« Quel avenir pour la Belgique ? » Conférence donnée par Jules Gheude à l’Université du Temps Libre d’Andenne, le 30 mars 2018

Rien ne dure éternellement. Tout change.

C’est avec ce théorème emblématique du bouddhisme que je souhaite débuter mon exposé.

Les Empires ottoman et austro-hongrois ont disparu, l’URSS s’est démantelée, l’Allemagne s’est réunifiée, la Tchécoslovaquie s’est scindée, la Fédération yougoslave s’est disloquée, le Royaume-Uni est sorti de l’Union européenne. Un bras de fer est engagé entre Madrid et Barcelone au sujet de l’indépendance de la Catalogne. Les choses bougent en Ecosse et en Vénétie-Lombardie. Et que dire de la Belgique dont Xavier Mabille, l’ancien président du CRISP, soulignait qu’il ne fallait en aucun cas exclure l’hypothèse de la scission ?

Car en dépit des six réformes institutionnelles qui ont été opérées depuis 1970, force est de constater que le fossé reste béant entre le Nord et le Sud. On est bien loin de la définition qu’Ernest Renan donnait de la nation : le désir clairement exprimé  de continuer la vie commune. (…) un plébiscite de tous les jours. La nation, chez nous, c’est la chamaille permanente !

Le 22 avril 2010, la démission du gouvernement Leterme II a plongé la Belgique dans la plus longue crise politique de son histoire : 541 jours sans gouvernement de plein exercice. Cette situation a amené la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française à charger deux de ses membres, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, de se rendre chez nous afin de faire le point sur le contexte intérieur du pays. Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés constatait que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rendait son existence de moins en moins probable.

La Belgique, dit-on, est le pays du surréalisme. Situation proprement surréaliste, en effet, que celle qui contraint le roi à accepter la présence au gouvernement fédéral de la N-VA, sachant que l’article 1er des statuts de ce parti prône l’émergence d’une république flamande ! Première force politique du pays, le parti de Bart De Wever détient des portefeuilles ministériels de première importance : l’Intérieur, la Défense, les Finances et l’Immigration.

En 2016, Jean Quatremer, le correspondant du journal français « Libération » à Bruxelles, évoquait, je le cite, un pays qui s’effondre sous les yeux incrédules de sa population. Son constat était sans appel : Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage de l’Etat au profit des régions (…) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité.

Le gouvernement actuel a décidé de mettre le communautaire au frigo pour la durée de la législature. Mais le communautaire est bien présent, comme le démontrent l’examen des dossiers relatifs aux nuisances sonores au-dessus de l’aéroport de Bruxelles, à la construction d’un nouveau stade national ou au remplacement des avions de combat F-16. Tout est sujet à controverse, même le traitement du cancer du sein !

L’écheveau institutionnel est devenu d’une telle complexité qu’il  rend la prise de décision politique extrêmement difficile. La saga du RER et la question énergétique nous en offrent de beaux exemples. Au lendemain des attentats terroristes à l’aéroport national et à la station de métro Maelbeek, des journalistes étrangers n’ont pas hésité à parler de « non-Etat » !

Pour bien comprendre les choses, un petit rappel historique me paraît nécessaire.

Comme vous le savez, la Belgique est née en 1830, d’un trait de plume diplomatique. Il s’agissait, pour les grandes puissances de l’époque, notamment l’Angleterre, de se prémunir contre la France. 15 ans après la défaite de Waterloo, le spectre de Napoléon rôdait toujours…

Talleyrand, dont on connaît les talents de diplomate, ne croyait pas aux chances de viabilité de cette construction artificielle. Il déclara ainsi : Les Belges ? Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation. Deux cents protocoles n’en feront jamais une nation.

Des historiens, tels Henri Pirenne et Godefroid Kurth, se sont efforcés de nourrir le mythe de la prédestination belge, afin d’éveiller la fibre patriotique. Nous devions être fiers d’appartenir à un Etat qui puisait ses racines dans le passé le plus lointaine.

César lui-même n’avait-il pas écrit que, de tous les peuples de la Gaule, nous étions les plus braves ? Horum omnium fortissimi sunt Belgae. Mais la population dont il parlait ne pouvait bien sûr pas inclure les Flamands, puisque les invasions franques ne sont intervenues que trois siècles plus tard.

Il faut d’ailleurs lire l’entièreté du passage que César nous consacre : Les Belges sont les plus éloignés du raffinement et de la civilisation de la Province. Les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portent point ce qui contribue à amollir les cœurs ; ils se jettent au combat sans stratégie cohérente, se vendent au plus offrant, renient leurs engagements selon leurs fantaisies, ne montrant aucune prudence lorsqu’ils exposent leurs femmes et enfants aux représailles de l’occupant, sont dirigés par des chefs sans pitié.

Le portrait, comme on le constate, n’est pas aussi flatteur que cela…

Henri Pirenne voyait la légitimité belge chez les ducs de Bourgogne. Mais il écrit tout de même : Ils n’ont pas eu d’idéal national ; ils n’ont agi que pour la grandeur de leur maison. Leur politique s’explique exclusivement par leurs intérêts dynastiques.

On ne peut mieux dire. Il n’y a rien, en effet, dans cet ensemble de fiefs, qui puisse, de près ou de loin, ressembler à une nation belge. Il convient d’ailleurs de rappeler ici le statut particulier de la Principauté de Liège, qui perdurera jusqu’à l’annexion à la France, en 1794.

Au fil des siècles, les populations seront ballotées d’un régime étranger à un autre, au gré des guerres et des mariages princiers. Les Etats ne sont finalement que des monstres froids. Dans « L’Oeuvre au noir », Marguerite Yourcenar a cette phrase magnifique : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats.

Pour les Flamands, la période espagnole est particulièrement intéressante. La Flandre, qui se compose alors du comté de Flandre et du duché de Brabant, est largement acquise à la réforme protestante. Il s’agit donc, pour le très catholique roi d’Espagne Philippe II, de ramener ces hérétiques à la raison. La reconquête sera d’une extrême cruauté. Elle s’achèvera en 1582, avec la chute d’Anvers, tandis que les provinces du Nord, sous la conduite de Guillaume le Taciturne, se libèrent de la tutelle espagnole pour constituer les Provinces-Unies, préfiguration des Pays-Bas actuels. Grâce à la traduction de la Bible par les pasteurs, le néerlandais deviendra vite une langue pure et châtiée.

En Flandre, le catholicisme a été réimposé par la violence. Ici, pas question de traduction de la Bible. A la ruine économique va s’ajouter la décadence linguistique qui durera plus de trois siècles.

Une telle situation met évidemment l’historien Godefroid Kurth dans une position quelque peu embarrassée, lui qui considérait la religion catholique comme le ciment des Belges.

