Corse / Wallonie : un intéressant échange de mails entre l’essayiste Jules Gheude et Jacques Lenain, haut fonctionnaire français, aujourd’hui retraité.

 

 

 

 

 

Lors des Etats généraux de Wallonie, démarche citoyenne initiée en mai 2009 par Jules Gheude afin de réfléchir aux scénarios post-belges possibles (https://sites.google.com/site/etatsgenerauxdewallonie/), Jacques Lenain avait défendu le projet d’intégration de la Wallonie à la France, via un statut particulier de large autonomie.

Jules Gheude sollicite aujourd’hui le point de vue de Jacques Lenain sur le cas spécifique de la Corse

La question de Jules Gheude du 13 décembre 2017

 

Cher Monsieur Lenain,

Comme vous le savez, Jean-Pierre Chevènement (ancien ministre et sénateur de Belfort, président d’honneur du Mouvement républicain et citoyen) s’est prononcé clairement au sujet de l’avenir de la Belgique.

Le 8 juillet 2010, il déclarait, dans « Paris Match » :

Je le répète, si les francophones le souhaitaient et le demandaient par référendum et si, en toute hypothèse, les Flamands prenaient leur indépendance – conditions qui ne sont pas aujourd’hui réunies -, je trouverais juste de les accueillir dans la République française sous un statut à déterminer. Ce pourrait être le statut actuel avec un simple rattachement de la sécurité sociale wallonne à la sécurité sociale française. Mais cela mériterait naturellement que l’on regarde cette éventualité de plus près le cas échéant.

Aujourd’hui, face à la victoire des nationalistes corses, voici ce que précisé l’intéressé :

Le succès des nationalistes corses peut être relativisé par l’importance de l’abstention. Au total, ils ne représentent que moins d’un quart des inscrits. Mais ce serait une erreur de sous-estimer la poussée de l’ethnicisme en Corse comme partout ailleurs en Europe. C’est une tendance de fond qu’on a pu observer depuis le début des années 90 en Europe centrale et orientale, dans l’ex-URSS, dans les Balkans, et maintenant en Europe occidentale avec la Catalogne, la Flandre, la Lombardie et la Corse. Le cas corse présente une originalité car la Corse n’est pas une région riche. Elle bénéficie de transferts massifs de la part de la collectivité nationale de laquelle les nationalistes corses aspirent à se détacher. C’est la limite de leur revendication. Celle-ci peut cependant se révéler contagieuse. C’est pourquoi on attend du gouvernement de la République française qu’il reste ferme sur ses principes : la République n’a pas de concessions à faire à l’ethnicisme.

J’aimerais connaître votre sentiment à ce sujet.

Bien cordialement,

Jules Gheude

 

La réponse de Jacques Lenain – 20 décembre 2017

Monsieur Gheude, bonjour !

  1. Il y a certainement des enseignements à tirer de l’évolution du statut français de la Corse (plus de 330 000 habitants), statut toujours en évolution, déjà depuis quelques décennies, quand on pense à ce que devrait et pourrait être le futur statut français d’une Wallonie (plus de 3 600 000 habitants) qui serait tentée demain de faire le choix de la France comme Etat de substitution à un Etat belge en voie de décomposition (lente, hésitante, mais continue et irréversible).
  2. J’ignorais ce commentaire de juillet 2010 de Jean-Pierre Chevènement, et notamment : Ce pourrait être le statut actuel avec un simple rattachement de la sécurité sociale wallonne à la sécurité sociale française. 

Jean-Pierre. Chevènement dit en fait, à sa manière, dans une formulation ramassée, ce que j’ai exposé, quelques mois plus tôt, pour la première fois publiquement, en mai 2009, lors des « Etats généraux de Wallonie », organisés et tenus grâce à vous à l’Université de Liège, à savoir que la Wallonie, si elle faisait ce choix de la France comme nouvel Etat, pourrait (« possibilité » politique et juridique du point de vue français) et devrait (« nécessité » politique et juridique des points de vue wallon et français) conserver son statut actuel, moyennant quelques accommodements. Un projet qui était sans précédent, absolument contraire au discours réunioniste wallon traditionnel, qui ne considérait l’intégration de la Wallonie à la France que par une assimilation législative et institutionnelle intégrale, ne laissant aucune place, sauf secondaire et fugace, à l’héritage juridique belge et à l’autonomie institutionnelle wallonne.

