« Quel avenir pour la Wallonie ? »

Expose de Jules Gheude, le 3 octobre 2017, à l’occasion du déjeuner organisé pour les professeurs émérites des Facultés universitaires de Namur.

 Rien ne dure éternellement. Tout change.

Tel est l’un des théorèmes emblématiques du bouddhisme.

L’Empire austro-hongrois a disparu, l’URSS s’est démantelée, l’Allemagne s’est réunifiée, la Tchécoslovaquie s’est scindée, la Fédération yougoslave s’est disloquée, le Royaume-Uni est sorti de l’Union européenne.

Il y a trois jours, les Catalans se sont prononcés à 90% pour l’indépendance de leur Région. Les choses bougent en Ecosse et en Vénétie-Lombardie. Et que dire de la Belgique où la N-VA, première force politique du pays et dont les statuts prônent l’avènement d’un République flamande souveraine, exerce une influence prépondérante au sein du gouvernement fédéral ?

On imagine aisément l’embarras dans lequel pourrait se retrouver ce dernier si une proclamation unilatérale d’indépendance était proclamée en Catalogne…

Dans son livre « La Belgique est morte, vive la Belgique ! », publié en 2009, José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles, écrit :

Si les civilisations sont mortelles, pourquoi un Etat de 10 millions d’habitants ne le serait-il pas ?

C’est sur ce point que je souhaite axer mon exposé.

En parlant de la Belgique, Bart De Wever évoque deux démocraties, deux planètes. Essayons donc de comprendre ce qui distingue fondamentalement la Wallonie de la Flandre. Et si celle-ci finit par larguer les amarres, quel peut être le destin de la Wallonie ?

Interrogé par « La Libre Belgique » à l’occasion des dernières Fêtes de Wallonie, Maxime Prévot, le bourgmestre de Namur, déclare :

Ce qui manque à la Wallonie pour se redresser, c’est son état d’esprit. Je reste toujours un peu désespéré de constater le manque d’enthousiasme et de conviction qu’ont encore un certain nombre de Wallons sur le potentiel de leur propre région.

On ne peut certes nier la liesse populaire qui caractérise ces Fêtes de Wallonie. Mais il est vrai aussi qu’une fois les lampions de la fête éteints, on se retrouve confronté à une sorte d’apathie, notamment chez les jeunes, face aux enjeux majeurs qui concernent l’avenir de la Wallonie.

On est donc légitimement en droit de se poser la question : pourquoi une mobilisation citoyenne wallonne ne parvient-elle pas à se mettre en place ? Pourquoi les jeunes ne font-ils pas entendre leur voix ? Car c’est tout de même leur avenir qui est en jeu. Et la situation, comme nous allons le voir, est loin d’être enthousiasmante.

Il serait malhonnête de contester le bien-fondé du Plan Marshall, axé sur un certain nombre de pôles de compétitivité judicieusement sélectionnés par un jury indépendant. Mais lorsque que ce jury, quelques années plus tard, constate que les mesures prises n’ont guère favorisé l’emploi, il est permis de s’interroger sur leur efficacité. En février de cette année, Guiseppe Pagano, professeur d’Economie à l’UCL-Mons, et Didier Paquot, de l’Union Wallonne des Entreprises, n’hésitaient pas à parler de résultats décevants.

Il ne faut pas des décennies pour qu’un pays ou une région se redresse. Quatre ans ont suffi à Gerhard Schröder pour remettre l’Allemagne sur les rails. Et l’on pourrait citer d’autres exemples.

La Wallonie serait-elle donc victime d’une fatalité ? Nullement, mais il nous faut bien chercher alors à comprendre pourquoi elle tarde autant à prendre son envol.

« Le Chant des Wallons » est devenu, en 1998, l’hymne officiel de la Wallonie. Il avait été composé en 1900-1901 par Théophile Bovy pour les paroles et Louis Hillier pour la musique, dans le cadre d’un concours organisé par la Ligue wallonne de Liège. Le troisième vers de la première strophe exprime le dynamisme économique que connaissait la Région à l’époque : Au premier rang brille son industrie. Aujourd’hui, la part de l’industrie dans le PIB wallon ne représente plus que 14,2%.

Le déclin de la Wallonie a débuté avec les années 60, lorsque l’industrie lourde a périclité.

Dans son livre « La Belgique est-elle morte ? » (Fayard, 1969), le journaliste Etienne-Charles Dayez décrit parfaitement la situation :

La Belgique, en dix ans, a changé de visage. Les industries wallonnes, les charbonnages ont dépéri et ferment leurs portes sans qu’il y ait de reconversion valable. Le chômage s’accroît, la natalité baisse, l’angoisse et l’inquiétude guettent. La Flandre, par contre, s’épanouit. Agricole par tradition, elle devient industrielle en l’espace de cinq ans. La perspective du Marché commun, à partir de 1956, sa réalisation après 1958, transforment les données de l’économie. Américains et Anglais se préparent à l’Europe des Six. Ils s’y implantent, et trouvent les conditions les plus favorables en Flandre : une main-d’œuvre assez abondante qui apprend assez vite l’anglais, des paysages encore vierges, la proximité des plages de la mer du Nord d’un accès facile par l’autoroute Bruxelles-Ostende, les installations du port d’Anvers. Quand le gouvernement propose, trop timidement il est vrai, des sites wallons aux investisseurs, il essuie des refus catégoriques. Les Américains ne se sentent pas attirés par les terrils, les villes noires, les usines désaffectées. Ils veulent du neuf, et qu’importe le prix !

La stratégie syndicale s’est révélée suicidaire. Elle a forgé l’image négative d’une région prompte à déposer l’outil. La grande grève de l’hiver 60-61 contre la « loi unique » n’a pas empêché le Parti socialiste, une fois revenu au pouvoir, d’appliquer à la sauvette cette même loi. Mais, au nom de la défense des sacro-saints droits acquis, la gare des Guillemins à Liège avait été saccagée et les haut-fourneaux fermés.

