Face aux évolutions irréversibles, il ne sert à rien de mener des combats d’arrière-garde

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de ce texte a été publiée sur le site de Knack :

http://www.knack.be/nieuws/belgie/bij-onomkeerbare-ontwikkelingen-helpen-achterhoedegevechten-niet/article-opinion-934823.html

Feu Xavier Mabille, président du CRISP, était connu pour la pertinence de ses analyses politiques.

Evoquant l’avenir de la Belgique, il écrivait :

Au cas où s’accomplirait la scission de l’Etat (hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure), il m’apparaît clairement que le problème ne pourrait qu’acquérir alors une dimension européenne et internationale qui lui fait défaut jusqu’à cette date. (…) Les Etats voisins et les institutions internationales dont la Belgique est membre seraient contraints de sortir de la réserve que leur imposent actuellement leurs relations diplomatiques. Les rapports de force qui régissent actuellement le débat institutionnel en Belgique même cesseraient bien évidemment de s’imposer et laisseraient place à d’autres. (2)

Comment ne pas établir un parallèle  avec la crise que traverse en ce moment l’Espagne suite à la question catalane ?

Pour le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, la seule issue à cette crise, c’est le respect de la Constitution ; constitution dont l’article 2 stipule qu’elle a pour fondement l’unité indissociable de la Nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols.

L’Espagne étant indissociable et indivisible, il est logique que ses autorités ne peuvent que s’opposer à toute mouvance visant à compromettre l’intégrité du territoire.

Mais, dans le même temps, elles n’interdisent pas aux formations dites indépendantistes de se présenter aux élections. C’est ainsi que, de façon tout à fait démocratique, la Catalogne s’est prononcée en 2015, à 47,8%, pour la séparation d’avec l’Espagne et que ce score a permis aux indépendantistes de décrocher 72 des 135 sièges, soit la majorité absolue, au Parlement catalan.

En vertu du statut d’autonomie que le pouvoir madrilène a, conformément à la Constitution espagnole, octroyé à la Catalogne, celle-ci a donc toute latitude, via la légitimité de son propre Parlement, pour proclamer son indépendance.

 

Les autorités espagnoles auraient pu, à l’instar de ce que Londres a fait avec l’Ecosse, accepter la tenue du référendum sur l’indépendance, organisé le 1er octobre par le pouvoir catalan.

Il n’en a rien été et ce référendum s’est donc passé sur fond de violence, chacun ayant pu voir à la télévision la manière violente avec laquelle la Guardia civil est intervenue. Le Premier ministre belge, Charles Michel, s’en est d’ailleurs lui-même offusqué, et à juste titre.

On a vu ensuite le souverain espagnol intervenir pour condamner le référendum et les autorités espagnoles brandir l’article 155 de la Constitution leur permettant de reprendre la tutelle sur la Catalogne.

Face à cette évolution, le Parlement catalan n’avait d’autre choix que de prendre les devants en proclamant unilatéralement l’indépendance de la Région. Il faut souligner que cette proclamation est intervenue quelques heures avant que le Sénat espagnol ne vote l’application de l’article 155.

La chronologie est importante. Car dès l’instant où la Catalogne est devenue indépendante, et ce, rappelons-le, à la majorité absolue d’un Parlement élu de manière tout à fait démocratique, il est clair qu’elle s’affranchit de la Constitution et des lois espagnoles. En d’autres termes, Madrid aurait dû reprendre la tutelle avant le vote du Parlement catalan.

Devenue indépendante – peu importe qu’elle soit reconnue ou non -, il revenait à la Catalogne, par le biais de son gouvernement et de son Parlement légitimes,  de s’organiser immédiatement en Etat souverain, avec tout ce que cela implique.

En refusant la tenue du référendum et en destituant le pouvoir catalan en place, Madrid a clairement violé les dispositions du droit international.

Professeur de droit international et expert indépendant auprès des Nations unies, Alfred-Maurice de Zayas explique :

Dénier à un peuple le droit de s’exprimer lui-même sur le processus d’auto-détermination, dénier la légalité d’un référendum, recourir à la force pour empêcher la tenue d’un référendum, et annuler l’autonomie limitée d’un peuple en guise de punition, constitue une violation de l’article 1er du Pacte international relatif aux droits civiles et politiques et du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

En attendant, les autorités espagnoles assument la gestion de la Catalogne et ont elles-mêmes convoqué la population aux urnes pour le 21 décembre. Quant aux autorités catalanes destituées, elles sont poursuivies pour rébellion et sédition, risquant ainsi une longue peine d’emprisonnement.

La situation est ubuesque. Si le scrutin du 21 décembre renforce la mouvance indépendantiste, il est clair que, comme le précisait Xavier Mabille, l’Europe sera bien forcée de sortir de sa réserve diplomatique.

Amener Madrid à la raison ne sera certes pas chose aisée. La Flandre en sait quelque chose, elle qui, acquise à la réforme calviniste au XVIe siècle, eut à subir la Reconquista féroce du très catholique roi d’Espagne Philippe II.

La Reconquête prit fin en 1582, avec la destruction d’Anvers, tandis que les provinces du Nord, sous la conduite de Guillaume le Taciturne, parvinrent à se libérer du joug espagnol pour constituer les Provinces-Unies, préfiguration des Pays-Bas actuels. Grâce à la traduction de la bible par les pasteurs, le néerlandais allait ainsi devenir une langue pure et châtiée.

En Flandre, le catholicisme fut réimposé par la fer et dans le sang, sans connaître l’émancipation linguistique. La population dut se contenter des dialectes locaux.

Une chose est sûre : sans le fanatisme de Philippe II, la Flandre n’aurait pas été arrachée à son environnement naturel. Anvers aurait pu devenir la capitale des Provinces-Unies.

Dans son opéra « Don Carlos », Verdi a fort bien décrit la misère des Flamands à cette époque.

Il ne faut surtout pas sacraliser les Etats-Nations. Au cours des siècles, les populations ont été ballotées d’un régime à l’autre, au gré des guerres et des mariages princiers. Comme l’a fort bien écrit Marguerite Yourcenar dans « L’Oeuvre au noir » : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats.

Il est heureux qu’aujourd’hui, les populations puissent se faire entendre et choisir elles-mêmes, la voie de leur destin.

Rien ne dure éternellement. Tout change. L’URSS n’existe plus. L’Allemagne s’est réunifiée. La Tchécoslovaquie s’est scindée. La Fédération yougoslave s’est démantelée. Le Royaume-Uni est sorti de l’Union européenne. Aujourd’hui, la Catalogne. Demain, l’Ecosse et la Flandre.

Face aux évolutions irréversibles, il ne sert rien de mener des combats d’arrière-garde. La sagesse, comme le soulignait Jean Rey, est de s’en apercevoir à temps et de prendre conscience qu’elles n’entraîneront pas la fin du monde.

(1) Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise est sortie chez Doorbraak Boeken, avec une préface de Bart Maddens, politologue à la KU Leuven.

(2) Préface au livre de Jules Gheude « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin », Editions Mols, 2007.

 

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