Une thérapie de choc pour la Wallonie

Olivier Mouton, « Le Vif », 3 novembre 2017

Le redressement régional est trop lent. Le plan Marshall n’a pas porté ses fruits. La nouvelle majorité MR-CDH annonce des réformes radicales. Mais un électrochoc plus fondamental s’impose : n’est-ce pas d’une unité politique plus large dont la Wallonie a besoin ?

Sur la durée, la Wallonie ne se redresse pas. Depuis vingt ans, elle ne parvient pas à faire progresser son activité et sa richesse au niveau de la moyenne européenne.

Non, la Wallonie ne se redresse pas. Le constat est là, inquiétant : en dépit du plan Marshall lancé en 2005 et d’une prise de conscience historique, l’économie régionale ne relève pas la tête. Au contraire : la Région stagne, les frémissements incarnés par des success stories comme celles de GSK ou Spadel ne sont que sporadiques. A ce rythme, la Wallonie ne sera pas prête pour 2024, quand la manne de solidarité venue de Flandre commencera à décliner, en vertu de la loi de financement adoptée dans le cadre de la sixième réforme d’Etat. C’est dire si une thérapie de choc s’impose. Vite.

Des chiffres implacables

Le premier à avoir sonné publiquement le tocsin, début 2017, se nomme Didier Paquot, responsable du service d’études de l’Union wallonne des entreprises (UWE). Son constat est cruel. Le PIB wallon par habitant, qui culminait à 89 % de la moyenne européenne en 2003, est retombé à 86 % en 2014. A titre de comparaison, le PIB flamand par habitant pèse toujours 120 % de la moyenne européenne. La croissance du PIB ? La Wallonie n’a fait mieux que la Flandre qu’à trois reprises pendant cette période : en 2003, en 2008 et en 2010.  » L’objectif visant à limiter le décrochage n’est pas atteint, constate alors Didier Paquot. Et les autres indicateurs ne sont pas plus réjouissants. Le taux de chômage, à 10,9 % fin 2016, est identique à celui de 2003, alors que la Flandre est passée sur la même période de 5,7 % à 4,9 %. Son plaidoyer est entendu… sous forme d’appel à la patience. Le temps économique n’est pas celui de la politique, glisse alors le ministre de l’Economie, Jean-Claude Marcourt (PS), qui a porté le plan Marshall pendant onze ans. Avant de s’en aller, contraint et forcé.

La Wallonie ne se redresse pas dans la longue durée, appuie aujourd’hui encore Philippe Destatte, directeur général de l’institut Destrée, un centre de recherches indépendant dont le travail est respecté. Depuis vingt ans, elle ne parvient pas à faire progresser son activité et à accroître sa richesse au niveau de la moyenne des autres régions d’Europe. Les importants et louables efforts qui ont été menés pendant cette longue période n’ont finalement réussi qu’à la maintenir à flot.

Depuis la mise en garde du patronat wallon, de l’eau a coulé sous les ponts namurois. La volte-face de Benoît Lutgen, président du CDH, a retourné la majorité régionale l’été dernier. Longuement interrogé par Le Vif/L’Express, le nouveau ministre-président libéral, Willy Borsus, n’hésite pas à relayer le constat de ceux qui s’inquiètent pour l’avenir régional. Des efforts ont été faits en Wallonie, c’est indéniable, dit-il. Mais peu de choses ont significativement changé en termes de résultats socio-économiques depuis un quart de siècle. Il y a bien eu des frémissements, des indicateurs prometeurs. Mais on a trop souvent fait dire au diagnostic ce qu’on avait envie d’entendre. C’était davantage un optimisme de circonstance qu’une analyse de la réalité. « 