Ni la période autrichienne, ni la période française, n’ont fait naître un sentiment national. Henri Pirenne doit bien le reconnaître : lorsque l’empire de Napoléon s’écroule, on ne se sent pas belge non plus.

Et l’expérience hollandaise se solda par l’échec que l’on sait.

Quant au séisme révolutionnaire de 1830, l’historien Hervé Hasquin rappelle que Bruxelles en fut l’épicentre et que, manifestement, il secoua plus tangiblement les régions wallonnes que flamandes.

Et François Perin d’afficher un petit sourire malicieux pour préciser :

Cela éclata au Théâtre de la Monnaie, lors d’une représentation de « La Muette de Portici ». Mais qui pouvait se payer un billet d’opéra à l’époque ? Certainement pas la classe ouvrière, mais bien la bourgeoisie. C’est elle qui s’enflamma. Le peuple va alors se soulever, dans une seule commune. La bourgeoisie prend peur et elle va mettre en place la Garde civique pour maintenir l’ordre. La voilà, notre révolution !

Le Congrès National Belge sera élu par à peine 2% de la population, ceux qui pouvaient payer le cens. Quant au choix du souverain, il nous fut imposé par Londres.

L’ex-Premier ministre Yves Leterme a donc raison lorsqu’il qualifie la Belgique d’accident de l’histoire.

Le fait est que, dès le départ, le ver se trouvait dans le fruit

Comment, en effet, un tel Etat pouvait-il connaître une évolution sereine, lorsqu’on lit cette lettre adressée par Charles Rogier à Jean Raikem :

Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions civiles et militaires soient confiées à des Wallons et Luxembourgeois. De cette manière, les Flamands, privés temporairement des avantages attachés à ces emplois, seront contraints d’apprendre le français, et l’on détruira ainsi peu à peu l’élément germanique en Belgique.

Un génocide linguistique, donc. C’est précisément pour le contrecarrer qu’un Mouvement flamand  va se constitua assez vite. De nature culturelle au départ, il finira  par acquérir une dimension sociale et politique.

La grande majorité des francophones ignore aujourd’hui à quel point ce mouvement a dû lutter pour arracher les premières lois linguistiques et faire en sorte que la Flandre puisse se faire entendre dans l’hémicycle politique. Au début du XXe siècle, le cardinal Mercier parlait toujours de l’unité belge, cimentée par l’emploi de la langue française. A ses yeux, le flamand était la langue des servantes et des valets.

Tout cela laissera bien évidemment des traces durables et contribuera à engendrer un fort sentiment national flamand. Pauvre Henri Pirenne contraint, en 1930, de quitter l’Université de Gand, suite à la flamandisation de l’institution !

Durant près de 130 ans, la Wallonie se révéla étonnamment prospère. Composé en 1900-1901, le « Chant des Wallons », qui est aujourd’hui l’hymne officiel de la Wallonie, exprime bien le dynamisme économique que connaissait la Région : Au premier rang brille son industrie. Les choses, hélas ! ont depuis bien changé. Aujourd’hui, la part de l’industrie dans le PIB wallon ne représente plus que 14,2%.

Le déclin de la Wallonie a débuté à la fin des années 50, lorsque l’industrie lourde a périclité.

Dans son livre « La Belgique est-elle morte ? » (Fayard, 1969), le journaliste Etienne-Charles Dayez décrit parfaitement la situation :

La Belgique, en dix ans, a changé de visage. Les industries wallonnes, les charbonnages ont dépéri et ferment leurs portes sans qu’il y ait de reconversion valable. Le chômage s’accroît, la natalité baisse, l’angoisse et l’inquiétude guettent. La Flandre, par contre, s’épanouit. Agricole par tradition, elle devient industrielle en l’espace de cinq ans. La perspective du Marché commun, à partir de 1956, sa réalisation après 1958, transforment les données de l’économie. Américains et Anglais se préparent à l’Europe des Six. Ils s’y implantent, et trouvent les conditions les plus favorables en Flandre : une main-d’œuvre assez abondante qui apprend assez vite l’anglais, des paysages encore vierges, la proximité des plages de la mer du Nord d’un accès facile par l’autoroute Bruxelles-Ostende, les installations du port d’Anvers. Quand le gouvernement propose, trop timidement il est vrai, des sites wallons aux investisseurs, il essuie des refus catégoriques. Les Américains ne se sentent pas attirés par les terrils, les villes noires, les usines désaffectées. Ils veulent du neuf, et qu’importe le prix !

La stratégie syndicale s’est révélée suicidaire. Elle a forgé l’image négative d’une région prompte à déposer l’outil. La grande grève de l’hiver 60-61 contre la « loi unique » n’a pas empêché le Parti socialiste, une fois revenu au pouvoir, d’appliquer à la sauvette cette même loi. Mais, au nom de la défense des sacro-saints droits acquis, la gare des Guillemins à Liège avait été saccagée et les haut-fourneaux fermés.

On pouvait alors reprocher à l’Etat belge unitaire, dominé par le CVP -l’Etat CVP ! –  de ne pas faire assez pour la Wallonie

Il est un fait que les aides de l’État n’ont fait qu’accompagner le recul économique de la Wallonie, tandis qu’elles favorisaient l’expansion en Flandre. Analysant l’évolution de 1959 à 1977, l’économiste Michel Quévit, constate :

En Wallonie, les aides de l’Etat sont destinées à affronter les problèmes soulevés par le désinvestissement du privé qui se désintéresse  des secteurs traditionnels : rationalisation de l’outil industriel vieilli, avec pour conséquence les fermetures d’entreprises, et, pour effet collatéral, le gonflement du chômage régional. Dans le même temps, en Flandre, les aides servent à des investissements dans des secteurs inducteurs de croissance économique, créateurs d’emplois, d’innovation, de diversification et de développement des activités et cela dans toutes les provinces flamandes à cette époque.

Après des décennies de luttes pour trouver sa juste place sur l’échiquier politique belge, la Flandre avait ainsi fini par renverser la vapeur et  se rendre maître du jeu économique. Avec la fixation définitive de la frontière linguistique, en 1962, elle était devenue un Etat dans l’Etat et n’aspirait plus qu’à l’autonomie culturelle pour constituer une véritable nation : un peuple, un territoire, une langue.

Ce sera chose faite avec la révision de la Constitution de 1970, qui, outre les conseils culturels, consacra l’existence des régions wallonne, flamande et bruxelloise.

La Flandre s’empressa de concrétiser le premier volet, mais, opposée à la mise sur pied d’une région bruxelloise à part entière, elle fit tout pour freiner l’application du second. La régionalisation définitive pour la Wallonie et la Flandre n’intervint qu’en 1980. Bruxelles dut patienter jusqu’en 1989. Pour qu’elle devienne région à part entière, les francophones sacrifièrent José Happart et sa cause fouronnaise.

