Jeholet: « Le Plan Marshall, ce n’est pas une vache sacrée »

Christophe De Caevel, « Trends – Tendances », 11 septembre 2017

Le nouveau ministre wallon de l’Economie promet de balayer tous les « on a toujours fait comme cela ». Les subsides, primes, structures et même le sacro-saint Plan Marshall seront épluchés avec une ligne de conduite unique : que les moyens publics servent effectivement

 

Ministre de l’Economie wallonne, c’était peut-être son rêve. Mais il est arrivé de manière si soudaine et imprévue, que le premier effet immédiat de la réalisation de ce rêve fut, pour Pierre-Yves Jeholet, l’annulation de ses vacances. Il a consacré son mois d’août à rencontrer les responsables économiques et administratifs. Il en ressort avec une impression plutôt positive, en particulier au vu de l’état d’esprit affiché par une administration que l’on disait pourtant colorée en rouge vif.

TRENDS-TENDANCES  » Si demain un ministre libéral succède à Jean-Claude Marcourt comme ministre de l’Economie, je ne vois pas très bien ce qu’il pourrait infléchir « , nous déclarait début juillet Pierre Rion. Vous êtes ce libéral qui succède à Jean-Claude Marcourt, que souhaitez-vous donc infléchir ?

PIERRE-YVES JEHOLET. Ne vous imaginez pas que je vais simplement me glisser dans les pantoufles de Jean-Claude Marcourt. Evidemment, il a accompli de bonnes choses. Le Plan Marshall a permis de décloisonner les mondes des entreprises, des centres de recherche et des universités, un jury indépendant et international valide les projets des pôles de compétitivité, etc. Mais je vois aussi les indicateurs. Le chômage diminue en Wallonie mais il reste supérieur à la moyenne européenne et est encore le double de celui de la Flandre, notre taux d’emploi est de 62 % quand la moyenne européenne est de 72 % ; le PIB/habitant reste aussi en dessous de la moyenne. Face à cela, je ne peux pas me contenter de dire  » Tout va bien, ne changeons rien « , j’ai d’autres ambitions pour la Wallonie.

La stratégie bâtie sur les pôles de compétitivité est néanmoins saluée des toutes parts. Qu’allez-vous donc y changer ?

Je comprends que les entreprises et les fédérations sectorielles soient satisfaites : il y avait tant de subsides accordés à tant de structures… Mon intention n’est pas de tout supprimer mais de bien vérifier que tout cet argent est affecté à bon escient et sert prioritairement le redressement de la Wallonie. Les pôles de compétitivité ont besoin d’être réanimés. Ils ne remplissent pas leurs objectifs de formation, en particulier vers les métiers de demain ou en pénurie. Plus largement, je m’interroge : comment mesurer la plus-value apportée par ces pôles ?

Par exemple en observant que la croissance des entreprises des pôles dépasse de 20 % celle de la croissance moyenne en Wallonie…

Mais qui me dit que cela n’aurait pas été le cas sans les pôles ? Ils représentent les secteurs forts du tissu wallon et ont bénéficié de subsides importants. Et, je vous le répète, je souhaite vérifier l’efficience de l’utilisation des moyens publics et mieux définir les priorités. A force de toucher à tout, on saupoudre les moyens et il y a un risque d’enlisement de la politique économique.

Cela signifie-t-il que si le Plan Marshall est amplifié dans certains secteurs – comme on le lit à la première phrase du volet économique de l’accord de gouvernement – il sera raboté dans d’autres ?

Oui. Nos moyens sont comptés, il faut absolument les concentrer là où ils seront le plus efficace pour le développement économique de la Wallonie. Le Plan Marshall, ce n’est pas une vache sacrée. Il y a une forme de nébuleuse dans le Plan Marshall, comme dans les points APE (aides à l’emploi dans le secteur des pouvoirs locaux et du non-marchand, qui ont été gelées par Pierre-Yves Jeholet, Ndlr), on ne sait pas toujours clairement quel argent va où et selon quels critères. Je veux y voir clair pour avancer et pour affecter les budgets là où ils seront le plus efficace. Quand je vois les indicateurs socio-économiques, j’ai un peu de mal à penser que tout ce qui a été fait ces 10 dernières années était parfait…

Le Plan Marshall, c’est aussi une logique de partenariat avec le monde économique. Ne risquez-vous pas de la briser en décidant de réorienter les budgets ?