On pouvait alors reprocher à l’Etat belge unitaire, dominé par le CVP -l’Etat CVP ! –  de ne pas faire assez pour la Wallonie

Il est un fait que les aides de l’État n’ont fait qu’accompagner le recul économique de la Wallonie, tandis qu’elles favorisaient l’expansion en Flandre. Analysant l’évolution de 1959 à 1977, l’économiste Michel Quévit, constate :

En Wallonie, les aides de l’Etat sont destinées à affronter les problèmes soulevés par le désinvestissement du privé qui se désintéresse  des secteurs traditionnels : rationalisation de l’outil industriel vieilli, avec pour conséquence les fermetures d’entreprises, et, pour effet collatéral, le gonflement du chômage régional. Dans le même temps, en Flandre, les aides servent à des investissements dans des secteurs inducteurs de croissance économique, créateurs d’emplois, d’innovation, de diversification et de développement des activités et cela dans toutes les provinces flamandes à cette époque.

Après des décennies de luttes pour obtenir les premières lois linguistiques et trouver sa juste place sur l’échiquier politique belge, la Flandre avait ainsi fini par renverser la vapeur et  se rendre maître du jeu économique. Avec la fixation définitive de la frontière linguistique, en 1962, elle était devenue un Etat dans l’Etat et n’aspirait plus qu’à l’autonomie culturelle pour constituer une véritable nation.

Ce sera chose faite avec la révision de la Constitution de 1970, qui, outre les conseils culturels, consacra l’existence des régions wallonne, flamande et bruxelloise.

La Flandre s’empressa de concrétiser le premier volet, mais, opposée à la mise sur pied d’une région bruxelloise à part entière, fit tout pour freiner l’application du second. La régionalisation définitive pour la Wallonie et la Flandre n’intervint qu’en 1980. Bruxelles dut patienter jusqu’en 1988.

Après la Seconde Guerre Mondiale, le fossé n’avait cessé de se creuser entre le Nord et le Sud. La Question royale, la guerre scolaire, la Grande Grève de 60-61, la fixation de la frontière linguistique avaient révélé des oppositions très nettes entre Flamands et Wallons. Sans parler de l’affaire du « Walen buiten » à l’Université de Louvain, qui engendra la scission du Parti social-chrétien en deux ailes linguistiques distinctes et amena les responsables politiques à réformer enfin l’Etat.

Dès 1961, le syndicaliste liégeois André Renard avait prôné l’instauration du fédéralisme et exigé des réformes de structures. Mais l’action de son Mouvement Populaire Wallon rencontra l’opposition  du Parti socialiste qui n’entendait pas renoncer à son organisation unitaire.

En 1974, le ministre de la Réforme des Institutions François Perin mit sur pied la régionalisation préparatoire, que les socialistes, alors dans l’opposition, s’empressèrent de boycotter. Ce n’est qu’en 1976 que le PSB se scinda à son tour – le Parti libéral l’avait fait en 1972 – et que les socialistes francophones présentèrent un projet de régionalisation définitive, lequel, comme je l’ai rappelé, ne se concrétisa qu’en 1980 au seul profit de la Flandre et de la Wallonie.

Soucieuse d’encadrer fortement sa minorité bruxelloise, la Flandre opta dès le départ pour la fusion Région-Communauté. Du côté francophone, les libéraux-réformateurs souhaitaient faire de même, mais ils se heurtèrent au veto du parti socialiste, qui craignait de voir son pouvoir se diluer et entendait bien garder la mainmise sur la Wallonie.

Depuis 1980, cela fait 37 ans ! la Région wallonne dispose donc d’outils propres pour assurer sa politique, et ces outils n’ont cessé de s’amplifier au fil des diverses réformes de l’Etat. L’argument consistant à porter la responsabilité sur l’Etat belge ne peut dès lors plus être retenu

De 1980 à ce jour, la ministre-présidence de la Région wallonne fut confiée, à deux exceptions près (le libéral André Damseaux en 1982 et le social-chrétien Melchior Wathelet de 1985 à 1988), au PS. Difficile, dans ces conditions, de nier l’influence déterminante que ce parti a pu avoir sur la gestion des affaires.

Et l’honnêteté nous oblige à reconnaître que cette gestion est loin d’avoir été concluante. Fin 2015, Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Jules Destrée, le reconnaissait lui-même : La Wallonie n’a toujours pas décollé.

Il est permis de se poser des questions quant à la situation particulière du Hainaut, toujours très précaire. Elle a pourtant bénéficié d’importantes aides européennes pour atténuer son retard par rapport à la moyenne européenne (quelque 30 milliards de francs belges au cours de la période 1994-1999, dans le cadre de l’Objectif 1).

Et l’ancien secrétaire d’Etat CD&V Hendrik Bogaert d’exprimer son incompréhension :

Les Wallons ne peuvent tout de même pas invoquer éternellement la fermeture des charbonnages, intervenue il y a plus d’un demi-siècle.

Une  chose est sûre : la Flandre n’entend plus se montrer financièrement solidaire d’une région qui, à ses yeux, est mal gérée et ne fournit pas les efforts nécessaires.

Le gouvernement flamand a chargé la KUL d’une étude sur les transferts. Celle-ci révèle que les transferts flamands s’élèvent chaque année à 7 milliards d’euros et qu’ils devraient encore représenter 6,5 milliards en 2020.

C’est la raison pour laquelle la N-VA entend imposer le confédéralisme au lendemain des élections législatives de 2019. Pour elle, il s’agit que chacun assume la responsabilité financière des choix qu’il opère. Et Bart De Wever de préciser :

Les transferts sont opaques, complexes et ils n’incitent pas une région à améliorer ses performances économiques. La bonne gestion n’est pas récompensée, mais sanctionnée.