Les chiffres sont implacables, admet Willy Borsus, qui dresse, à son tour, un réquisitoire chiffré. Le dernier rapport de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps), en octobre, indique que plus de 7,8 % de la population wallonne est confrontée à une situation de privation matérielle grave. Cela signifie que ce sont des gens qui ne peuvent pas manger à leur faim, constate-t-il, ahuri. Il y a par ailleurs 26 % de personnes confrontées à un risque de précarité sociale à court terme. Une personne sur quatre ! Le chômage structurel wallon est toujours deux fois supérieur au chômage flamand. Le taux d’emploi en Wallonie est de 62,2 %, alors que l’objectif 2020 pour l’emploi belge est de 73,2 %. Et nous sommes en octobre 2017 ! Il faut rattraper un retard de 11 % en trois ans. Le taux flamand, lui, est de 72 %. La population wallonne, c’est 32 % du total de la population belge, mais on ne représente que 23 % du produit intérieur brut. C’est indéniable : la Wallonie n’a pas décollé.  » Rideau. Même si quelques notes « modérément optimistes » ont surgi ces derniers jours, dont une croissance revue à la hausse (1,7 %) pour 2018 et des perspectives plus enjouées de la part de l’UWE. Mais une thérapie de choc reste indispensable.

La mort du plan Marshall

Après le changement de majorité en Wallonie, Philippe Destatte s’est ouvertement inquiété du discours « ambigu » tenu par le nouveau couple MR-CDH. Après l’inertie, la continuité ?  demande-t-il dans une tribune fort remarquée, le 17 septembre dernier. En s’interrogeant sur la volonté de maintenir en l’état le plan Marshall. Or, nous devons malheureusement constater la faiblesse des politiques de reconversion de la Région, tant en matière budgétaire qu’en termes d’impact, lâche-t-il. Sacraliser ce plan et le maintenir en l’état serait une grave erreur.  Et tant pis si on l’a érigé en modèle au fil des années… y compris en Flandre. Depuis lors, le ministre de l’Economie, Pierre-Yves Jeholet (MR), a plusieurs fois pris ses distances avec ce symbole devenu une opération marketing. Le plan Marshall est en voie d’extinction, résumait-il à L’Echo le 28 octobre.

Ce plan a apporté un certain nombre de dynamiques positives, qui ont été saluées à juste titre, signale Willy Borsus. La création des pôles de compétitivité et le soutien à l’innovation ont été importants. Mais il y aura une réorientation de ce plan vers trois priorités : la création d’un plus grand nombre d’entreprises, le soutien à leur développement et à leur internationalisation. J’y ajoute un élément : dans le plan Marshall comme dans d’autres approches, on a trop souvent financé les structures, sans avoir nécessairement la priorité de financer les politiques, les actions. Et, surtout, on a oublié d’évaluer cela avec un regard froidement quantitatif, financier… Tel est le cap annoncé. Il fera l’objet très prochainement d’une décision au sein du gouvernement wallon.

Il est grand temps de mobiliser toutes les énergies vers l’objectif requis, ce qui est loin d’être acquis, déclare Philippe Destatte au Vif/L’Express. Je suis frappé par le fait qu’en Wallonie, en général, on communique très fort sur ce qui constitue les modes encouragées par l’Europe. Un exemple ? L’économie circulaire était considérée comme une priorité : tel était le discours. Mais seule une dizaine de fonctionnaires y étaient vraiment affectés. On ne met pas en adéquation le travail de terrain avec la volonté politique. Parce que le mode de fonctionnement de la fonction publique ne s’y prête pas. On a essayé de régler cela en créant des organismes d’intérêt public (OIP) ou des agences spécifiques. Mais cela n’a fait que reproduire les logiques bureaucratiques. Et le résultat est l’inverse de ce que l’on souhaitait : on a démobilisé tous les acteurs… Le défi du MR, de retour au pouvoir, consistera donc à changer la culture de l’entreprise publique wallonne. Et à simplifier les structures.