Rassurez-vous, ce travail sera mené en collaboration avec les entreprises. Et aussi avec l’administration. Elle jouera un rôle crucial pour objectiver les décisions. J’ai découvert, en prenant mes fonctions, que certains dossiers d’aide aux entreprises ou à la recherche étaient traités directement par le cabinet sans passer par l’administration. Je ne vous parle pas ici de broutilles mais de dossiers pesant parfois plusieurs millions d’euros. Le fait du prince et les chasses gardées, c’est fini ! Vous me demandiez quelles inflexions j’apporterai à la politique économique wallonne, en voilà une.

Il existe chez nous beaucoup d’initiatives publiques pour soutenir le lancement des start-up. Mais peu, pour reprendre l’expression de Gauthier Philippart, cofondateur de Trasis,  » pour transformer ensuite les pépites en lingots d’or « . Or, le manque d’acteurs de grande taille est l’une des faiblesses du tissu wallon. Comment envisagez-vous d’agir en la matière ?

Je dresse un parallèle avec les pôles de compétitivité. Les projets de recherche aboutissent à des beaux produits que nous n’arrivons pas, ou trop peu, à valoriser, à commercialiser. Comment franchir ce cap, qui permettrait de créer de l’emploi et de rebâtir un tissu industriel ? Si j’avais la recette, si les entreprises avaient la recette, si l’Union wallonne des entreprises avait la recette, ça se saurait…

Nous avons des atouts. La situation économique s’améliore. Nos voisins du Nord approchent le plein-emploi, ils auront besoin de main-d’oeuvre extérieure. Les aides à l’emploi rendent les travailleurs wallons très compétitifs : avec la régionalisation, les aides flamandes sont liées au siège d’exploitation, tandis que les aides wallonnes sont liées au domicile du travailleur. Le Wallon qui travaille en Flandre peut ainsi cumuler les deux aides.

Vous souhaitez que les pôles de compétitivité soient plus actifs en matière de formation. Le décalage des majorités avec la Fédération Wallonie-Bruxelles, compétente en matière d’enseignement, n’est-il pas un sérieux handicap pour l’économie wallonne ?

Il nous manque, effectivement, un levier très important et, en tant que régionaliste, je suis un peu marri de cette situation. Cela dit, cela fait quelques années que ce levier nous manque. La situation de notre enseignement est un échec politique important et les socialistes ont une lourde responsabilité.

Cela fait deux législatures que la politique de l’enseignement n’est pas menée par le PS mais bien par le cdH…

C’est vrai. Mais il faut reconnaître que le cdH a initié un Pacte d’excellence qui, à défaut d’être parfait, va dans le bon sens.

Je parlais d’échec politique car, si nous avons tant de problèmes de formation en Wallonie, c’est aussi parce que nous héritons d’une situation qui a vu des tas de jeunes sortir du parcours scolaire, ne pas trouver d’emploi et se retrouver perdus au milieu du gué. D’où la difficulté du Forem à élaborer des dispositifs efficients pour amener ce public-là vers l’activation.

Est-ce le rôle du Forem que de s’occuper de ces personnes, finalement très éloignées du marché de l’emploi ?

Regardons les choses en face : il y a un public sans qualification et qui n’a quasiment aucune chance de retrouver à moyen terme une place sur le marché de l’emploi. Il ne s’agit pas de les stigmatiser ou de les abandonner au bord de la route mais au contraire de rechercher des dispositifs différents, adaptés, pour qu’ils puissent, comme nous le disons dans la déclaration gouvernementale,  » contribuer à la vitalité de la société « . Il faut les former autrement qu’en passant par les opérateurs traditionnels. Je n’ai pas de recette-miracle, j’ouvre le débat de l’insertion avec les pôles, avec les partenaires sociaux, avec les communes et les CPAS, avec les agences locales de l’emploi.

