Quand François Perin voyait les Bruxellois valser comme les Viennois…

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de ce texte a été publiée sur le site de Doorbraak : https://doorbraak.be/francois-perin-zag-de-brusselaars-walsen-als-weners/

Les récentes émeutes à Bruxelles ont relancé, au sein des partis flamands, le débat sur la fusion des six zones de police bruxelloises. La N-VA en fait même un préalable incontournable pour la constitution du gouvernement de la Région bruxelloise en 2019.

Attention ! répondent les responsables francophones. Après, ils exigeront la fusion des 19 communes de façon à placer Bruxelles sous tutelle !

Seules la Flandre et la Wallonie furent concernées par la fusion des communes (leur nombre passa de 2400 à 600), mise sur pied, le 1er janvier 1977, à l’initiative du ministre de l’Intérieur Joseph Michel (PSC).

Celui-ci avait bien tenté de ramener Bruxelles à des proportions plus équilibrées, mais en vain :

C’est surtout l’ensemble des ministres qui étaient issus de Bruxelles et le principal opposant était Vanden Boeynants (à l’époque, ministre de la Défense nationale, PSC). J’ai présenté, quand j’étais ministre, 2 à 3 propositions de Bruxelles, et à chaque fois VDB, me disait : « Joseph, ton plan de fusion de Bruxelles est impeccable, il est concret mais le moment n’est pas encore venu. » Ça été son seul argument. Et le gouvernement ne voulait pas de difficultés.

Au sein du gouvernement Tindemans, François Perin était ministre de la Réforme des Institutions. A ce titre, il remit au Premier ministre, le 15 mars 1976, un « rapport politique », dans lequel il affirmait notamment sa volonté de rencontrer les grandes objections de la communauté flamande à l’égard des administrations communales bruxelloises actuelles.

Partant du principe que la région bruxelloise est une ville, François Perin proposait non seulement la suppression de l’agglomération et la fusion des 19 communes, mais il envisageait la mise en place d’un système de pondération permettant d’augmenter raisonnablement le nombre des échevins néerlandophones. Il s’agissait d’ajouter au nombre d’élus néerlandophones une pondération de 8%, équivalente à celle dont bénéficiaient les francophones au sein du Conseil des ministres.

François Perin se heurta à l’incompréhension de son propre parti, le Rassemblement wallon, mais subit également les foudres du parti-frère bruxellois, le FDF. Dans « 4 Millions 4 », le porte-parole de ce parti ne mâcha pas ses mots : Ce qui est grave, ce qui est triste, c’est que François Perin ait agi au mépris de l’intérêt du mouvement wallon (…). On est en droit de se demander quel service est-il encore capable de rendre à la Wallonie.

François Perin n’avait finalement agi qu’avec pragmatisme, en faisant abstraction de tout souci électoraliste, dans l’unique but de régler décemment un litige  qui traînait depuis si longtemps.

En fait, comme il l’expliqua lors d’une conférence organisée à Namur, le 15 mars 1979, François Perin avait été séduit par le modèle viennois :

A Vienne, 1.700.000 habitants, il y a un conseil municipal et un collège. Il n’y en a pas 19 ! Mais il y a 23 arrondissements. Il faudrait donc diviser Bruxelles en autant de districts que cela est nécessaire par la voie de la déconcentration administrative. Il est clair, en effet, qu’on ne peut pas envoyer tout le monde à l’état civil, Grand-Place !

Mais Vienne se trouve dans un Etat fédéral. Fédéralisme très modéré et provincial : 10 provinces. Vienne est en même temps un Land et possède, à ce titre, un gouvernement régional et une assemblée législative régionale ;

Quand je suis allé à Vienne, j’ai demandé à visiter les bâtiments publics. On m’a montré la présidence de la République, le siège du conseil municipal et celui du collège des bourgmestres et échevins. Et puis j’ai demandé à voir les sièges de l’assemblée législative et de l’exécutif du Land de Vienne.

Mais, m’a-t-on répondu, ce sont les mêmes. Les conseillers municipaux sont à la fois les conseillers du Land. Ils changent tout simplement de casquette suivant la convocation qu’ils reçoivent. Le bourgmestre, c’est le gouverneur. Quant au gouvernement du Land, c’est le collège échevinal. Voilà l’économie des moyens ! J’ai trouvé cela très ingénieux dans la ville de Mozart et de Strauss. Je voudrais bien que les Bruxellois valsent de la même façon !

Certes, Vienne ne connaît qu’une langue. Mais je crois que l’unité de la ville qui serait en même temps la région, l’agglomération et la province permettrait de dédoubler à parité toutes les matières  où les personnes sont concernées : écoles, affaires culturelles et personnalisables. Pourquoi cela troublerait-il les francophones de Bruxelles et en quoi cela lèserait-il les intérêts vitaux de la Wallonie ?

En fait, François Perin était loin d’être dupe. Il savait fort bien que la réticence venait de ses « amis » bruxellois qui avaient une écharpe sur le ventre : Et je les fusionne ! Je ne peux tout de même pas pousser la cruauté mentale jusqu’à demander leur assentiment et leur merci par surcroît !

Cette « économie des moyens, dont parlait François, elle sera appliquée par la Flandre qui réalisera d’emblée la fusion Communauté flamande-Région flamande (un seul Parlement et un seul gouvernement), tandis que les francophones maintiendront les institutions distinctes…

(1) Auteur notamment de « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015.

 

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