Réduire l’écart public – privé

La fragmentation de l’espace public et la multiplication des outils en tout genre : voilà « les » maux wallons. La Wallonie souffre d’un nombre excessif de structures, acquiesce le ministre-président, Willy Borsus. Souvent, celles-ci finissent par s’autojustifier. Un gros effort de rationalisation sera mené à court terme. Cela doit aussi permettre d’assurer l’efficacité des moyens disponibles, une autre préoccupation régionale. Le rapport de la Cour des comptes sur le budget, que nous avons demandé en début de législature, annonce un montant de la dette avoisinant les 21 milliards d’euros.  Plus question de tergiverser : il faut réduire la voilure.

Tous ces instruments contribuent en outre à élargir le périmètre du public alors que l’on sait depuis les années 1990 qu’il y a un déséquilibre de plus de 100 000 emplois en Wallonie entre le secteur marchand productif et le secteur non marchand non productif, clame Philippe Destatte. Il est indispensable, hors de toute considération idéologique, de s’interroger sur la privatisation de certains outils. Lorsque Bruno Venanzi, patron du Standard, annonce qu’avec les moyens de la vente de Lampiris, il a en tête de créer un invest privé sur Liège, cela va dans le bon sens. Cela ne veut pas dire que Meusinvest n’a plus sa vocation, mais rien ne l’empêche d’évoluer vers un statut privé…

Un tabou appelé à tomber ?  » Le débat sur la privatisation de certains outils ou de certaines sociétés à participation régionale est ouvert chez nous, rétorque Willy Borsus. Qui marche toutefois sur des oeufs :  C’est un débat que je ne tiens pas à aborder de façon réductrice ou idéologique. Mon raisonnement est le suivant : si l’ouverture du capital des sociétés wallonnes peut apporter une plus-value stratégique pour notre activité économique, pour l’emploi, pour l’avenir de l’entreprise, alors, on peut l’envisager. C’est le raisonnement que nous avons avec la Sonaca. Mais dans mon esprit, on ne doit pas perdre la main. Si on éloigne le pouvoir décisionnel de la Région wallonne, on risque de s’affaiblir lors de décisions stratégiques. Je reste donc partisan de participations minoritaires.

Mais la priorité pour combler ce fossé public-privé, précise-t-il, consiste à créer des emplois privés. Jobs, jobs, jobs  : le slogan du fédéral.  En Wallonie, on a moins que d’autres l’inclinaison à se lancer dans l’activité d’indépendant, à créer une PME et à la faire grandir, souligne le ministre-président. Cette culture de l’entrepreneuriat commence dès le plus jeune âge, dès l’école. Je plaide pour que l’on développe cette mentalité d’aller de l’avant. Notre Région doit se retrousser les manches. Parce que quand les mécanismes de solidarité vont commencer à diminuer, dans sept ans, il sera trop tard !  Un ton qui est surtout incantatoire…

Vers une régionalisation accrue

La Wallonie ne dispose pas de tous les outils nécessaires pour se redresser. Pas encore. Willy Borsus le reconnaît implicitement. Un autre élément vital, c’est l’adéquation de la main-d’oeuvre avec les besoins des entreprises, dit-il. La formation initiale est un des problèmes majeurs de notre espace francophone. Or, cette compétence se trouve au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il faut investir fortement dans le niveau qualitatif et orienter beaucoup plus les jeunes vers les profils de fonction où il y a des perspectives de carrière. Voilà pourquoi je me permets un message très direct à mes collègues de la Fédération : arrêtez l’allongement du tronc commun ! C’est une très mauvaise idée. Moi qui visite souvent des entreprises, je peux vous dire que nous avons besoin de jeunes qui ont très tôt une capacité technique, professionnelle, quitte à poursuivre la formation en entreprise.

Le grand chamboulement de l’été n’est pas forcément de nature à faciliter les choses. Car si la majorité a changé en Wallonie, elle est restée la même à la Fédération Wallonie-Bruxelles : PS-CDH. De quoi perdre son latin dans un espace francophone asymétrique. C’est un élément de difficulté supplémentaire, convient Willy Borsus. Mais je nuance en même temps mon propos : c’est la logique d’un Etat fédéral. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cela se passe.

