Une monarchie est-elle compatible avec le principe de l’égalité des chances?

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Le SOIR – LE 27/02/2018

JULES GHEUDE, ESSAYISTE POLITIQUE *

La version néerlandaise de cette carte blanche a été publiée sur le site de Doorbraak : https://doorbraak.be/monarchie-en-gelijke-kansen/

Du refus du roi Baudouin de signer la loi sur l’avortement à l’avènement au gouvernement fédéral de la N-VA et ses projets séparatistes, le rôle de la monarchie belge paraît de plus en plus illusoire. Et ne cadre plus du tout avec le principe d’égalité des chances qui fonde nos sociétés démocratiques modernes.

Vous saurez tout sur l’actualité des têtes couronnées  ». Ainsi débute une émission télévisée bien connue.

Et les présentateurs de s’extasier sur le raffinement de telle toilette, sur les « progrès remarquables » de tel petit prince ou de telle petite princesse, sur le côté enchanteur de ces vacances en famille passées dans les plus luxueuses stations de ski, sans oublier le souci des souverains pour les causes humanitaires et leur empathie envers « les plus défavorisés ».

N’y a-t-il pas, dans tout cela, quelque chose qui dérange et qui vient contredire, de manière flagrante, ce fameux concept de « l’égalité des chances » dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles.

Les migrants, les sans-abri, ceux et celles qui perdent leur emploi, les « petits retraités » sont à mille lieues d’un couple royal qui se plaît à poser sur le célèbre banc de pierre en face du Taj Mahal. Leur quotidien n’est pas celui des palaces de Gstaad ou du Verbier ! Que doivent-ils ressentir lorsqu’un membre du protocole leur explique qu’ils vont rencontrer quelqu’un de la famille royale et qu’il convient d’utiliser les termes de « Sire », « Majesté » ou « Monseigneur » ? Quant aux entretiens, ils se font toujours d’un ton monocorde et artificiel.

Un conte de fée au XXIe siècle ?

Le mariage du prince Harry et de Meghan Markle, le 19 mai prochain, nous est annoncé comme « l’événement de l’année ». Il sera l’occasion, pour les grands couturiers, de manifester leur talent. Le « gotha » défilera, paré de ses plus beaux atours. Devant les postes de télévision, les yeux des « sujets » seront censés s’écarquiller. Mais le conte de fée a-t-il encore sa place au XXIe siècle ?

On sait comment ces familles royales se sont constituées. L’histoire est truffée de récits sanglants où le plus fort s’impose, établit son pouvoir et fait en sorte qu’il soit transmis à ses descendants. Des territoires se sont ainsi formés au gré de spoliations successives, sans que les populations concernées aient eu voix au chapitre.

La fierté du rang

Dans L’Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar a cette magnifique formule : «  Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats.  »

Et les mariages princiers feront le reste. En 1548, une petite fille de cinq ans et demi, Mary Stewart, reine d’Ecosse, se voit ainsi promise au dauphin de France, âgé lui de quatre ans. Des unions ont même lieu entre membres d’une même famille.

Les titres de noblesse et autres privilèges viennent récompenser et enrichir la caste des courtisans obséquieux.

Dans Le Mariage de Figaro, écrit en 1778 – onze ans avant la Révolution française –, Beaumarchais s’en prend violemment à cette noblesse parasite et imbue d’elle-même. Dans un monologue brillant, Figaro déclare : «  Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. »

Bien « des têtes couronnées de droit divin » connurent le billot ou la guillotine. Et le sang versé n’était pas bleu, mais rouge !

Un choix imposé

1789-1804 : Il ne fallut que quinze ans après la Révolution française pour que Napoléon se sacrât lui-même empereur, en présence du pape. Le népotisme renaissait. Les membres de la famille entrèrent dans la valse des titres et autres gratifications.

Au lendemain de la défaite de Napoléon à Waterloo, la monarchie fut rétablie en France, mais son principe ne cessera d’être contesté. De droit divin, elle finit par devenir constitutionnelle. La monarchie de Juillet (1830-1848) cédera la place à la Seconde République jusqu’en 1852. Retour à l’Empire (1852-1870) avant l’établissement définitif de la République.

Lorsque le Royaume des Pays-Bas éclata en 1830, le sort de nos contrées fut soumis aux plénipotentiaires européens, réunis à Vienne. Pour l’Angleterre et ses alliés, il était exclu que nous fussions intégrés à la France. L’on opta donc pour une nouvelle monarchie de type constitutionnel, avec, à sa tête, Léopold, un membre des Saxe-Cobourg, oncle de la reine Victoria.

Une fois de plus, le peuple ne fut pas consulté. Même le choix du souverain nous fut imposé.

Question de légitimité

Aujourd’hui, des voix s’élèvent, notamment du côté flamand, pour rendre la monarchie strictement protocolaire. C’est notamment le cas de la N-VA et du Vlaams Belang, tous deux d’essence républicaine.

La question n’est pas de savoir si une monarchie coûte ou non plus cher qu’une république. Les frais de représentation de l’Elysée sont, eux aussi, très importants.

La question est de savoir si la monarchie se justifie encore de nos jours.

A cette question, l’écrivain français Jean d’Ormesson, avait bien répondu. Dans son livre Garçon de quoi écrire, il précisait : «  Mon père était ardemment républicain. Le principe monarchique, en particulier, lui apparaissait tout à fait ridicule. L’idée qu’une collectivité puisse assurer son avenir en en remettant la charge à une famille donnée lui semblait folle. Comme à moi. Les institutions monarchiques, au sens bien entendu où les théoriciens de la monarchie les prônent, conviennent plus à mon avis au règne animal qu’à celui de l’homme. »

De son côté, Hugo Claus avouait ne pas comprendre comment un être humain pouvait être supérieur à un autre en fonction du simple critère de sa naissance.

La monarchie est pérenne, quelles que soient la valeur et la compétence des membres qui la composent. « La personne du Roi est inviolable », stipule l’article 88 de notre Constitution. Un Président, lui, est élu démocratiquement, à périodes régulières. Une fois son mandat terminé, il peut faire l’objet de poursuites judiciaires et être condamné.

Grotesque entourloupette

On se souvient de la crise constitutionnelle engendrée par le refus du roi Baudouin de signer la loi de dépénalisation de l’avortement. De façon à permettre la promulgation de la loi, le souverain dut être mis en impossibilité de régner durant quarante-huit heures !

Cette entourloupette grotesque montre bien que le pouvoir législatif appartient au seul parlement. Le roi n’a pas à interférer en la matière, en invoquant un quelconque problème de conscience personnelle.

Faire jouer au Roi le rôle de cachet-tampon est une absurdité, que la Constitution ferait bien de supprimer. Dès lors qu’une loi a été adoptée par le Parlement, sa promulgation devrait être automatique.

Le caractère illusoire de la monarchie belge apparaît également dans le fait que le Roi, qui a juré de maintenir l’intégrité du territoire, s’est vu contraint, en 2014, d’accepter la présence de la N-VA au sein du gouvernement fédéral, tout en sachant que l’article 1er des statuts de ce parti prône l’avènement d’une République flamande. Kafkaïen, n’est-il pas ?

*Derniers livres parus : François Perin – Biographie, Le Cri, 2015 ; «  Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes  », Mon Petit Editeur, 2016.

 

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