À ceux qui remettent en question la solidarité, l’économiste Michel Quévit rétorque :

Durant plus d’un siècle, de 1830 à 1965, la Wallonie a participé de manière significative à la richesse de l’Etat belge et a nécessairement contribué aux interventions de l’Etat destinées à créer les infrastructures sur l’ensemble du territoire, telles que les chemins de fer, les ports, les voies fluviales, les routes. De ce fait, elle a incontestablement été une région financièrement contributrice au développement de la Flandre, et ce avant l’heure de l’Europe. Elle s’inscrivait dans une logique de cohésion et de solidarité nationale où ce qui bénéficiait à l’un, bénéficiait à l’autre.

Au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, qu’il avait reçu à l’Elysée à la fin des années soixante, le général de Gaulle avait donné le conseil suivant : Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et qui mobiliseront ce qui en reste. C’était à la fin des années soixante.

L’ex-ministre-président wallon, Paul Magnette, est un homme jeune. Mais, à l’instar de ses prédécesseurs, il a adopté la méthode Coué, En 2004 déjà, Jean-Claude Van Cauwenberghe annonçait que la Wallonie allait mieux.

Lorsqu’il tient, en avril 2016, son discours sur l’état de la Wallonie, que déclare Paul Magnette ?

La Wallonie n’est pas à la traîne ni en retard de développement. Elle ne vit pas aux crochets de la Flandre. Il n’y a pas de surconsommation wallonne en matière de santé. Jamais autant d’emplois n’ont été créés. Nous nous rapprochons de la moyenne européenne.

Les chiffres de l’époque viennent, hélas ! retoucher sensiblement ce tableau idyllique.

En 2015, la Flandre a exporté 79 % du total des exportations belges, la Wallonie 18 %. Cela représente 185,8 milliards d’euros pour la Flandre contre 42,6 milliards pour la Wallonie.

Pour ce qui est du chômage wallon, s’il commence à baisser légèrement, il représente toujours plus du double de celui de la Flandre. Entre 1983 et 2015, le taux de chômage flamand a été réduit de moitié, passant de 10,7 à 5,2%.

Coordinatrice scientifique à l’Institut wallon pour l’Evaluation, la Prospective et la Statistique, Béatrice Van Haeperen nous explique :

En 1983, moins de trois points de pourcentage séparaient le taux de chômage le plus bas, observé en Flandre (10,7 %), et le plus élevé, observé en Wallonie (13,5 %). En 2015, l’écart entre ces deux régions a explosé, passant à sept points.

Selon Paul Magnette, la Wallonie ne surconsomme pas en matière de santé. Or, l’étude du Vlaams & Neutraal Ziekenfonds (mutuelle flamande et neutre) révèle que l’écart communautaire n’a cessé de croître.

En 2015, les dépenses par ayant droit en Flandre s’élevaient à 2.109 euros, contre 2.245 en Wallonie, soit une différence de 136 euros. En 2010, l’écart était de 50 euros. Il a donc plus que doublé en cinq ans.

En ce qui concerne les contributions à la sécurité sociale, elles représentaient, en 2014, 19.265 euros par ayant droit en Flandre, contre 15.061 en Wallonie. Une différence donc de 4.204 euros

L’évolution est également frappante en ce qui concerne les journées d’hospitalisation pour incapacité de travail ou invalidité. Alors que la différence entre la Flandre et la Wallonie était de 3,8 jours en 2010, elle est de 5,7 jours en 2015.

La mutuelle flamande parle de cultures différentes. Ainsi, on observe que le Flamand recourt nettement plus que le Wallon au Dossier Médical Global.

On comprend mieux, à la lecture de ces chiffres, pourquoi la Flandre souhaite scinder la sécurité sociale et pourquoi le PS s’y refuse.

Si l’on examine à présent les statistiques concernant le PIB/habitant des régions d’Europe, on remarque que, pour une moyenne se situant à 100, la Flandre se situe à 120 et la Wallonie à 86.

Et alors que la Flandre parvient, depuis plusieurs années, à réaliser l’équilibre budgétaire, la Wallonie ne cesse de reporter l’échéance. Aujourd’hui, elle affiche un déficit budgétaire de 217 millions d’euros, tandis que la Flandre bénéficie d’excédent de 375 millions.

Paul Magnette avait aussi déclaré que, sans la culture et l’enseignement, la Wallonie était comme un eunuque. Mais n’est-ce pas son parti, le PS, qui a refusé  en 1980 de suivre l’exemple flamand de la fusion Région-Communauté ?

En attendant, le dernier rapport Pisa révèle l’écart entre les performances des élèves flamands et francophones.

Avec un résultat de 483 points en lecture, la Communauté française arrive en 35e position, soit en retrait de 10 points par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE (493) et loin derrière la Flandre qui, avec 511 points, se classe 10e. En mathématiques, la Flandre totalise 521 points, contre 493 pour la Wallonie.

Voilà la réalité.

Lors de l’affaire de la Carolorégienne, Elio Di Rupo avait eu des mots très durs pour les parvenus. Mais, douze ans plus tard, le scandale Publifin montre que ceux-ci sont toujours bien présents.

Si la Flandre n’est pas exempte de toute déviance, force est de reconnaître qu’elle mène une gestion plus rigoureuse et pragmatique, et, surtout, qu’elle privilégie l’entrepreneuriat. Son dynamisme, elle le doit à un réseau dense de PME innovantes et performantes. Ses exportations ont connu en 2016 une hausse de 10,6%, avec un montant de 205,7 milliards d’euros, contre 42,6% pour la Wallonie.

