Œillères wallonnes

Jules Gheude, essayiste politique (1)

J’ai été tout récemment invité par l’Université du Temps Libre d’Andenne à donner une conférence sur le thème « Quel avenir pour la Belgique ? ».

J’ai expliqué qu’au vu des résultats du dernier baromètre politique, la N-VA, créditée de 32,4% et étant de loin la première force politique du pays, serait incontournable au lendemain des élections législatives de 2019.

J’ai également souligné que ce parti entendait bien imposer son projet confédéraliste, projet qui a d’ailleurs été présenté par le ministre-président flamand (démocrate-chrétien !) Luc Van den Brande au début des années 90 et approuvé par le Parlement flamand en 1999.

J’ai rappelé, à cet égard, les propos tenus par Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, au journal québécois « Le Devoir » en 2007 : Nous voulons un véritable confédéralisme où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que  l’indépendance.

Et, pour que l’auditoire saisisse bien de quoi il s’agit, j’ai repris les explications fournies par le président de la N-VA, Bart De Wever, dans l’ouvrage récent de Frank Seberechts « Onvoltooid Vlaanderen » (Flandre inachevée) :

Il n’y a plus que deux entités, la Flandre et la Wallonie, qui ont toutes les compétences liées aussi bien à la personne qu’au territoire. La Région de Bruxelles-Capitale reçoit toutes les compétences liées au territoire ainsi que celles des dix-neuf communes et CPAS, et des six zones de police. Pour les matières communautaires, chaque habitant de Bruxelles – indépendamment de sa langue ou de son origine – choisit entre la Flandre et la Wallonie. Ce choix, qui n’est pas définitif et peut être modifié après une période d’attente, concerne l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse et le droit de vote pour le Parlement flamand ou wallon.

La confédération n’a plus que les compétences qui lui sont confiées par les entités. Pour nous, il s’agit de la défense, de la sécurité, des finances et des affaires étrangères.

En d’autres termes, la Belgique est réduite à l’état de coquille vide et il ne faudrait sans doute pas longtemps pour que la Flandre considère qu’elle est superflue et peut donc disparaître. Le confédéralisme serait, en fait, l’antichambre du séparatisme.

Les responsables francophones se refusent à voir cette réalité, tout comme ils ne semblent pas comprendre que la Flandre est devenue une véritable nation. Ils s’accrochent au schéma fédéraliste, dont Bart De Wever précise qu’il paralyse le Mouvement flamand. Il parle de deux démocraties qui se bloquent l’une l’autre.

Aujourd’hui, les responsables francophones font la sourde oreille. Mais on sait aussi qu’ils ont toujours fini par céder aux exigences flamandes.

En 1988, pour que la région bruxelloise voie enfin le jour, ils n’ont pas hésité à sacrifier José Happart et la cause fouronnaise. En 2001, en échange d’un refinancement de la Communauté française, ils ont concédé à la Flandre des avantages substantiels, telle la régionalisation de la loi communale permettant de mettre au pas les francophones de la périphérie. Les « non demandeurs » avaient aussi convenu de ne pas scinder Bruxelles-Hal-Vilvorde sans extension géographique de Bruxelles, de ne pas toucher aux allocations familiales, ni de s’allier à la N-VA. On sait ce qu’il est advenu de ces engagements. Comme l’a écrit Paul-Henry Gendebien : La barricade était en papier mâché.

Les francophones lâcheront-ils à nouveau en 2019 ? Si tel devait être le cas, il est clair que la Wallonie se retrouverait dans une situation budgétaire intenable.

Professeur émérite d’Economie à l’Université de Liège, Jules Gazon a analysé, sur base des chiffres de 2012, comment se présenterait la Wallonie si la Flandre devait proclamer son indépendance. Son constat est sans appel : Une Wallonie indépendante présenterait un déficit public par rapport au PIB supérieur à celui de la Grèce en 2009. (…) L’effort imposé à tous les Wallons serait d’une telle ampleur qu’il en résulterait un climat insurrectionnel.

Chaque fois que je suis invité à m’exprimer en Flandre, la question m’est systématiquement posée : N’est-ce pas dans l’optique d’un plan B – une Belgique résiduelle sans la Flandre – que la Communauté française a été débaptisée en Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Ma réponse est claire : il faut être deux pour danser le tango. Or, les sondages révèlent que, de façon très majoritaire (cela va de 68 à 73,9% !), les Bruxellois se prononcent pour l’autonomie en cas de disparition du pays. Voilà qui démontre bien le caractère illusoire d’un WalloBrux, dont François Perin a dit : Cette Belgique en réduction serait tout aussi médiocre que l’autre et nous aurions en prime les Saxe-Cobourg, dont la Flandre se serait débarrassée !

Vu ce qui précède, il s’avère que la seule option d’avenir réaliste pour la Wallonie passe par la France, via un statut particulier.

Interrogé à cet égard, le constitutionnaliste français Didier Maus répond : Il serait tout à fait possible de créer un titre spécial « De la Wallonie », qui contiendrait une mini-Constitution sur mesure.

Et de poursuivre :

Il serait parfaitement réalisable de conserver en l’état, au moins pour l’essentiel, et pour une durée à déterminer, le droit belge du travail, celui de la sécurité sociale, et certains droits « connexes », des pans du droit fiscal, le droit des affaires, du commerce, etc. La région wallonne, et aussi la région bruxelloise si la question était posée, conserveraient les compétences qui sont aujourd’hui les leurs, y compris le système éducatif, avec l’enseignement supérieur.

Tout cela, je l’ai exposé devant mon auditoire andennais. Une dame a déclaré : Je préfère encore vivre dans la pauvreté que de devenir Française !

Je respecte ce point de vue. Après tout, on ne peut faire le bonheur des gens contre leur gré…

 

(1) Derniers ouvrages parus : « François Perin – Biographie » (Editions Le Cri, 2015) et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016.