Structurellement aussi, les choses pourraient mieux se passer. En témoigne le retour d’un courant régionaliste tant au sein du PS que du MR. Message : la Région devrait disposer de tous les outils nécessaires pour façonner son réveil. Parmi les partisans de cette voie, on retrouve des personnalités aussi éminentes que les PS Jean-Claude Marcourt, Pierre-Yves Dermagne, Nicolas Martin et Christophe Collignon, sans oublier les actuels ministres MR Pierre-Yves Jeholet et Jean-Luc Crucke. Vous m’autoriserez à rappeler mon devoir de réserve en tant que ministre-président, s’excuse Willy Borsus. Dans la séquence jusqu’en 2019, il n’y aura absolument pas de débat institutionnel et c’est heureux. Mais à terme, le mouvement des choses ira immanquablement vers une simplification institutionnelle, largement au départ des Régions. Quand on l’interrogeait à ce sujet en 2015, Jean-Claude Marcourt, toujours ministre, répondait : J’y suis favorable, mais plus tard… Trop tard ?

Unité régionale et nouvelle gouvernance

C’est comme s’il y avait, en Belgique francophone, une difficulté structurelle à faire des choix clairs pour l’avenir. Et à s’unir pour faire face à l’urgence. J’avais plaidé en 2014 pour une unité politique régionale, nous rappelle Philippe Destatte. La situation de la Wallonie est telle que les trois partis traditionnels auraient dû se mettre ensemble, pour mener des transformations profondes et résoudre les problèmes institutionnels nés de la division entre Communauté française et Région wallonne. Selon moi, cela reste un enjeu majeur pour 2019. Mais à force de reporter l’échéance, il sera peut-être trop tard : une tripartite risque de ne plus avoir de majorité claire en 2019.

L’idée avait l’oreille d’une partie du PS, tendance Marcourt, et du MR. C’était avant la fracture durable entre les deux partis. Je ne crois absolument pas à un gouvernement d’unité rassemblant tout le monde, coupe Willy Borsus lorsqu’on lui soumet l’idée. Cela reviendrait à chercher en permanence le plus petit dénominateur commun. C’est l’inverse que je pense. La Wallonie a besoin de réformes et de changement comme de pain. Pour y arriver, je crois en une majorité claire, rassemblée sur un nombre volontairement limité de priorités.

Le socio-économique, donc, mais aussi la gouvernance. Avant les vacances de Toussaint, le gouvernement wallon a entériné le plan proposé par Valérie De Bue (MR), ministre des Pouvoirs locaux. Nos propositions sont les réformes les plus importantes que la Wallonie ait jamais connues, défend Willy Borsus. Nous avons un devoir de résultat absolu, dans le droit fil du rapport de la commission Publifin.

Ce sont des pas dans la bonne direction, estime Stéphane Hazée (Ecolo), mais il reste bien du chemin à parcourir. Philippe Destatte, émet aussi des réserves : En parlant de bonne gouvernance, on évoque la rémunération des ministres, des fonctionnaires, le cumul des mandats. Cette éthique-là devrait être naturelle. Mais la vraie problématique de la gouvernance, c’est de veiller à impliquer tous les acteurs dans des politiques collectives. C’est la seule manière de résoudre les problèmes.

La rupture indispensable pour la Wallonie, celle qui est susceptible de la faire définitivement entrer dans le XXIe siècle, c’est l’Open Government cher à l’ancien président américain Barack Obama ou au président français, Emmanuel Macron. Une nouvelle philosophie politique qui dépasse les frontières gauche-droite et qui élargit notre modèle de concertation sociale. L’Open Governement, c’est passer son temps à expliquer ce que l’on va faire pour impliquer les gens, pointe le directeur général de l’institut Destrée. Ce modus operandi peine à voir le jour en Belgique. Parce que chez nous, le poids des partis politiques est devenu tel que l’on ne parvient pas à concevoir qu’un ministre représente l’ensemble de la population.

La Wallonie doit pourtant sortir des clivages stériles pour relever la tête. Fièrement, et d’urgence. Elle n’a plus le choix.

 

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