Le mal wallon, c’est avant tout le clientélisme, que le PS a érigé en véritable système, infiltrant ses tentacules dans tous les rouages.  Les autres partis ne se sont bien sûr pas privés de manger au râtelier. Cela a engendré  une hypertrophie politico-administrative ruineuse.

Lorsque Pascale Delcominnette est devenue administratrice de Wallonie-Bruxelles International et de l’Awex en 2015, le journal « L’Echo » a précisé qu’elle se trouvait à la tête de 750 agents. En juin 2014, les organismes flamands équivalents fonctionnaient avec 540 personnes : 210 de moins !

Les récents scandales ont permis à la Wallonie de tourner une page capitale. Le gouvernement actuel MR-chH axe son action sur une meilleure gouvernance, une rationalisation des outils de gestion, le souci de remplacer l’assistanat par l’entrepreneuriat et la réduction du déficit budgétaire. On ne peut que s’en réjouir.

Mais aura-t-il le temps, en moins de deux ans, d’engranger des résultats significatifs ? On entend déjà Thierry Bodson, le leader de la FGTB wallonne, appeler à la constitution d’une alliance PS-PTB-Ecolo au lendemain des élections de 2019.

Avec son dernier livre, « Nouvelles conquêtes », Elio Di Rupo entend radicaliser l’action du PS, à un point tel que son homologue flamand, John Crombez, avoue ne pas pouvoir le suivre. Les recettes proposées par Elio Di Rupo sont très différentes des nôtres, déclare-t-il. Elles sont parfois très éloignées du modèle de la social-démocratie voulu par les socialistes du nord du pays. PS et SP sont maintenant deux partis différents.

Difficile de dire comment se présentera le rapport des forces politiques au lendemain des élections de 2019. Mais il est clair que les négociations gouvernementales seront d’une extrême complexité.

 En 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste influent du « Standaard » avait sous-titré son livre « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une Nation en devenir.

Une chose est sûre, cette Nation existe aujourd’hui, comme le stipule expressément, dans son préambule, la « Charte pour la Flandre », présentée par le gouvernement flamand en 2012.

Et un peuple en mouvement, rien ni personne ne peut le contenir/

Récemment invité à l’UCL, le ministre-président flamand, Geert Bourgeois, a rappelé comment des Etats avaient fini par se forger en Nations et comment des Nations étaient devenues Etats. C’est ce second scénario qu’il nous faut envisager, lorsque nous parlons de la Catalogne, de l’Ecosse ou de la Flandre.

Pour avoir suivi de près l’évolution des choses depuis plus de quarante ans, je suis convaincu que le démantèlement de l’Etat belge est un processus irréversible et que la fiction « Bye-bye Belgium » de la RTBF en 2006 finira par devenir réalité.

Les Fêtes de Wallonie sont souvent l’occasion, pour les dirigeants wallons, d’aborder la question de l’identité. Peut-être vous souvenez-vous de cette pleine page publiée en 1992 dans les grands quotidiens francophones à l’initiative du ministre-président Guy Spitaels et présentant  dix-sept figures marquantes de Wallonie ? Lorsqu’il était ministre-président, Rudy Demotte avait évoqué un nationalisme wallon ouvert. D’autres, comme Paul Magnette, ont appelé au patriotisme wallon.

Si vous consultez un atlas historique, vous constatez que le terme Flandre remonte très loin dans le temps. En revanche, celui de Wallonie est récent. Comme le précise le professeur Léon-E. Halkin :

De fait, il apparaît seulement en 1858, dans les publications de la Société liégeoise de littérature, où il est écrit indifféremment Wallonnie et Wallonie. Cette dernière orthographe devait bientôt s’imposer, grâce à Albert Mockel surtout, et le mot connut dès lors  une rapide et incontestable fortune, sans que jamais Wallonie fût considérée comme l’exact corrélatif de wallon

Il faut forger l’identité wallonne, clament les ultra-régionalistes. Le fait qu’il faille la forger est la preuve même qu’elle n’existe pas. Et pour cause : ne sommes-nous pas, au niveau de la langue et de la culture, des Français que les hasards de l’Histoire ont amenés à vivre en dehors de l’Hexagone ?

Comme chaque région de France, la Wallonie a ses spécificités : dialectes, folklore, spécialités culinaires,… Mais, comme chaque région de France, elle peut s’enorgueillir aussi de relever d’un cadre général qu’André Renard, le leader du Mouvement populaire wallon, qualifiait de grand flambeau, de grande lumière de culture. Et il ajoutait : Notre cœur reste attaché à la France. Nous avons foi dans cette France qui, pour nous, est éternelle.

Une identité ne se décrète d’ailleurs pas, elle s’entérine. L’historien namurois Félix Rousseau avait bien perçu les choses :

Pourquoi les Wallons parlent-ils français depuis des siècles, pourquoi ont-ils adopté la culture française, alors que – au point de vue politique – pendant plus d’un millénaire (à part Tournai et le Tournaisis) l’ensemble des terres wallonnes n’ont été françaises que pendant vingt années, exactement de 1794 à 1814 ?

Donc, au XIIIe siècle, il se produisit en Europe occidentale un événement d’une portée considérable : le latin perd  son hégémonie. Les langues vulgaires deviennent des langues de culture, des langues d’administration.

Que va-t-il se passer dans nos régions wallonnes ? Un dialecte (par exemple le dialecte liégeois) va-t-il prendre le pas sur les autres parlers et devenir l’organe commun, la « coïné » ? Nullement. A part Tournai et le Tournaisis, fiefs français, la principauté de Liège, les comtés de Namur, de Hainaut, de Luxembourg se trouvaient « en terre d’Empire », donc situés en dehors des frontières politiques de la France. Et cependant, dès le XIIIe siècle, c’est le français qui est adopté partout comme langue littéraire. Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie. Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française.

Voilà pourquoi l’appellation Communauté française de Belgique ne m’a jamais paru incongrue.