Après la Seconde Guerre Mondiale, le fossé n’avait cessé de se creuser entre le Nord et le Sud. La Question royale, la guerre scolaire, la Grande Grève de 60-61, la fixation de la frontière linguistique avaient révélé des oppositions très nettes entre Flamands et Wallons. Sans parler de l’affaire du « Walen buiten » à l’Université de Louvain en 1968, qui engendra la scission du Parti social-chrétien en deux ailes linguistiques distinctes et amena les responsables politiques à entreprendre enfin la réforme de l’Etat.

Dès 1961, le syndicaliste liégeois André Renard avait prôné l’instauration du fédéralisme et exigé des réformes de structures. Mais l’action de son Mouvement Populaire Wallon rencontra l’opposition  du Parti socialiste qui n’entendait pas renoncer à son organisation unitaire.

En 1974, le ministre de la Réforme des Institutions François Perin mit sur pied la régionalisation préparatoire, que les socialistes, alors dans l’opposition, s’empressèrent de boycotter. Ce n’est qu’en 1976 que le PSB se scinda à son tour – le Parti libéral l’avait fait en 1972 – et que les socialistes francophones présentèrent un projet de régionalisation définitive, lequel, comme je l’ai rappeleé, ne se concrétisa qu’en 1980 au seul profit de la Flandre et de la Wallonie.

Soucieuse d’encadrer fortement sa minorité bruxelloise, la Flandre opta dès le départ pour la fusion Région-Communauté. Du côté francophone, les libéraux-réformateurs souhaitaient faire de même, mais ils se heurtèrent au veto du parti socialiste, qui craignait de voir son pouvoir se diluer et préférait garder la mainmise sur la Wallonie.

Depuis 1980, cela fait 38 ans ! la Région wallonne dispose donc d’outils propres pour assurer sa politique, et ces outils n’ont cessé de s’amplifier au fil des diverses réformes de l’Etat. L’argument consistant à porter la responsabilité sur l’Etat belge ne peut dès lors plus être retenu.

De 1980 à ce jour, la ministre-présidence de la Région wallonne fut confiée, à deux exceptions près (le libéral André Damseaux en 1982 et le social-chrétien Melchior Wathelet de 1985 à 1988), au PS. Difficile, dans ces conditions, de nier l’influence déterminante que ce parti a pu avoir sur la gestion des affaires.

Et l’honnêteté nous oblige à reconnaître que cette gestion est loin d’avoir été concluante. Fin 2015, Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Jules Destrée, le reconnaissait lui-même : La Wallonie n’a toujours pas décollé.

Il est permis de se poser des questions quant à la situation particulière du Hainaut, toujours très précaire. Il a pourtant bénéficié d’importantes aides européennes pour atténuer son retard par rapport à la moyenne européenne (quelque 30 milliards de francs belges au cours de la période 1994-1999, dans le cadre de l’Objectif 1).

Et le député CD&V Hendrik Bogaert d’exprimer son incompréhension :

Les Wallons ne peuvent tout de même pas invoquer éternellement la fermeture des charbonnages, intervenue il y a plus d’un demi-siècle.

Une  chose est sûre : la Flandre n’entend plus se montrer financièrement solidaire d’une région qui, à ses yeux, est mal gérée et ne fournit pas les efforts nécessaires.

Il y a quelques mois, le gouvernement flamand a chargé la KUL d’une étude sur les transferts financiers. Celle-ci révèle qu’ils s’élèvent chaque année à 7 milliards d’euros et qu’ils devraient encore représenter 6,5 milliards en 2020.

C’est la raison pour laquelle la N-VA entend imposer le confédéralisme au lendemain des élections législatives de 2019. Pour elle, il s’agit que chacun assume la responsabilité financière des choix qu’il opère. Et Bart De Wever de préciser :

Les transferts sont opaques, complexes et ils n’incitent pas une région à améliorer ses performances économiques. La bonne gestion n’est pas récompensée, mais sanctionnée.

À ceux qui remettent en question la solidarité, l’économiste Michel Quévit rétorque :

Durant plus d’un siècle, de 1830 à 1965, la Wallonie a participé de manière significative à la richesse de l’Etat belge et a nécessairement contribué aux interventions de l’Etat destinées à créer les infrastructures sur l’ensemble du territoire, telles que les chemins de fer, les ports, les voies fluviales, les routes. De ce fait, elle a incontestablement été une région financièrement contributrice au développement de la Flandre, et ce avant l’heure de l’Europe. Elle s’inscrivait dans une logique de cohésion et de solidarité nationale où ce qui bénéficiait à l’un, bénéficiait à l’autre.

Au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, qu’il avait reçu à l’Elysée à la fin des années soixante, le général de Gaulle avait donné le conseil suivant : Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et qui mobiliseront ce qui en reste.

L’ex-ministre-président wallon, Paul Magnette, est certes un homme jeune. Mais, à l’instar de ses prédécesseurs, il a adopté la méthode Coué, En 2004 déjà, Jean-Claude Van Cauwenberghe annonçait que la Wallonie allait mieux.

Lorsqu’il tient, en avril 2016, son discours sur l’état de la Wallonie, que déclare Paul Magnette ?

La Wallonie n’est pas à la traîne ni en retard de développement. Elle ne vit pas aux crochets de la Flandre. Il n’y a pas de surconsommation wallonne en matière de santé. Jamais autant d’emplois n’ont été créés. Nous nous rapprochons de la moyenne européenne.

Les chiffres de l’époque viennent, hélas ! retoucher sensiblement ce tableau idyllique.

En 2015, la Flandre a exporté 79 % du total des exportations belges, la Wallonie 18 %. Cela représente 185,8 milliards d’euros pour la Flandre contre 42,6 milliards pour la Wallonie.

Pour ce qui est du chômage wallon, s’il commence à baisser légèrement, il représente toujours plus du double de celui de la Flandre. Entre 1983 et 2015, le taux de chômage flamand a été réduit de moitié, passant de 10,7 à 5,2%.

Coordinatrice scientifique à l’Institut wallon pour l’Evaluation, la Prospective et la Statistique, Béatrice Van Haeperen nous explique :

En 1983, moins de trois points de pourcentage séparaient le taux de chômage le plus bas, observé en Flandre (10,7 %), et le plus élevé, observé en Wallonie (13,5 %). En 2015, l’écart entre ces deux régions a explosé, passant à sept points.

Selon Paul Magnette, la Wallonie ne surconsomme pas en matière de santé. Or, l’étude du Vlaams & Neutraal Ziekenfonds (mutuelle flamande et neutre) révèle que l’écart communautaire n’a cessé de croître.

