La grosse touche de rouge de Paul Magnette

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de cette opinion a été publiée sur le site de Doorbraak : https://doorbraak.be/paul-magnette-dieprode-toets/

Selon le dernier baromètre politique, le PS passe sous la barre des 20%. Avec 19,5% d’intentions de vote en Wallonie, il est devancé par le MR (22,1%) et talonné par le PTB (18,9%).

Si ces résultats devaient se confirmer lors des élections de 2019, il serait préférable que le PS choisisse de rester dans l’opposition. Nous ne devrions aller au pouvoir qu’avec la certitude de pouvoir marquer les choses d’une forte touche de rouge, a estimé Paul Magnette, le bourgmestre de Charleroi, lors de l’émission dominicale de RTL.

Marquer les choses d’une forte touche de rouge. N’est-ce pas ce que le PS a eu l’occasion de faire en Wallonie durant 30 ans, en exerçant, de façon ininterrompue, la ministre-présidence ?

Et si Paul Magnette, par décence, s’abstient de commenter la politique menée aujourd’hui par son successeur Willy Borsus, il nous paraît important de rappeler l’héritage que ce dernier s’est vu léguer.

Le PS ne cesse de vanter les mérites du Plan Marshall, mis sur pied en 2005. Mais en février dernier, Giuseppe Pagano, professeur d’Economie à l’Université de Mons, et Didier Paquot, responsable du Département « Economie-R&D » à l’Union wallonne des Entreprises, ont confessé leur inquiétude face aux résultats décevants.

Ce n’est pas le bien-fondé du Plan qui est pointé du doigt, mais bien l’inefficacité de sa mise en application.

En 2016, et pour la troisième année consécutive, les exportations wallonnes ont connu une baisse (- 0,5%), avec un chiffre de 42,6 milliards d’euros, alors que la Flandre enregistrait une progression de 10,6%, avec un montant de 205,7 milliards.

Force est de constater que la part de l’industrie dans le PIB wallon n’est que de 14,2%. Quant au chômage, s’il commence à baisser, son taux reste deux fois supérieur à celui de la Flandre.

Une Flandre où, comme l’indique le dernier classement Eurostat relatif au PIB/habitant, toutes les provinces affichent un taux supérieur à la moyenne de l’Union européenne (indice : 100), à l’exception du Limbourg (99). Avec 121, la Flandre réalise un écart de 35 points avec la Wallonie, où l’ensemble des provinces reculent : – 2 à Liège avec 86 ; – 1 en Hainaut avec 77 ; – 4 à Namur avec 81 ; – 2 au Luxembourg avec 77.

Voilà la réalité !

Et lorsque Paul Magnette affirme qu’il n’y a pas de surconsommation wallonne en matière de santé, il se voit contredire par le rapport du Vlaams & Neutraal Ziekenfonds (Mutuelle flamande et neutre).

Ainsi, le Wallon  a coûté en 2016 84,26 euros de plus que le Flamand en soins de santé. Et l’on observe une différence de 5,4 jours d’indemnisation entre le Sud et le Nord  en ce qui concerne l’incapacité de travail et l’invalidité.

On remarque aussi que 3 Flamands sur 4 recourent au Dossier Médical Global, ce qui est loin d’être le cas en Wallonie.

Paul Magnette fustige Benoit Lutgen pour avoir rompu le contrat qui le liait au PS en Wallonie. Mais l’affaire aura au moins eu le mérite d’offrir une alternative à la Wallonie.

La nouvelle équipe au pouvoir s’est engagée dans une voie radicalement différente, avec, comme objectifs, une gouvernance plus propre, une rationalisation drastique des outils de travail, la promotion de l’entrepreneuriat et le retour à l’équilibre budgétaire.

Selon Olivier de Wasseige, le nouveau patron de l’UWE, il est impératif de développer une vision stratégique, avec 2025-2030 comme horizon. Mais il est convaincu qu’une vingtaine de mesures peuvent relancer l’économie wallonne avant la fin de la législature. Ces mesures visent la formation, les technologies numériques, l’énergie,  la mobilité et la croissance des entreprises

L’UWE propose ainsi de revoir l’organisation du Forem, de délimiter quatre zones franches, de réduire la fiscalité sur les investissements et les coûts de l’énergie électrique. Les patrons wallons plaident également en faveur d’un plan de financement pour réhabiliter les friches et équiper les zones industrielles en écoles et moyens numériques.

Enfin, il est impératif de redéfinir le rôle des pôles de compétitivité et de mettre fin à la concurrence déloyale entre les structures publiques et subsidiées (notamment les universités) et le secteur privé.

Tout cela nous paraît aller dans le bon sens.

Pour le ministre wallon de l’Economie, Pierre-Yves Jeholet, la page du Plan Marshall doit être tournée : Cela risque d’être contre-productif si on le garde après 2019. C’est devenu une opération marketing. Le problème avec ce plan, c’est qu’on a mis un cachet Marshall sur de nombreux dispositifs qui n’ont pas de liens avec le redressement de la Wallonie.

Il faut permettre à la nouvelle équipe en place de faire ses preuves, sans l’importuner par des actions syndicales à répétition.

Ces 30 dernières années, la politique wallonne a été marquée par une hypertrophie politico-administrative, fruit d’un clientélisme effréné. La Carolorégienne, Publifin et Intradel ont montré à quels errements cela a pu mener.

La stratégie syndicale s’est aussi révélée suicidaire. Elle a suscité l’image négative d’une région prompte à déposer l’outil. La pire méthode pour attirer les investisseurs étrangers.

Aujourd’hui, le gouvernement wallon a décidé de fusionner les divers réseaux des TEC et d’instaurer un service minimum en cas de grève. Le fait que seule la CGSP se mobilise contre ces mesures montre bien que l’action est strictement politique. En attendant, les usagers (notamment les étudiants en période d’examens) sont les otages de cette stratégie aussi inacceptable qu’irresponsable.

On se souvient de la Grande Grève de l’hiver 60-61 contre la fameuse Loi unique du gouvernement Gaston Eyskens. On se souvient aussi qu’à peine les socialistes revenus au pouvoir, cette même loi fut appliquée.

Tout cela fait songer au catoblépas, cet animal légendaire qui, en raison de sa lourde tête traînant à terre, était amené à brouter ses propres pattes…

Si l’écart économique avec la Flandre ne cesse de se creuser, le pays sera bientôt ingouvernable. Voilà déjà longtemps qu’il ne constitue plus une nation. D’où l’impossibilité aujourd’hui de construire un stade « national ».

(1) Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les Vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise est sortie chez Doorbraak Boeken, avec une préface de Bart Maddens (KU Leuven).

 

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