Je constate donc que le sens de cette phrase de Jean-Pierre Chevènement est très cohérent avec mon projet argumenté, développé et écrit, de mai 2009. On rejoint ici ce statut d’intégration-autonomie pour une Wallonie française, que vous connaissez bien depuis lors, tout comme le connaissait également le principal conseiller de Jean-Pierre Chevènement sur la « question belge », Jean-Yves Autexier (sénateur de la République et animateur du Cercle franco-wallon de Paris à l’époque).

Par ce projet, par cet argumentaire, j’ai été plus loin que de « dire » cette « possibilité » et cette « nécessité ». J’ai tenté d’en détailler le contenu et d’en démontrer la pertinence, par de nombreux textes explicites (tous consultables sur le site www.belgique-francaise.fr).

En février, 2016, j’ai complété ma propre analyse par un entretien écrit avec Didier. Maus, constitutionnaliste français éminent, qui a confirmé qu’un tel statut, aussi « original » soit-il, est compatible avec la structure et « l’esprit » actuel de la Constitution française, laquelle permet des statuts différenciés, de plus en plus, pour certains de ses territoires (http://www.belgique-francaise.fr/notes-complementaires/wallonie-francaise—cadre-constitutionnel—entretien-avec-didier-maus-constitutionnaliste-francais).

Malheureusement, jusqu’à présent, la mouvance rattachiste n’a pas encore compris la portée absolument stratégique de « l’annonce » de la faisabilité/nécessité d’une intégration » de la Wallonie à la France par la voie du maintien de son autonomie héritée du système belge, ainsi que le caractère  prioritaire de l’action qui consiste à faire connaître une telle possibilité aux élites décisionnelles et influentes de Wallonie.

3.  Pour ce qui est de la Corse, j’adhère globalement au point de vue de Jean-Pierre Chevènement, sauf pour l’usage qu’il fait du mot « ethnicisme ».

Comme lui, je pense que la récente victoire  nationaliste corse, précédée de celle de décembre 2015, est une victoire électorale plus apparente que réelle, tout d’abord du fait que cette majorité politique est relative, limitée et fragile, et ensuite parce que la Corse est dans la dépendance financière absolue, et non réversible, de l’État français. Et il faut aussi mentionner la dépendance physique, illustrée par le fait que la France continentale compte trois à quatre fois plus de Corses que l’île elle-même !

Je crois, comme Jean-Pierre Chevènement, que la question corse, née dans les années ’60 (quand la filière coloniale, si longtemps offerte aux jeunes Corses migrants, a été fermée), va, après un semblant d’effacement, redevenir embarrassante, et ce pour longtemps !

Le mouvement nationaliste corse a bien deux ailes, l’aile autonomiste, qui se veut adepte d’un séparatisme partiel, au sein de l’État français (c’est-à-dire avec son argent), et l’aile indépendantiste, qui prétend à la séparation pleine et entière (sans dire avec quels moyens). L’unanimité porte sur le fait que la phase autonomiste doit, de toute façon, précéder l’avènement de la partition totale. C’est l’affaire d’une ou deux générations, selon le point de vue indépendantiste, radical et affirmé, de Jean-Guy Talamoni, président de l’assemblée corse, tandis que l’autonomiste Gilles Simeoni, chef de l’exécutif corse, place l’échéance indépendantiste à beaucoup plus long terme.

Il ne faut aucun doute que cette seconde option, plus prudente mais tout aussi affirmée, l’emporte aujourd’hui, dans une proportion de deux tiers/un tiers quant au poids électoral.

Les Corses veulent, majoritairement, un changement de leur classe dirigeante, discréditée  (comme c’est aussi le cas dans le reste de la France…) et la seule offre politique organisée et crédible  est, présentement, celle proposée par la mouvance nationaliste, jeune et vierge.

Il n’est plus question de « lutte armée ». Celle-ci a-t-elle d’ailleurs vraiment eu lieu ? Il suffit des doigts des deux mains pour compter le nombre de combattants « libérateurs » corses tués par des balles « colonialistes » françaises, et le nombre de « colonialistes » français tués par des balles « indépendantistes » corses !

Le renoncement à toute forme de violence explique aussi le succès actuel des nationalistes corses, autonomistes ou indépendantistes.

Ceux-ci savent pleinement que la Corse est dans la dépendance financière absolue de la France et que les choses ne sont pas près de changer. L’aigreur à l’égard de Paris n’en est que d’autant plus vive.

