux résoudre cette question dans l’année 2018 », déclare Charles, tandis que Panglosse lève les yeux aux ciel…

 

 

(1) Derniers livres parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.

 

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