Cela permettra au Forem de concentrer ses moyens sur les personnes plus proches du monde du travail, et de mener un accompagnement personnalisé, responsabilisant, motivant et tourné vers l’emploi.

Un de vos dadas en tant que député, c’était la rationalisation des outils économiques wallons. Allez-vous fusionner la SRIW, la Sowalfin et la Sogepa ?

Vous avez compris que j’entends veiller de très près à l’utilisation efficace des moyens publics et que cela passe par des rationalisations. Mais je me méfie aussi des grands holdings publics. Nous savons, en Wallonie, ce que cela peut donner en termes de transparence et de gouvernance… Ces trois organismes ont des métiers bien distincts : les grandes entreprises pour la SRIW, les PME pour la Sowalfin, les entreprises en redressement pour la Sogepa. On peut garder cela, ce qui n’empêche pas d’éventuellement supprimer un certain nombre de filiales, d’intensifier les synergies et rapprochements, ainsi que d’améliorer la lisibilité.

Le MR est quasiment absent des comités de direction de ces outils économiques. Préparez-vous un grand remaniement ?

J’ai reçu tous les responsables des structures dont j’ai la tutelle. C’est vrai que beaucoup d’entre eux viennent des cabinets socialistes. Mais je leur ai dit franchement, ainsi qu’à l’administration (DGO6) :  » Je veux travailler avec vous « . Ils ont une expertise et une expérience très utiles, surtout si nous voulons une administration moderne et pro-active. En retour, j’exige évidemment de la confiance et de la loyauté. Et sincèrement, je n’ai aucune raison de douter que ce sera bien le cas.

Cela, c’est pour les comités de direction. Mais les conseils d’administration sont, eux, plus politiques : le socialiste Jean-Pascal Labille restera-t-il à la présidence de la SRIW ?

Les conseils d’administration sont d’ordinaire renouvelés après les élections, en fonction du poids respectif des partis. Le gouvernement précédent n’a pas jugé bon de le faire en 2014, je le regrette et je compte bien rééquilibrer les choses. Cela ne veut pas dire que nous toucherons aux présidences de ces conseils, ces postes étant de toute façon parfois très bien bétonnés. Nous voulons dépolitiser, nous voulons gouverner différemment, ce n’est pas pour faire la chasse aux sorcières.

On cite toujours ces trois grands outils économiques. Mais il y a aussi les invests ou les nombreux organismes qui accompagnent le développement du secteur numérique. N’y a-t-il pas, là, des rationalisations peut-être plus dures à mener ?

Bien entendu. Nous avons une Agence du développement numérique (ADN) qui fonctionne et à côté toute une série de hubs numériques, Digital Wallonia, etc. Tout cela part d’une bonne intention, c’est un secteur d’avenir dans lequel chacun veut s’insérer. Mais quand on multiplie les structures, on multiplie aussi les coûts. Je veux concentrer les moyens à l’ADN, je veux faire confiance à mon administration. A l’inverse du gouvernement précédent qui n’a même pas sollicité l’avis de l’ADN pour le plan d’investissement dans la fibre optique avec les opérateurs télécoms (ceux-ci investiront en contrepartie de l’abandon de la taxe sur les pylônes, Ndlr).

Neuf invests en Wallonie, est-ce trop selon vous ?

Ils ont un lien de proximité avec les entreprises qu’il ne faudrait pas négliger. Mais, cela ne signifie pas que chacun peut se mettre à créer des filiales pour ceci ou pour cela. Je prépare une note d’orientation plus large sur l’animation économique. Vous n’imaginez pas le nombre d’organismes qui existent pour servir de réceptacle à des subsides régionaux ou européens. Chacun veut sa part du gâteau et cela conduit à une dilution des moyens, à une inflation des frais de fonctionnement et parfois à une redondance dans les dépenses et les projets.

Un ministre peut-il empêcher un invest provincial de créer les filiales qui lui semblent utiles ? Ils sont autonomes, avec en plus une participation du privé…

Non, un ministre ne peut pas vraiment supprimer d’un trait tel ou tel organisme d’animation économique. Mais il peut choisir de fermer progressivement le robinet à subsides pour certaines structures. J’aimerais aussi que les invests suivent la philosophie du nouveau gouvernement et réduisent la taille de leurs conseils d’administration. Meusinvest va prochainement renouveler ses instances, je souhaite qu’ils passent de 22 à 12 administrateurs.