Nous sommes à Namur, capitale de la Wallonie, qui a vu naître deux personnalités culturelles : Félicien Rops et Henri Michaux. Le premier alla rejoindre les poètes maudits à Paris (son œuvre sulfureuse gênait la bonne bourgeoisie namuroise !). Quant au second, il renia carrément la Belgique pour adopter la nationalité française. Le Liégeois Georges Simenon rejoignit Paris à l’âge de 17 ans et c’est également dans la capitale française qu’André-Modeste Grétry et César Franck connurent la gloire.

Le Wallon, comme le révèle le dernier baromètre social de l’Institut wallon pour l’Evaluation, la Prospective et la Statistique, est avant tout attaché à la Belgique. 93% des personnes interrogées ne souhaitent pas la disparition du pays. Mais il n’en reste pas moins que la promotion de nos artistes et créateurs passe impérativement par Paris. N’en déplaise à ceux qui n’ont que l’expression « culture wallonne » à la bouche !

Le Flamand, contrairement au Wallon, se sent Flamand avant tout. Comme l’a fort bien expliqué François Perin :

Le peuple flamand (…) est une entité collective dotée d’une sorte d’âme éternelle. (…) L’homme n’est pas libre de faire partie ou non de la communauté flamande; il en fait partie intégrante si sa langue maternelle, qu’il n’a pas choisie, le désigne comme un fils de la Flandre. Il est aussi criminel de renier la Flandre que de renier sa mère ou sa foi.

On ne peut certes refaire l’Histoire. Mais sans le fanatisme catholique du roi d’Espagne Philippe II au XVIe siècle, il ne fait aucun doute que la Flandre, largement acquise à la réforme protestante, aurait partie des Provinces-Unies, préfiguration des Pays-Bas actuels.

Je ne reviens pas sur les circonstances qui ont entraîné la création du Royaume de Belgique. Talleyrand avait exprimé clairement son scepticisme quant à la viabilité de cette construction artificielle, née d’un trait de plume diplomatique pour servir de tampon contre la France.

Le fait est que, dès le départ, le ver se trouvait dans le fruit

Comment un tel Etat pouvait-il connaître une évolution sereine, lorsqu’on lit cette lettre adressée par Charles Rogier à Jean Raikem :

Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions civiles et militaires soient confiées à des Wallons et Luxembourgeois. De cette manière, les Flamands, privés temporairement des avantages attachés à ces emplois, seront contraints d’apprendre le français, et l’on détruira ainsi peu à peu l’élément germanique en Belgique.

Un génocide linguistique, donc. C’est précisément pour le contrecarrer qu’un Mouvement flamand se constitua assez vite. De nature culturelle au départ, il finit  par acquérir une dimension sociale et politique.

La grande majorité des francophones ignore à quel point ce mouvement a dû lutter pour arracher les premières lois linguistiques et faire en sorte que la Flandre puisse se faire entendre dans l’hémicycle politique. Au début du XXe siècle, le cardinal Mercier parlait toujours de l’unité belge, cimentée par l’emploi de la langue française. A ses yeux, le flamand était la langue des servantes et des valets.

Tout cela laissera des traces durables et contribuera à engendrer un fort sentiment national flamand. L’identité flamande passera au premier plan.

Bien des francophones se méprennent en pensant que le nationalisme est véhiculé par la seule N-VA et le Vlaams Belang. Soit dit en passant, ces deux formations sont aujourd’hui créditées ensemble de quelque 40% d’intentions de vote.

N’oublions pas que c’est l’ancien Premier ministre démocrate-chrétien Yves Leterme qui porta, en 2004, le carte CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux. Stefaan De Clerck, lui aussi CD&V, l’a bien précisé:

La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

C’est d’ailleurs un autre CD&V, Luc Van den Brande, qui, dès le début des années 90, alors qu’il était ministre-président flamand, a lancé l’idée confédéraliste. Il s’agissait, pour lui,  de transférer un maximum de compétences à la Flandre et à la Wallonie, lesquelles devaient assurer la cogestion de Bruxelles. En 1999, le Parlement flamand s’est officiellement prononcé dans ce sens.

Interviewé en 2007 par le journal québécois « Le Devoir », Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, a déclaré :

Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance.

Les francophones n’ont pas mesuré l’ampleur du phénomène.

Dans « Le Vif/L’Express » du 4 janvier 2008, l’ancien ministre socialiste Philippe Moureaux s’étonnait :

Pouvions-nous imaginer qu’un jour il y aurait une telle poussée séparatiste au nord du pays ?

François Perin aurait pu répondre par l’affirmative à cette question, lui qui, en 1983, c’est-à-dire vingt-trois ans avant le docu-fiction « Bye bye Belgium » de la RTBF, avait écrit le script d’un Parlement flamand décrétant unilatéralement l’indépendance de la Flandre. Il avait étudié, lui, l’histoire du Mouvement flamand, à l’inverse de ceux qui, tel Paul Magnette, pensaient que tout cela n’était que du folklore. Dès 1962, il avait d’ailleurs mis les francophones en garde :

Le nationalisme flamand n’est pas la création de l’incivisme de deux occupations étrangères ; c’est le résultat de la poussée irrésistible du peuple flamand. (…)

Si aucune révision constitutionnelle n’intervient à temps, l’éclatement du pays pourrait se solder par des institutions centrales très simples : des délégués des gouvernements wallon, flamand et bruxellois se concertent d’une manière régulière au sein d’un conseil fédéral et passent des conventions entre Etats pour la gestion d’intérêts communs (…). Les trois parties gardent la plénitude de leur souveraineté : seules des conventions entre voisins régleraient les problèmes auxquels ils seraient inévitablement confrontés. C’est une formule de confédération centrifuge.

