A mes compatriotes wallons pour l’année 2018

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Catalogne, Ecosse, Flandre… Il est, dans l’Histoire, des évolutions contre lesquelles on ne peut rien.

Durant des siècles, les peuples n’ont pas eu leur mot à dire quant à leur destin.  Ils furent ballotés d’un régime à un autre, au gré des guerres et des mariages princiers. Les Etats-Nations se sont constitués ainsi, par le fer et dans le sang. Rien de particulièrement glorieux dans tout cela…

Aujourd’hui, et l’on ne peut que s’en réjouir, les choses ont bien changé. Le suffrage universel permet aux citoyens de s’exprimer librement quant à leur avenir.

En pensant miner le mouvement nationaliste catalan, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, s’est fourvoyé. Les urnes viennent de parler et les indépendantistes conservent leur majorité absolue au Parlement catalan. Ce fait, ni Madrid ni l’Union européenne ne pourront l’ignorer.

Il en va de même en France, avec la récente victoire des nationalistes corses.

Quant à la Belgique, elle est bel et bien entrée dans une phase de déliquescence irréversible, amorcée par les 541 jours sans gouvernement de plein exercice qu’elle a connus avec la démission du gouvernement Leterme II, le 22 avril 2010.

La saga du RER et des nuisances sonores causées par l’aéroport de Bruxelles, l’impossibilité de construire un stade « national », la manière surréaliste avec laquelle est abordée la problématique énergétique : autant d’éléments qui attestent aujourd’hui de la difficulté de plus en plus grande à assurer la gestion de l’Etat.

La Belgique, depuis sa création artificielle en 1830 – volonté des grandes puissances de l’époque, notamment l’Angleterre, de se prémunir contre la France -, n’a cessé d’être handicapée par la dualité Nord-Sud.

Il fallut plusieurs décennies avant que la Flandre ne finisse par occuper la place qui lui revenait en termes de culture, de langue et de représentation politique. Cela a laissé des traces qui se font encore sentir de nos jours.

Six réformes institutionnelles ne sont pas parvenues à engendrer une cohabitation sereine des deux grandes Communautés. Sans doute aucune goutte de sang n’a été versée, mais force est de constater que la complexité extrême de l’organigramme politique est un facteur majeur de paralysie. Jean Qautremer, le correspondant du journal « Libération » à Bruxelles, a bien résumé la situation, dans son article du 28 avril 2016, intitulé « Le Belgique près de défaillir ? » :

Cinquante ans de lutte communautaire entre Flamands et Wallons et de détricotage de l’Etat central au profit des régions (six réformes constitutionnelles depuis 1970) ont conduit le royaume dans une voie sans issue : impotence, incompétence, irresponsabilité.

Entre le Nord et le Sud, le fossé économique est béant : la Wallonie affiche un taux de chômage deux fois supérieur à celui de la Flandre. En 2016, celle-ci a exporté pour 205,7 milliards d’euros, soit près de 5 fois plus que la Wallonie (42,6 milliards).

On n’ose imaginer le sort de la Wallonie en 2020, lorsqu’elle sera privée des quelque 6,5 milliards d’euros de transferts financiers en provenance de la Flandre !

Les responsables francophones ne semblent pas prendre conscience de la réalité. Tout se passe pour eux comme si la Belgique était vouée à l’éternité. Les émissions télévisées « Place royale » et « C’est du belge ! » sont là pour entretenir la fibre « patriotique » !

Mais les sondages tiennent un tout autre langage, eux qui créditent aujourd’hui la mouvance nationaliste flamande (N-VA et Vlaams Belang) de près de 40% d’intentions de vote. Et l’on commettrait une lourde erreur en pensant que cette mouvance est absente des autres formations politiques. Les déclarations du député CD&V Hendrik Bogaert sont là pour nous le rappeler !

L’ancien éditorialiste influent du « Standaard », Manu Ruys, vient de décéder. Il avait écrit, en 1973, le livre « Les Flamands », dont le sous-titre est tout à fait éloquent : Un peuple en mouvement, une nation en devenir.

Cette nation, elle existe bel et bien aujourd’hui, comme le précise le préambule de la « Charte pour la Flandre », présentée en 2012 par le gouvernement flamand. Et rien ne pourra empêcher cette Nation de devenir à terme un Etat !

Gouverner, dit-on, c’est prévoir. C’est faire en sorte de ne pas se retrouver, à un moment donné, devant le fait accompli, contraint de réagir dans la précipitation.

Voilà près de dix ans que j’exhorte les responsables politiques wallons à réfléchir à cette hypothèse de scission de la Belgique, hypothèse dont le sage Xavier Mabille, président du CRISP, avait dit en 2006 qu’il ne fallait en aucun cas l’exclure.

Les travaux approfondis que nous avons personnellement menés et qui ont fait l’objet de publications, démontrent que seule une intégration de la Wallonie à la France, avec un statut de large autonomie, pourrait constituer une solution réaliste.

Jacques Lenain, ce haut fonctionnaire française aujourd’hui retraité, a approfondi la question. Il s’en est entretenu avec le constitutionnaliste réputé Didier Maus, lequel confirme :

Il serait parfaitement possible de créer un titre spécial « De la Wallonie… »  qui contiendrait une mini constitution sur mesure pour la Wallonie. Il en découle que, sur le fondement de cette mini-constitution, il serait parfaitement réalisable de conserver en l’état, au moins pour l’essentiel, et pour une durée à déterminer le droit belge du travail, celui de la sécurité sociale, et certains droits « connexes », des pans du droit fiscal, le droit des affaires, du commerce, etc. La région wallonne, et aussi la région bruxelloise si la question était posée, conserveraient les compétences qui sont aujourd’hui les leurs, y compris le système éducatif, avec l’enseignement supérieurCe ne serait pas une difficulté de faire de la sorte puisque il en est déjà ainsi, même si c’est avec moins d’ampleur, dans certains territoires français, qui, selon les cas, disposent d’une sécurité sociale propre (Polynésie, Calédonie,…), d’un droit du travail propre (même s’il est largement copié sur celui de la métropole), de nombre de dispositifs fiscaux particuliers, et d’autres régimes spéciaux dans divers domaines (en Corse comme Outre-mer).

(http://www.belgique-francaise.fr/notes-complementaires/wallonie-francaise—cadre-constitutionnel—entretien-avec-didier-maus-constitutionnaliste-francais)

Nous avons la chance énorme de relever d’un cadre général que le Wallon André Renard qualifiait lui-même de grand flambeau, de grande lumière de culture. Ne sommes-nous pas, en effet, des Français que les hasards de l’Histoire ont contraints de vivre en dehors de l’Hexagone ?

Evoquant cette intégration de la Wallonie à la France, Jacques Attali, l’ancien conseiller du Président François Mitterrand, a déclaré : C’est un beau débat. Qu’il commence !

Voilà, en guise de vœux pour 2018, le message que je tenais à adresser à mes compatriotes wallons.

(1) Derniers ouvrages parus : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015, et « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, Paris, 2016.