En 2015, les dépenses par ayant droit en Flandre s’élevaient à 2.109 euros, contre 2.245 en Wallonie, soit une différence de 136 euros. En 2010, l’écart était de 50 euros. Il a donc plus que doublé en cinq ans.

En ce qui concerne les contributions à la sécurité sociale, elles représentaient, en 2014, 19.265 euros par ayant droit en Flandre, contre 15.061 en Wallonie. Une différence donc de 4.204 euros

L’évolution est également frappante en ce qui concerne les journées d’hospitalisation pour incapacité de travail ou invalidité. Alors que la différence entre la Flandre et la Wallonie était de 3,8 jours en 2010, elle est de 5,7 jours en 2015.

La mutuelle flamande parle de cultures différentes. Ainsi, on observe que le Flamand recourt nettement plus que le Wallon au Dossier Médical Global.

On comprend mieux, à la lecture de ces chiffres, pourquoi la Flandre souhaite scinder la sécurité sociale.

Si l’on examine à présent les statistiques concernant le PIB/habitant des régions d’Europe, on remarque que, pour une moyenne de 100, la Flandre se situe à 120 et la Wallonie à 86.

Et alors que la Flandre parvient, depuis plusieurs années, à réaliser l’équilibre budgétaire, la Wallonie ne cesse de reporter l’échéance. Aujourd’hui, elle affiche un déficit budgétaire de 217 millions d’euros, tandis que la Flandre bénéficie d’un excédent de 375 millions.

Paul Magnette a aussi déclaré que, sans la culture et l’enseignement, la Wallonie était comme un eunuque. Mais c’est tout de même son parti, le PS, qui refusa en 1980 de suivre l’exemple flamand de la fusion Région-Communauté.

En attendant, le dernier rapport Pisa révèle l’écart entre les performances des élèves flamands et francophones.

Avec un résultat de 483 points en lecture, la Communauté française arrive en 35e position, soit en retrait de 10 points par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE (493) et loin derrière la Flandre qui, avec 511 points, se classe 10e. En mathématiques, la Flandre totalise 521 points, contre 493 pour la Wallonie.

Voilà la réalité.

Pour rester dans le secteur de l’enseignement, notons que le Parlement flamand vient d’approuver la modernisation de l’enseignement secondaire. Nul doute qu’elle s’avèrera efficace. Chez nous, on n’en finit pas de discuter. Il y a quatre jours, on pouvait lire, sur le site RTBF-Info : « Pacte d’excellence : tronc commun c’est quand qu’on va où ? »…

Lors de l’affaire de la Carolorégienne, Elio Di Rupo avait eu des mots très durs pour les parvenus. Mais, douze ans plus tard, le scandale Publifin montre que ceux-ci sont toujours bien présents.

Si la Flandre n’est pas exempte de toute déviance, force est de reconnaître qu’elle mène une gestion plus rigoureuse et pragmatique, et, surtout, qu’elle privilégie l’entrepreneuriat. Son dynamisme, elle le doit à un réseau dense de PME innovantes et performantes. Ses exportations ont connu en 2016 une hausse de 10,6%, avec un montant de 205,7 milliards d’euros, contre 42,6% pour la Wallonie.

Le mal wallon, c’est avant tout le clientélisme, qui a engendré  une hypertrophie politico-administrative ruineuse.

Lorsque Pascale Delcominnette est devenue administratrice de Wallonie-Bruxelles International et de l’Awex en 2015, le journal « L’Echo » a précisé qu’elle se trouvait à la tête de 750 agents. En juin 2014, les organismes flamands équivalents fonctionnaient avec 540 personnes : 210 de moins !

Les récents scandales ont permis à la Wallonie de tourner une page capitale. Le gouvernement actuel MR-cdH axe son action sur une meilleure gouvernance, une rationalisation des outils de gestion, le souci de remplacer l’assistanat par l’entrepreneuriat et la réduction du déficit budgétaire. On ne peut que s’en réjouir. Hier, le Parlement wallon a adopté les décrets sur la gouvernance et la transparence des mandats politiques. La fusion des TEC est également opérée, avec une réduction du nombre des administrateurs de 85 à 15. Tout cela va dans la bonne voie.

Mais qu’en sera-t-il au lendemain des élections régionales de 2019 ? On entend déjà Thierry Bodson, le leader de la FGTB wallonne, appeler à la constitution d’une alliance PS-PTB-Ecolo. De quoi gonfler encore les voiles de la N-VA et encourager Bart De Wever à larguer les amarres !

Opposition Nord-Sud. Il est intéressant aussi de constater que socialistes flamands et francophones divergent sensiblement.

Avec son dernier livre, « Nouvelles conquêtes », Elio Di Rupo entend radicaliser l’action du PS, à un point tel que son homologue flamand, John Crombez, avoue ne pas pouvoir le suivre. Les recettes proposées par Elio Di Rupo sont très différentes des nôtres, déclare-t-il. Elles sont parfois très éloignées du modèle de la social-démocratie voulu par les socialistes du nord du pays. PS et SP sont maintenant deux partis différents.

Le Baromètre politique que viennent de réaliser conjointement la RTBF et La Libre Belgique révèle que la N-VA retrouve son score de 2014. Avec 32,4% d’intentions de vote, elle reste, et de très loin, la première force politique du pays. Incontournable, donc. (MR : 24,1% ; PS : 23,2% ; Ecolo : 17,5% ; cdH : 11,1% ; PTB : 10,6% ; Défi : 5,6% ; CD&V : 16,4ù ; Open VLD : 14,7% ; Groen : 13,8% ; SP-A : 9,5% ; VB : 7,5% ; PVDA : 4,9%).

Le ministre de l’Asile et de l’Immigration Théo Francken, dont la politique est largement contestée par les francophones, est plébiscité en Flandre. S’il devait être tête de liste N-VA lors des prochaines élections européennes, nul doute qu’il ferait un score impressionnant.

Lors d’une conférence à l’UCL, le ministre-président flamand, Geert Bourgeois, a rappelé comment des Etats avaient fini par se forger en Nations et comment des Nations étaient devenues Etats. C’est ce second scénario qu’il nous faut envisager, lorsque nous parlons de la Catalogne, de l’Ecosse ou de la Flandre.

Pour avoir suivi de près l’évolution des choses depuis plus de quarante ans, je suis convaincu que le démantèlement de l’Etat belge est un processus irréversible et que la fiction « Bye-bye Belgium » de la RTBF en 2006 finira par devenir réalité.

Avant de dire comment j’envisage l’avenir du pays, je voudrais  aborder brièvement la question identitaire. Car sur ce plan aussi, Flamands et Wallons offrent une approche différente.