L’an dernier, la Wallonie a introduit le prêt Coup de pouce, un mécanisme qui accorde un avantage fiscal au citoyen qui prête de l’argent à une jeune PME. Vous comptez élargir ce mécanisme. De quelle manière ?

Les prêts moyens se situent autour des 23.000-24.000 euros. Il n’y a donc a priori aucune raison de revoir le plafond actuel de 50.000 euros par prêt. En revanche, pourquoi faut-il limiter le prêt Coup de pouce aux entreprises débutantes ? Nous allons étudier la question.

Cette mesure peut sembler symbolique mais, au-delà de l’intérêt financier pour le prêteur et l’emprunteur, elle contribue à l’implication des citoyens dans l’économie, à leur conscientisation par rapport aux risques des projets économiques et, plus largement, à leur responsabilisation. Le redressement wallon ne passera pas uniquement par des décisions politiques, il ne passera pas uniquement par l’audace de quelques entrepreneurs. Il passera par l’engagement de chacun. Chacun à son niveau a une contribution à apporter pour réussir ce défi. Le prêt Coup de pouce s’inscrit modestement dans ce contexte.

Avec tous ces acteurs publics qui prennent des participations ou octroient des prêts subordonnés aux entreprises, la Wallonie affiche un tissu économique semi-public. Cela convient-il au libéral que vous êtes ?

Evitons les caricatures, je ne suis pas un ultra-libéral. Je suis bien conscient que l’entreprise, la recherche, l’investissement, l’innovation, etc., tout cela ne peut se passer du soutien public. Allez voir ailleurs en Europe, c’est la même chose !

Là où je souhaite impulser ma différence de libéral, c’est dans l’orientation de ces moyens publics. Je veux éviter une dilution des moyens, et donc une dilution des responsabilités de tous les acteurs par rapport aux objectifs que l’on poursuit. C’est vraiment la philosophie de ce gouvernement : de la rigueur et de la transparence pour responsabiliser chacun. Dans tous les domaines, de l’économie à la formation en passant par la finance, la recherche ou la politique elle-même bien entendu.

Le gouvernement fédéral étudie la possibilité de privatiser tout ou partie d’entreprises comme Belfius ou Proximus. Comptez-vous ouvrir le débat en Wallonie pour la FN et la Sonaca ?

Les deux cas sont très différents. La Sonaca grandit avec le soutien public, comme on l’a vu récemment avec l’opération LMI. Il n’y a aucune raison de prendre son bâton de pèlerin pour chercher un investisseur privé, comme il n’y aurait aucune raison de refuser par principe de recevoir un investisseur qui se manifesterait. La porte est ouverte mais avec une très grande prudence car l’aéronautique est un secteur hyper-concurrentiel, dans lequel la Wallonie est bien positionnée et où le maintien de centres de décision est essentiel.

Avec la FN, nous avons un groupe qui a réussi à se diversifier, à retrouver une belle croissance et qui est un grand pourvoyeur d’emplois en Wallonie. L’enjeu ici, c’est celui des licences d’exportation – une compétence qui relève du ministre-président – et de l’équilibre entre l’éthique et l’économie.

Cela plaide pour le giron public : vous êtes directement concerné par les deux volets.

D’autres diront que nous sommes  » juge et partie  » et qu’il faudrait donc privatiser. Nous allons aussi regarder les positions de l’Union européenne dans ce secteur très particulier qu’est l’armement. Oui, des aspects éthiques jouent mais ne répétons pas l’épisode Francorchamps en voulant laver plus blanc que blanc. Je ne mettrai pas délibérément à mal la FN et ses sous-traitants par rapport à leurs concurrents allemands, français ou autres. Je tiens en outre au maintien d’un centre de décision chez nous pour ce fleuron de notre économie. La privatisation n’est donc absolument pas à l’ordre du jour.