Aussi, dès la victoire nationaliste acquise, Gilles Simeoni, a-t-il tenu à mettre les points sur les i, dans son entretien accordé au journal « Le Monde » du 12 décembre. Après les propos d’usage dans de telles circonstances  (l’État français doit dialoguer, sortir du déni et du silence…), et le rappel des exigences symboliques (co-officialité de la langue corse, statut de résident corse, amnistie des prisonnier), Gilles Simeoni détaille la « facture » qu’il compte soumettre à l’État français : « un statut fiscal spécifique », le « transfert de ressources fiscales », « l’affectation du produit de l’impôt », le financement par l’Etat français du « rattrapage historique des infrastructures » (pourtant supérieures à celles de la Wallonie…), etc.

Donc de l’argent public français avant tout, sans pouvoir en préciser l’usage. De l’argent « en plus » et « libre d’emploi » !

Mais, au nom des siens, Gilles Simeoni écarte tout transfert de pouvoirs régaliens, extérieurs (affaires étrangères, défense) comme intérieurs (police, justice) Et, surtout, il ne demande pas la maîtrise, par la Corse, même à titre partiel, du système de santé, de celui de protection sociale (minima sociaux, assurance-maladie, retraites de base et complémentaires, prestations familiales, etc.) et de toute autre grande politique (agriculture, environnement, transports, logement, etc.).

Nous sommes ici très loin de la démarche flamande ! Et c’est ce qui explique en partie le succès électoral présent, car l’immense majorité des Corses comprend que la France est indispensable

Pour ce qui est du système éducatif, on comprend que seule la maîtrise corse des programmes est visée, pour pouvoir introduire dans les cerveaux l’enseignement du seul amour de la « patrie corse » et une certaine détestation de la France.

Il en va ainsi à l’Université de Corte, entièrement financée par l’Etat français (une méthode mise en œuvre avec succès par les nationalistes catalans contre l’Espagne et Madrid, comme par les nationalistes écossais contre l’Angleterre et Londres, et, disons-le, par les nationalistes flamands contre la Belgique et sa partie francophone !).

Pour le moment, les représentants autorisés de l’Etat français ont rendu une réponse dilatoire, qui peut se résumer ainsi : mettez d’abord en place le « statut unique » que vous avez voulu, donc la fusion des deux Départements avec la Région, et ce à cadre de compétences constant, et à budget constant, et puis on verra .

Plus de compétences demain, avec évidemment les ressources financières correspondantes ? Pourquoi pas ? Les élites dirigeantes françaises ne sont majoritairement pas opposées à la poursuite du chemin corse vers plus d’autonomie. Mais quelles compétences exactement, et avec quelles ressources, en nature et en niveau ? Donc quelles responsabilités ?

Car c’est refuser la véritable autonomie/indépendance, qui est toujours financière, à savoir subvenir à ses besoins, au moins à terme connu, si on ne cherche pas vraiment à financer les dépenses publiques locales par les seules ressources publiques locales. En tout cas, le piège financier va se refermer sur les nationalistes corses : sauront-ils s’en délivrer ? C’est peu probable. La suite de l’histoire est donc à la fois très intéressante et fort incertaine.

  1. Il y a donc au moins deux sujets corses majeurs qui peuvent être considérés comme très intéressants au regard du sort présent et futur de la Wallonie.

Le premier sujet est que l’évolution vers « toujours plus d’autonomie » du statut de la Corse, évolution inévitable et acceptée par les élites dirigeantes françaises, apporte la preuve qu’un grand statut français d’autonomie est aussi parfaitement possible pour la Wallonie, et tout aussi inévitable.

Le second sujet est que la question financière, souvent semi-occultée, est primordiale, tant pour la Corse face à la France, que pour la Wallonie face à la Flandre, et demain avec la France comme successeur possible et nécessaire de la Flandre ! Car l’autonomie statutaire, ce n’est pas l’autonomie financière, la seule vraie, et tout particulièrement pour la Corse et la Wallonie !

Cependant, à long terme, une Wallonie française aura plus d’autonomie réelle qu’une Corse française, car le potentiel économique structurel de la première est tout autrement prometteur que celui de la seconde (qui ne pourra sûrement pas égaler Malte, et encore moins Chypre, les deux seules îles indépendantes de la Méditerranée, sauf pour la place qui y est celle de la criminalité) !

Bien cordialement,

Jacques Lenain