Le Wallon, comme le révèle le dernier baromètre social de l’Institut wallon pour l’Evaluation, la Prospective et la Statistique, est avant tout attaché à la Belgique. 93% des personnes interrogées ne souhaitent pas la disparition du pays.

A l’inverse, le Flamand se sent d’abord flamand. Un état d’esprit que François Perin a fort bien décrit :

Le peuple flamand (…) est une entité collective dotée d’une sorte d’âme éternelle. (…) L’homme n’est pas libre de faire partie ou non de la communauté flamande; il en fait partie intégrante si sa langue maternelle, qu’il n’a pas choisie, le désigne comme un fils de la Flandre. Il est aussi criminel de renier la Flandre que de renier sa mère ou sa foi.

Les Fêtes de Wallonie sont régulièrement l’occasion, pour les dirigeants wallons, de lancer des messages mobilisateurs. On se souvient du nationalisme ouvert, prôné par l’ancien ministre-président Rudy Demotte. Mais une fois les lampions de la fête éteints, on se retrouve confronté à l’apathie de la population. Les jeunes, notamment, ne semblent nullement concernés par l’avenir de la région.

Interrogé par « La Libre Belgique » à l’occasion des dernières Fêtes de Wallonie, Maxime Prévot, le bourgmestre de Namur, déclare :

Ce qui manque à la Wallonie pour se redresser, c’est son état d’esprit. Je reste toujours un peu désespéré de constater le manque d’enthousiasme et de conviction qu’ont encore un certain nombre de Wallons sur le potentiel de leur propre région.

 

Il importe toutefois de ne pas se tromper de combat.

Il faut forger l’identité wallonne, clament les ultra-régionalistes. Le fait qu’il faille la forger est la preuve même qu’elle n’existe pas. Et pour cause : ne sommes-nous pas, au niveau de la langue et de la culture, des Français que les hasards de l’Histoire ont amenés à vivre en dehors de l’Hexagone ?

Comme chaque région de France, la Wallonie a ses spécificités : dialectes, folklore, spécialités culinaires,… Mais, comme chaque région de France, elle peut s’enorgueillir aussi de relever d’un cadre général qu’André Renard, le leader du Mouvement populaire wallon, qualifiait de grand flambeau, de grande lumière de culture. Et il ajoutait : Notre cœur reste attaché à la France. Nous avons foi dans cette France qui, pour nous, est éternelle.

Une identité ne se décrète d’ailleurs pas, elle s’entérine. L’historien namurois Félix Rousseau avait bien perçu les choses :

Pourquoi les Wallons parlent-ils français depuis des siècles, pourquoi ont-ils adopté la culture française, alors que – au point de vue politique – pendant plus d’un millénaire (à part Tournai et le Tournaisis) l’ensemble des terres wallonnes n’ont été françaises que pendant vingt années, exactement de 1794 à 1814 ?

Donc, au XIIIe siècle, il se produisit en Europe occidentale un événement d’une portée considérable : le latin perd  son hégémonie. Les langues vulgaires deviennent des langues de culture, des langues d’administration.

Que va-t-il se passer dans nos régions wallonnes ? Un dialecte (par exemple le dialecte liégeois) va-t-il prendre le pas sur les autres parlers et devenir l’organe commun, la « coïné » ? Nullement. A part Tournai et le Tournaisis, fiefs français, la principauté de Liège, les comtés de Namur, de Hainaut, de Luxembourg se trouvaient « en terre d’Empire », donc situés en dehors des frontières politiques de la France. Et cependant, dès le XIIIe siècle, c’est le français qui est adopté partout comme langue littéraire. Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie. Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française.

Voilà pourquoi l’appellation Communauté française de Belgique ne m’a jamais paru incongrue.

Nous sommes à quelques kilomètres de Namur, capitale de la Wallonie, qui a vu naître deux personnalités culturelles : Félicien Rops et Henri Michaux. Le premier alla rejoindre les poètes maudits à Paris (son œuvre sulfureuse gênait la bonne bourgeoisie namuroise !). Quant au second, il renia carrément la Belgique pour adopter la nationalité française. Le Liégeois Georges Simenon rejoignit Paris à l’âge de 17 ans et c’est également dans la capitale française qu’André-Modeste Grétry et César Franck connurent la gloire. Petit rappel à ceux qui ne jurent que par la « culture wallonne » et qui semblent ignorer que la promotion de nos artistes et créateurs passe impérativement par Paris.

En 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste influent du « Standaard » sous-titrait son livre « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une nation en devenir. Aujourd’hui, cette nation est bien là, comme le précise le préambule de la « Charte pour la Flandre », présentée par le gouvernement flamand en 2012.

Bien des francophones se méprennent en pensant que le nationalisme flamand est uniquement véhiculé par la N-VA et le Vlaams Belang.

N’oublions pas que c’est l’ancien Premier ministre démocrate-chrétien Yves Leterme qui porta, en 2004, le carte CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux. Stefaan De Clerck, lui aussi CD&V, l’a bien précisé:

La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

C’est d’ailleurs un autre CD&V, Luc Van den Brande, qui, dès le début des années 90, alors qu’il était ministre-président flamand, a lancé l’idée confédéraliste. Il s’agissait, pour lui,  de transférer un maximum de compétences à la Flandre et à la Wallonie, lesquelles devaient assurer la cogestion de Bruxelles. En 1999, le Parlement flamand s’est officiellement prononcé dans ce sens.

Interviewé en 2007 par le journal québécois « Le Devoir », Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, a déclaré :

Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance.

Les francophones n’ont pas mesuré l’ampleur du phénomène.

Dans « Le Vif/L’Express » du 4 janvier 2008, l’ancien ministre socialiste Philippe Moureaux s’étonnait :

Pouvions-nous imaginer qu’un jour il y aurait une telle poussée séparatiste au nord du pays ?

François Perin aurait pu répondre par l’affirmative à cette question, lui qui, en 1983, c’est-à-dire vingt-trois ans avant le docu-fiction « Bye bye Belgium » de la RTBF, avait écrit le script d’un Parlement flamand décrétant unilatéralement l’indépendance de la Flandre. Dès 1962, il avait d’ailleurs mis les francophones en garde :

Le nationalisme flamand n’est pas la création de l’incivisme de deux occupations étrangères ; c’est le résultat de la poussée irrésistible du peuple flamand. (…)

Si aucune révision constitutionnelle n’intervient à temps, l’éclatement du pays pourrait se solder par des institutions centrales très simples : des délégués des gouvernements wallon, flamand et bruxellois se concertent d’une manière régulière au sein d’un conseil fédéral et passent des conventions entre Etats pour la gestion d’intérêts communs (…). Les trois parties gardent la plénitude de leur souveraineté : seules des conventions entre voisins régleraient les problèmes auxquels ils seraient inévitablement confrontés. C’est une formule de confédération centrifuge.