Une confédération centrifuge, n’est-ce pas précisément ce dont il est question aujourd’hui ?

En politique, il ne faut jamais dire jamais. Tous les partis francophones avaient convenu de ne pas scinder l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde sans extension territoriale de Bruxelles. On sait ce qu’il en est advenu. De même, ils avaient clairement affiché leur volonté de ne pas participer à un gouvernement avec la N-VA. Le MR Charles Michel dirige aujourd’hui une coalition où la N-VA exerce des responsabilités particulièrement importantes : l’Intérieur, les Finances, la Défense et l’Immigration.

Dans un ouvrage récent de l’historien Frank Seberechts, Bart De Wever souligne que le fédéralisme paralyse le Mouvement flamand. Il parle de deux démocraties qui se bloquent l’une l’autre. Et il propose un nouveau paradigme : le confédéralisme.

Il explique :

Il n’y a plus que deux entités, la Flandre et la Wallonie, qui ont toutes les compétences liées aussi bien à la personne qu’au territoire. La Région de Bruxelles-Capitale reçoit toutes les compétences liées au territoire ainsi que celles des dix-neuf communes et CPAS, et des six zones de police. Pour les matières communautaires, chaque habitant de Bruxelles – indépendamment de sa langue ou de son origine – choisit entre la Flandre et la Wallonie. Ce choix, qui n’est pas définitif et peut être modifié après une période d’attente, concerne l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse et le droit de vote pour le Parlement flamand ou wallon.

La confédération n’a plus que les compétences qui lui sont confiées par les entités. Pour nous, il s’agit de la défense, de la sécurité, des finances et des affaires étrangères.

Il y a encore un parlement belge, mais nous supprimons le Sénat et réduisons à 50 le nombre de députés, choisis paritairement au sein des Parlements flamand et wallon.

Le gouvernement belge, composé également de manière paritaire, comprend quatre ministres à part entière et deux ministres des entités, ces derniers n’ayant qu’un droit de vote consultatif.

Au sein du conseil belge, il y a concertation permanente entre les ministres-présidents de Flandre, de Wallonie, de Bruxelles et des germanophones, tandis qu’au sein des conseils ministériels thématiques, tous les ministres compétents se réunissent sur un thème bien défini, comme par exemple l’Agriculture. Ceci afin d’éviter les conflits d’intérêt et de coordonner les points de vue sur les forums internationaux.

La monarchie devient purement protocolaire et totalement transparente.

Pour le financement, la Flandre et la Wallonie déterminent et perçoivent tous les moyens issus des compétences personnalisables : l’impôt des personnes, les droits de succession et de donation, le précompte mobilier, ainsi que les impôts assimilés à l’impôt sur les revenus. La Wallonie et la Flandre déterminent et perçoivent les moyens issus des compétences territoriales, comme l’impôt des sociétés, les droits de donation et le précompte immobilier.

La confédération est financée par la TVA et les accises pour le paiement de la contribution européenne obligatoire, les charges d’intérêt et l’épurement de la dette publique, et la solidarité entre les entités.

Et bien entendu, nous prévoyons, comme en Allemagne, un mécanisme de solidarité objectivement mesurable, transparent et qui responsabilise.

On le voit, la Belgique en tant que telle est réduite à sa plus simple expression et il ne faudrait sans doute pas longtemps pour que la Flandre considère qu’elle est devenue superflue.

On peut également compter sur la Flandre pour allécher les Bruxellois francophones par une politique plus favorable, notamment en ce qui concerne l’impôt des personnes et la sécurité sociale. Nous achèterons Bruxelles, avait déclaré l’ancien ministre-président flamand Gaston Geens…

En 2010, il fallut 541 jours pour sortir de l’impasse et aboutir à la 6ème réforme de l’Etat. Et si, en 2019, le blocage total s’installait ? Car il ne faut pas être grand clerc pour prévoir les réticences francophones auxquelles ce projet confédéraliste se heurtera. Une chose est sûre, son application plongerait la Wallonie dans une situation budgétaire intenable.

Se confiant au journal « La Meuse » en 1981, François Perin avait déclaré :

Cela fait des années que je pressens ce qui peut arriver : les Wallons et les Bruxellois vont se retrouver assez bêtement belges tout seuls. Après d’éventuelles élections (…), le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par « implosion ». Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation. Ils ont créé tous les instruments de leur future légitimité.

Ce scénario n’a rien de fantaisiste. Feu le sage Xavier Mabille, président du CRISP, avait écrit : Je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure. Peter De Rovver, le chef de groupe N-VA à la Chambre, a d’ailleurs été très clair à cet égard :

Si la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent la majorité, ils réclameront l’indépendance de la Flandre.

Je l’ai dit, selon le baromètre social de l’IWEPS, 93% des Wallons se prononcent contre la disparition du pays. Mais si celle-ci intervient, à leur corps défendant, ils devront bien se positionner quant à leur avenir.

Le Grand Baromètre RTL-Ipsos-Le Soir, réalisé en mars 2013, a révélé que 61% des Wallons souhaitaient s’associer à Bruxelles pour constituer une Belgique résiduelle. Chaque fois que je fais une conférence en Flandre, la question m’est posée :

N’est-ce pas  dans cette optique que la Communauté française a été débaptisée en Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Le problème, c’est que, toujours selon ce Baromètre, 68% des Bruxellois se prononcent sans hésiter pour l’autonomie en cas d’éclatement du pays. Ils seraient même 73,9%, selon une étude de la VUB.

Voilà qui montre bien le caractère illusoire d’un WalloBrux !

Gouverner, dit-on, c’est prévoir. Rien n’est, en effet, plus dramatique que de se retrouver un jour placés devant le fait accompli, contraints de devoir réagir dans la précipitation.