Une confédération centrifuge, n’est-ce pas précisément ce dont il est question aujourd’hui ?

En politique, il ne faut jamais dire jamais. Tous les partis francophones avaient convenu de ne pas scinder l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde sans extension territoriale de Bruxelles. Il n’était pas question non plus de scinder les allocations familiales, ni de s’allier avec la N-VA. On sait ce qu’il en est advenu.

En 2001, les francophones avaient aussi fini par concéder à la Flandre, en échange d’un refinancement de la Communauté française, des avantages qu’ils se refusaient pourtant à envisager. Comme l’écrit Paul-Henry Gendebien, dans son livre, « Belgique – Le dernier quart d’heure ? » : (…) les négociateurs francophones avaient marchandé des principes contre de l’argent. On n’entendit plus les matamores se proclamant « non-demandeurs ». (…) La barricade francophone était en papier mâché.

Les concessions étaient de taille, comme la régionalisation de la loi communale permettant de donner à la Flandre des moyens plus efficaces pour mettre au pas les francophones de la périphérie.

Dans un ouvrage récent de l’historien Frank Seberechts, Bart De Wever souligne que le fédéralisme paralyse le Mouvement flamand. Il parle de deux démocraties qui se bloquent l’une l’autre. Et il propose un nouveau paradigme : le confédéralisme.

Il explique :

Il n’y a plus que deux entités, la Flandre et la Wallonie, qui ont toutes les compétences liées aussi bien à la personne qu’au territoire. La Région de Bruxelles-Capitale reçoit toutes les compétences liées au territoire ainsi que celles des dix-neuf communes et CPAS, et des six zones de police. Pour les matières communautaires, chaque habitant de Bruxelles – indépendamment de sa langue ou de son origine – choisit entre la Flandre et la Wallonie. Ce choix, qui n’est pas définitif et peut être modifié après une période d’attente, concerne l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse et le droit de vote pour le Parlement flamand ou wallon.

La confédération n’a plus que les compétences qui lui sont confiées par les entités. Pour nous, il s’agit de la défense, de la sécurité, des finances et des affaires étrangères.

Il y a encore un parlement belge, mais nous supprimons le Sénat et réduisons à 50 le nombre de députés, choisis paritairement au sein des Parlements flamand et wallon.

Le gouvernement belge, composé également de manière paritaire, comprend quatre ministres à part entière et deux ministres des entités, ces derniers n’ayant qu’un droit de vote consultatif.

Au sein du conseil belge, il y a concertation permanente entre les ministres-présidents de Flandre, de Wallonie, de Bruxelles et des germanophones, tandis qu’au sein des conseils ministériels thématiques, tous les ministres compétents se réunissent sur un thème bien défini, comme par exemple l’Agriculture. Ceci afin d’éviter les conflits d’intérêt et de coordonner les points de vue sur les forums internationaux.

La monarchie devient purement protocolaire et totalement transparente.

Pour le financement, la Flandre et la Wallonie déterminent et perçoivent tous les moyens issus des compétences personnalisables : l’impôt des personnes, les droits de succession et de donation, le précompte mobilier, ainsi que les impôts assimilés à l’impôt sur les revenus. La Wallonie et la Flandre déterminent et perçoivent les moyens issus des compétences territoriales, comme l’impôt des sociétés, les droits de donation et le précompte immobilier.

La confédération est financée par la TVA et les accises pour le paiement de la contribution européenne obligatoire, les charges d’intérêt et l’épurement de la dette publique, et la solidarité entre les entités.

Et bien entendu, nous prévoyons, comme en Allemagne, un mécanisme de solidarité objectivement mesurable, transparent et qui responsabilise.

On le voit, la Belgique en tant que telle est réduite à sa plus simple expression et il ne faudrait sans doute pas longtemps pour que la Flandre considère qu’elle est devenue superflue.

On peut également compter sur la Flandre pour allécher les Bruxellois francophones par une politique plus favorable, notamment en ce qui concerne l’impôt des personnes et la sécurité sociale. Nous achèterons Bruxelles, avait déclaré l’ancien ministre-président flamand Gaston Geens…

En 2010, il fallut 541 jours pour sortir de l’impasse et aboutir à la 6ème réforme de l’Etat. Et si, en 2019, le blocage total s’installait ? Car il ne faut pas être grand clerc pour prévoir les réticences francophones auxquelles ce projet confédéraliste se heurtera. Une chose est sûre, son application plongerait la Wallonie dans une situation budgétaire intenable.

Se confiant au journal « La Meuse » en 1981, François Perin avait déclaré :

Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver : les Wallons et les Bruxellois vont se retrouver assez bêtement belges tout seuls. Après d’éventuelles élections (…), le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par « implosion ». Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation. Ils ont créé tous les instruments de leur future légitimité.

Peter De Roover, le chef de groupe N-VA à la Chambre, a d’ailleurs été très clair à cet égard :

Si la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent la majorité, ils réclameront l’indépendance de la Flandre.

Gouverner, dit-on, c’est prévoir. Rien n’est, en effet, plus dramatique que de se retrouver un jour placés devant le fait accompli, contraints de devoir réagir dans la précipitation.

C’est la raison pour laquelle François Perin, en 2007, me suggéra d’approfondir les divers scénarios post-belges pour la Wallonie et Bruxelles. Cela m’amena à mettre sur pied cette initiative citoyenne des « Etats généraux de Wallonie », qui se tinrent, le 9 mai 2009, à l’Université de Liège.

Des groupes de travail avaient été préalablement constitués. Durant une année, ils se penchèrent sur les trois options possibles : un Etat wallon indépendant, un Etat Wallonie-Bruxelles et la réunion à la France.

Ces études, menées à charge et à décharge, révélèrent que seul le scénario réunioniste tenait la route. Voyons pourquoi.

 

 

 

Le Grand Baromètre RTL-Ipsos-Le Soir, réalisé en mars 2013, a révélé que 61% des Wallons souhaitaient s’associer à Bruxelles pour constituer une Belgique résiduelle. Chaque fois que je fais une conférence en Flandre, la question m’est posée :

N’est-ce pas  dans cette optique que la Communauté française a été débaptisée en Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Le problème, c’est que, toujours selon ce Baromètre, 68% des Bruxellois se prononcent sans hésiter pour l’autonomie en cas d’éclatement du pays. Ils seraient même 73,9%, selon une étude de la VUB.