C’est la raison pour laquelle François Perin, en 2008, me suggéra d’approfondir les divers scénarios post-belges pour la Wallonie et Bruxelles. Cela m’amena à mettre sur pied cette initiative citoyenne, baptisée Etats généraux de Wallonie et qui vit le jour, le 9 mai 2009, à l’Université de Liège.

Partis politiques, milieux académiques, monde syndical et patronal, mouvements associatifs avaient été conviés à prendre part à la réflexion, mais rares furent les réponses. Je fus notamment étonné de l’absence de réaction de la Fédération des Etudiants francophones.

Cela ne nous empêcha pas de constituer des groupes de travail qui, durant une année, se penchèrent sur les trois options possibles : un Etat wallon indépendant, un Etat Wallonie-Bruxelles et la réunion à la France. La situation particulière de la Communauté germanophone fut également examinée.

Parmi les questions que pose la disparition d’un Etat, il y a le partage de sa dette publique. Une dette qui, pour ce qui concerne la Belgique, s’élève actuellement à plus de 385 milliards d’euros.

L’article 41 de la Convention de Vienne de 1983 « sur la succession d’Etats en matière de biens, archives et dettes d’Etat » stipule que la dette d’Etat de l’Etat prédécesseur passe aux Etats successeurs dans des proportions équitables, compte tenu, notamment, des biens, droits et intérêts qui passent aux Etats successeurs en relation avec cette dette d’Etat.

Mais cette Convention n’est toujours pas en vigueur et elle n’a d’ailleurs pas été signée par la Belgique.

Cela signifie donc que la répartition de la dette belge devra être tranchée dans ses modalités non pas par un droit international permanent et prévisible, mais par des accords entre les Etats successeurs selon le rapport de forces à un certain moment.

Pour l’ex- Fédération yougoslave, par exemple, il a été convenu que les actifs reviendraient à chaque Etat successeur selon une clé de répartition variant selon la nature des actifs. Dans le cas de la Tchécoslovaquie, par contre, on s’est basé sur le rapport des populations.

En ce qui nous concerne, il est clair que la valeur des actifs du domaine public est nettement supérieure en Flandre. Mais il est vrai aussi que, comme l’a souligné l’économiste Michel Quévit, la Wallonie a largement contribué à la transition d’une Flandre rurale vers une Flandre industrielle et prospère.

Il faut donc bien distinguer les dettes qui ont été faites pour financer les dépenses courantes de l’Etat de celles qui ont servi à opérer des investissements structurels, rentables à long terme pour les régions bénéficiaires. Les choses, on le voit, sont loin d’être simples.

Lorsque la Belgique s’est détachée du Royaume uni des Pays-Bas, il a fallu dix ans pour régler la question. Le Traité de Londres du 19 avril 1839 a procédé expressément, en son article 13, à un partage de la dette entre les Pays-Bas résiduaires et le Royaume indépendant de Belgique. Mais la dette de 1830 était ridiculement basse par rapport au Produit Intérieur Brut. En outre, la Belgique n’était pas en position de force pour négocier avec les Pays-Bas. Anvers ne fut libérée qu’en 1832, grâce à l’intervention militaire française, sous la conduite du maréchal Gérard.

Pour en revenir à la Convention de Vienne de 1983, d’aucuns diront que ce n’est pas parce qu’un  Etat ne l’a pas ratifiée que son contenu ne lui serait pas applicable. Beaucoup de conventions internationales ne font, en fait, que codifier des règles coutumières existantes.

Le problème, c’est que les Etats occidentaux, dont la Belgique,  qui ont voté contre la Convention de Vienne de 1983, l’ont fait précisément parce que ses dispositions faisaient la part trop belle aux pays décolonisés et allaient contre la pratique en vigueur jusque 1945.

Quel que soit le critère retenu pour le partage de la dette belge, il est clair que chaque Etat successeur se retrouvera dans une situation déficitaire par rapport à son PIB.

A un interlocuteur qui lui faisait observer qu’une Flandre indépendante connaîtrait un rapport dette/PIB de quelque 110%, feu Eric Defoort, cofondateur de la N-VA, avait répondu que la chose serait vite résorbée. Nous le pensons aussi.

En revanche, les calculs effectués par Jules Gazon, professeur émérite d’Economie de l’Université de Liège, montrent qu’une Wallonie indépendante serait confrontée à une situation budgétaire. Au départ des chiffres de 2012, Jules Gazon a procédé au partage de la dette publique belge entre les Régions au prorata du PIB. Il obtient ainsi, pour la Wallonie, un déficit de plus de 11 milliards d’euros, soit plus de 12% de son PIB et près de 25% de ses dépenses publiques. Sa conclusion est sans appel :

Une Wallonie indépendante présenterait un déficit public par rapport au PIB supérieur à celui de la Grèce en 2009. (…) L’effort imposé à tous les Wallons serait d’une telle ampleur qu’il en résulterait un climat insurrectionnel.

On peut comprendre que les Bruxellois n’aient nulle envie de se montrer solidaires d’une telle situation et qu’ils souhaitent majoritairement rester entre eux.

C’est ici que, pour les Wallons, l’option réunioniste révèle son intérêt. Augmentée de la Wallonie, la France présenterait un PIB égal à 24 fois le PIB wallon. L’impact en termes de déficit et de dette par rapport au PIB serait donc marginal. Comme l’a écrit Jacques Attali, l’ancien conseiller du président François Mitterrand, sur son blog, le 9 septembre 2008 :

Le prix à payer pour la France serait sûrement plus faible que ce que cela lui rapporterait. 

Lors des Etats généraux de Wallonie que j’ai évoqués il y a un instant, Jacques Lenain, un haut fonctionnaire français aujourd’hui retraité, est venu exposer son projet d’union-intégration.

Selon Jacques Lenain, et je le cite, il n’est pas nécessaire que les Wallons bazardent tout ce qui fait leur identité et se présentent tout nus devant Marianne pour revêtir l’uniforme français.