Voilà qui montre bien le caractère illusoire d’un WalloBrux ! Pour François Perin, et je le cite, cette Belgique en réduction serait tout aussi artificielle que l’autre. Et nous garderions les Saxe-Cobourg dont la Flandre aurait eu l’intelligence de se débarrasser !


 

Une Belgique nouvelle dont la capitale, Bruxelles, se trouverait enclavée dans l’Etat flamand. De quoi inciter la Serbie à faire de même avec la République Sprska de Bosnie et à rallumer le feu dans la région !

Il faut rappeler ici que la « Yougoslavie résiduelle », qui avait toujours sa capitale à Belgrade comme avant les sécessions slovène, croate et bosniaque, n’a pas été reconnue par l’ONU de 1992 à 2000 comme successeur de la « grande Yougoslavie ». Pourquoi en serait-il autrement pour la Belgique résiduelle ?

Parmi les questions que pose la disparition d’un Etat, il y a le partage de sa dette publique. Une dette qui, pour ce qui concerne la Belgique, s’élève actuellement à quelque 385 milliards d’euros, soit 103% du PIB.

L’article 41 de la Convention de Vienne de 1983 « sur la succession d’Etats en matière de biens, archives et dettes d’Etat » stipule que la dette d’Etat de l’Etat prédécesseur passe aux Etats successeurs dans des proportions équitables, compte tenu, notamment, des biens, droits et intérêts qui passent aux Etats successeurs en relation avec cette dette d’Etat.

Mais cette Convention n’est toujours pas en vigueur et elle n’a d’ailleurs pas été signée par la Belgique.

Cela signifie donc que la répartition de la dette belge devra être tranchée dans ses modalités non pas par un droit international permanent et prévisible, mais par des accords entre les Etats successeurs selon le rapport de forces à un certain moment.

Pour l’ex- Fédération yougoslave, par exemple, il a été convenu que les actifs reviendraient à chaque Etat successeur selon une clé de répartition variant selon la nature des actifs. Dans le cas de la Tchécoslovaquie, par contre, on s’est basé sur le rapport des populations.

En ce qui nous concerne, il est clair que la valeur des actifs du domaine public est nettement supérieure en Flandre. Mais il est vrai aussi que, comme l’a souligné l’économiste Michel Quévit, la Wallonie a largement contribué à la transition d’une Flandre rurale vers une Flandre industrielle et prospère.

Il faut donc bien distinguer les dettes qui ont été faites pour financer les dépenses courantes de l’Etat de celles qui ont servi à opérer des investissements structurels, rentables à long terme pour les régions bénéficiaires. Les choses, on le voit, sont loin d’être simples.

Lorsque la Belgique s’est détachée du Royaume uni des Pays-Bas, il a fallu dix ans pour régler la question. Le Traité de Londres du 19 avril 1839 a procédé expressément, en son article 13, à un partage de la dette entre les Pays-Bas résiduaires et le Royaume indépendant de Belgique. Mais la dette de 1830 était ridiculement basse par rapport au Produit Intérieur Brut. En outre, la Belgique n’était pas en position de force pour négocier avec les Pays-Bas. Anvers ne fut libérée qu’en 1832, grâce à l’intervention militaire française, sous la conduite du maréchal Gérard.

Pour en revenir à la Convention de Vienne de 1983, d’aucuns diront que ce n’est pas parce qu’un  Etat ne l’a pas ratifiée que son contenu ne lui serait pas applicable. Beaucoup de conventions internationales ne font, en fait, que codifier des règles coutumières existantes.

Le problème, c’est que les Etats occidentaux, dont la Belgique,  qui ont voté contre la Convention de Vienne de 1983, l’ont fait précisément parce que ses dispositions faisaient la part trop belle aux pays décolonisés et allaient contre la pratique en vigueur jusque 1945.

Quel que soit le critère retenu pour le partage de la dette belge, il est clair que chaque Etat successeur se retrouvera dans une situation déficitaire par rapport à son PIB.

A un interlocuteur qui lui faisait observer qu’une Flandre indépendante connaîtrait un rapport dette/PIB de quelque 110%, feu Eric Defoort, cofondateur de la N-VA, avait répondu que la chose serait vite résorbée. Nous le pensons aussi.

En revanche, les calculs effectués par Jules Gazon, professeur émérite d’Economie de l’Université de Liège, montrent qu’une Wallonie indépendante serait confrontée à une situation budgétaire intenable. Au départ des chiffres de 2012, Jules Gazon a procédé au partage de la dette publique belge entre les Régions au prorata du PIB. Il obtient ainsi, pour la Wallonie, un déficit de plus de 11 milliards d’euros, soit plus de 12% de son PIB et près de 25% de ses dépenses publiques. Sa conclusion est sans appel :

Une Wallonie indépendante présenterait un déficit public par rapport au PIB supérieur à celui de la Grèce en 2009. (…) L’effort imposé à tous les Wallons serait d’une telle ampleur qu’il en résulterait un climat insurrectionnel.

On peut comprendre que les Bruxellois n’aient nulle envie de se montrer solidaires d’une telle situation et qu’ils souhaitent majoritairement rester entre eux.

C’est ici que, pour les Wallons, l’option réunioniste révèle son intérêt. Augmentée de la Wallonie, la France présenterait un PIB égal à 24 fois le PIB wallon. L’impact en termes de déficit et de dette par rapport au PIB serait donc marginal. Comme l’a écrit Jacques Attali, l’ancien conseiller du président François Mitterrand, sur son blog, le 9 septembre 2008 :

Le prix à payer pour la France serait sûrement plus faible que ce que cela lui rapporterait. 

Lors des Etats généraux de Wallonie que j’ai évoqués il y a un instant, Jacques Lenain, un haut fonctionnaire français aujourd’hui retraité, est venu exposer son projet d’union-intégration.

Selon lui, et je le cite, il n’est pas nécessaire que les Wallons bazardent tout ce qui fait leur identité et se présentent tout nus devant Marianne pour revêtir l’uniforme français.

La Constitution française est, en effet, fort souple. Elle permet d’octroyer des statuts particuliers aux collectivités qui présentent une spécificité. C’est le cas pour la Corse, l’Alsace-Moselle, ainsi que les territoires d’outre-mer.

Pour Jacques Lenain, la France pourrait aller nettement plus loin pour la Wallonie. Il explique :

Un tel statut permettrait de concilier une intégration étatique à la France avec une forte autonomie au sein de celle-ci, tout en garantissant, par l’exercice de la solidarité financière nationale, l’équivalence globale de services publics et des systèmes sociaux.

Mieux encore, les compétences d’une Wallonie française seraient même élargies par la reprise de celles exercées par la Communauté française. Car, de toute évidence, cette entité aurait perdu sa raison d’être. Et il est plus que probable que l’Etat central français ne voudrait pas prendre en gestion les compétences en cause, dont la responsabilité du système éducatif, alors même que ses élites rêvent de décentraliser le système national d’éducation.

Quant au droit belge ex-fédéral, il serait conservé, sauf exceptions, et placé sous la responsabilité du législateur français, successeur alors du législateur fédéral belge disparu. Et le système de sécurité sociale belge sera adossé au système français.

Jacques Lenain a soumis son projet au constitutionnaliste français Didier Maus, qui en a confirmé la faisabilité. Voici comment il voit les choses :

Il serait parfaitement possible de créer un titre spécial « De la Wallonie… »  qui contiendrait une mini constitution sur mesure pour cette région.

 

Il en découle que, sur le fondement de cette mini-constitution, il serait parfaitement réalisable de conserver en l’état, au moins pour l’essentiel, et pour une durée à déterminer, le droit belge du travail, celui de la sécurité sociale, et certains droits « connexes », des pans du droit fiscal, le droit des affaires, du commerce, etc. La région wallonne, et aussi la région bruxelloise si la question était posée, conserveraient les compétences qui sont aujourd’hui les leurs, y compris le système éducatif, avec l’enseignement supérieurCe ne serait pas une difficulté de faire de la sorte puisque il en est déjà ainsi, même si c’est avec moins d’ampleur, dans certains territoires français, qui, selon les cas, disposent d’une sécurité sociale propre (Polynésie, Calédonie,…), d’un droit du travail propre (même s’il est largement copié sur celui de la métropole), de nombre de dispositifs fiscaux particuliers, et d’autres régimes spéciaux dans divers domaines (en Corse comme Outre-mer).

 

Didier Maus rappelle également le statut particulier de l’Alsace-Moselle qui vit toujours sous le régime du concordat de 1801.

 

On me rétorquera que le courant réunioniste reste fort marginal en Wallonie, comme l’ont d’ailleurs montré les faibles résultats enregistrés par le Rassemblement Wallonie-France, depuis sa création en 1999.

Aussi longtemps que la Belgique subsistera, l’opinion wallonne continuera à voter, pour des raisons diverses – par principe ou en raison du programme social, économique ou fiscal – en faveur des formations politiques classiques.

Au sein de celles-ci, on compte toutefois des personnalités qui n’hésitent pas, de façon publique ou à titre personnel, à déclarer leur fibre rattachiste. On pense notamment à Claude Eerdekens, avec sa fameuse sortie à la Chambre, le 10 juillet 1996.

Lorsque Jean Gol décéda brutalement en 1995, François Perin fut particulièrement ébranlé : Il était, à mes yeux, le seul homme politique belge ayant l’envergure nécessaire pour avoir l’écoute de Paris en cas de dislocation de la Belgique.

Et Paul-Henry Gendebien – il était alors Délégué général de la Communauté française à Paris –  de rapporter l’entrevue qu’il eut avec Jean Gol dans la capitale française :

Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la nation belge ni même à l’Etat. Un long éloignement du pouvoir avait à nouveau aiguisé son esprit critique et surtout, il avait été ulcéré par les « avancées » du nationalisme chez les libéraux flamands auxquels s’était d’ailleurs ralliée l’une des ailes marchantes de la Volksunie. (…) C’est alors qu’il ajouta, et ceci compta, ce que j’avais déjà deviné sans difficulté : à savoir qu’il pensait que notre avenir, à nous autres Wallons et Bruxellois, serait français. Dans quelles circonstances, sous quelle forme, à quelle date ? Nul ne pouvait encore le conjecturer avec précision, sinon par une hardiesse successive et prématurée. Néanmoins, en manipulant soit par jeu soit par anticipation très consciente un certain nombre d’hypothèses, nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. Sa férocité se déchaîna quand nous évoquâmes certains de ses amis politiques qu’il faudrait recaser à l’Assemblée nationale. « De toute manière, ajouta-t-il, il seront fiers de porter l’écharpe tricolore, et quelques décorations feront le reste… ». Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République française, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt.

Et Paul-Henry Gendebien de conclure :

Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres qui n’étaient pas rien dans la politique française.

L’opinion publique française serait-elle prête à accueillir la Wallonie ? Selon un sondage réalisé par « France-Soir », 66% des personnes interrogées s’étaient prononcées favorablement. On atteignait même 75% dans les régions frontalières. Par ailleurs, de nombreuses personnalités politiques françaises, de tous horizons, dont certains candidats à l’élection présidentielle, ont également fait des déclarations dans ce sens.

On sait aussi que le général de Gaulle avait suivi de très près le Congrès National Wallon de Liège en 1945 qui, par le biais d’ un premier vote dit « du cœur », s’était prononcé majoritairement pour le retour à La France.

Dans son livre « C’était de Gaulle », l’ancien ministre français Alain Peyrefitte rapporte ces propos que le général lui avait confiés le 29 juillet 1967 :

Je sais bien qu’après la Libération, il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France. Mais nous avions suffisamment de difficultés avec les Anglais et les Américains pour ne pas rajouter celle-là. Alors, j’ai renvoyé mes visiteurs à un avenir plus lointain. Je leur ai dit que l’histoire des peuples est longue, qu’ils durent plus longtemps que toutes les constructions artificielles qu’on peut leur imposer. Et que le jour où la Wallonie, par la voix de ses représentants légitimes, ou de préférence par référendum, déciderait d’être rattachée à la France, nous leur ouvririons les bras de grand cœur.

Avant de conclure, il me faut encore aborder le cas particulier de la population germanophone. Ce fut, je pense, une erreur de l’avoir intégrée à la Région wallonne. Aujourd’hui, elle entend clairement s’affirmer comme une entité pleine et entière. Et ce sera aux germanophones eux-mêmes de décider de leur sort post-belge.

L’avenir plus lointain dont parlait de Gaulle est-il sur le point d’arriver ?

Une Flandre indépendante, Bruxelles comme ville-Etat, siège des organisations européennes et internationales, et une Wallonie intégrée à la France : la fin de la Belgique n’aurait certes rien d’apocalyptique. Nous serions enfin délivrés de ces interminables et stériles chamailleries communautaires, qui n’ont vraiment rien de valorisant.

Dans son livre « La Belgique est morte, vive la Belgique ! », publié en 2009, José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, écrit :

Si les civilisations sont mortelles, pourquoi un Etat de 10 millions d’habitants ne le serait-il pas ?

Quant à Jean Rey, l’un des pères de la construction européenne, voici ce qu’il déclarait, en 1947, à l’hebdomadaire « Pourquoi Pas ? » : (…) partout, quand un Etat unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu’il ne finisse pas par craquer. (…) La sagesse est de s’en apercevoir à temps.