La Constitution française est, en effet, fort souple. Elle permet d’octroyer des statuts particuliers aux collectivités qui présentent une spécificité. C’est le cas pour la Corse, l’Alsace-Moselle, ainsi que les territoires d’outre-mer.

Pour Jacques Lenain, la France pourrait aller nettement plus loin pour la Wallonie. Il explique :

Un tel statut permettrait de concilier une intégration étatique à la France avec une forte autonomie au sein de celle-ci, tout en garantissant, par l’exercice de la solidarité financière nationale, l’équivalence globale de services publics et des systèmes sociaux.

Mieux encore, les compétences d’une Wallonie française seraient même élargies par la reprise de celles exercées par la Communauté française. Car, de toute évidence, cette entité aurait perdu sa raison d’être. Et il est plus que probable que l’Etat central français ne voudrait pas prendre en gestion les compétences en cause, dont la responsabilité du système éducatif, alors même que ses élites rêvent de décentraliser le système national d’éducation.

Quant au droit belge ex-fédéral, il serait conservé, sauf exceptions, et placé sous la responsabilité du législateur français, successeur alors du législateur fédéral belge disparu. Et le système de sécurité sociale belge sera adossé au système français.

Jacques Lenain a soumis son projet au constitutionnaliste français Didier Maus, qui en a confirmé la faisabilité.

On me rétorquera que le courant réunioniste reste fort marginal en Wallonie, comme l’ont d’ailleurs montré les faibles résultats enregistrés par le Rassemblement Wallonie-France, depuis sa création en 1999.

Aussi longtemps que la Belgique subsistera, l’opinion wallonne continuera à voter, pour des raisons diverses – par principe ou en raison du programme social, économique ou fiscal – en faveur des formations politiques classiques.

Au sein de celles-ci, on compte toutefois des personnalités qui n’hésitent pas, de façon publique ou à titre personnel, à déclarer leur fibre rattachiste. On pense notamment à Claude Eerdekens, avec sa fameuse sortie à la Chambre, le 10 juillet 1996.

Lorsque Jean Gol décéda brutalement en 1995, François Perin fut particulièrement ébranlé : Il était, à mes yeux, le seul homme politique belge ayant l’envergure nécessaire pour avoir l’écoute de Paris en cas de dislocation de la Belgique.

Et Paul-Henry Gendebien – il était alors Délégué général de la Communauté française à Paris –  de rapporter l’entrevue qu’il eut avec Jean Gol dans la capitale française :

Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la nation belge ni même à l’Etat. Un long éloignement du pouvoir avait à nouveau aiguisé son esprit critique et surtout, il avait été ulcéré par les « avancées » du nationalisme chez les libéraux flamands auxquels s’était d’ailleurs ralliée l’une des ailes marchantes de la Volksunie. (…) C’est alors qu’il ajouta, et ceci compta, ce que j’avais déjà deviné sans difficulté : à savoir qu’il pensait que notre avenir, à nous autres Wallons et Bruxellois, serait français. Dans quelles circonstances, sous quelle forme, à quelle date ? Nul ne pouvait encore le conjecturer avec précision, sinon par une hardiesse successive et prématurée. Néanmoins, en manipulant soit par jeu soit par anticipation très consciente un certain nombre d’hypothèses, nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. Sa férocité se déchaîna quand nous évoquâmes certains de ses amis politiques qu’il faudrait recaser à l’Assemblée nationale. « De toute manière, ajouta-t-il, il seront fiers de porter l’écharpe tricolore, et quelques décorations feront le reste… ». Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République française, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt.

Et Paul-Henry Gendebien de conclure :

Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres qui n’étaient pas rien dans la politique française.

L’opinion publique française serait-elle prête à accueillir la Wallonie ? Selon un sondage réalisé par « France-Soir », 66% des personnes interrogées s’étaient prononcées favorablement. On atteignait même 75% dans les régions frontalières. Par ailleurs, de nombreuses personnalités politiques françaises, de tous horizons, dont certains candidats à l’élection présidentielle, ont également fait des déclarations dans ce sens.

On sait aussi que le général de Gaulle avait suivi de très près le Congrès National Wallon de Liège en 1945 qui, par le biais d’ un premier vote dit « du cœur », s’était prononcé majoritairement pour le retour à La France.

Dans son livre « C’était de Gaulle », l’ancien ministre français Alain Peyrefitte rapporte ces propos que le général lui avait confiés le 29 juillet 1967 :

Je sais bien qu’après la Libération, il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France. Mais nous avions suffisamment de difficultés avec les Anglais et les Américains pour ne pas rajouter celle-là. Alors, j’ai renvoyé mes visiteurs à un avenir plus lointain. Je leur ai dit que l’histoire des peuples est longue, qu’ils durent plus longtemps que toutes les constructions artificielles qu’on peut leur imposer. Et que le jour où la Wallonie, par la voix de ses représentants légitimes, ou de préférence par référendum, déciderait d’être rattachée à la France, nous leur ouvririons les bras de grand cœur.

Avant de conclure, il me faut encore aborder le cas particulier de la population germanophone. Ce fut, je pense, une erreur de l’avoir intégrée à la Région wallonne. Aujourd’hui, elle entend clairement s’affirmer comme une entité pleine et entière. Et ce sera aux germanophones eux-mêmes de décider de leur sort post-belge.

L’avenir plus lointain dont parlait de Gaulle est-il sur le point d’arriver ?

Une Flandre indépendante, Bruxelles comme ville-Etat, siège des organisations européennes et internationales, et une Wallonie intégrée à la France : la fin de la Belgique n’aurait certes rien d’apocalyptique. Nous serions enfin délivrés de ces interminables et stériles chamailleries communautaires, qui n’ont vraiment rien de valorisant.