Pour une opposition constructive

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandaise de ce texte a été publiée par https://doorbraak.be/steriel-oppositiespel/, sous le titre « Au sujet de l’opposition stérile ».

Tout n’est pas blanc ou noir. Il faut rompre avec le manichéisme politique, qui consiste à penser que l’on détient seul la vérité absolue.

Dans une remarquable « Lettre aux membres du Rassemblement Wallon », rédigée en 1971, François Perin avait tenu à souligner cette triple tradition qui a fait notre civilisation. Le christianisme, le libéralisme et le socialisme ont, chacun, contribué à améliorer la condition de l’Homme.  Mais il est vrai aussi que chaque idéologie, poussée à l’extrême, a engendré les pires horreurs.

Une approche plus sage et plus adulte s’impose aujourd’hui. Que de temps perdu en raison de l’opposition stérile dans laquelle les uns comme les autres se sont, à un moment donné, enfermés !

En 1974, après des années d’immobilisme politique, une régionalisation préparatoire fut mise sur les rails. Des régionalistes wallons convaincus, tel le socialiste Jean-Maurice Dehousse, auraient dû la soutenir. Mais le PS était alors dans l’opposition et l’opération fut boycottée. Ce fut la pratique de la chaise vide au Parlement wallon jusqu’en 1976. De retour au pouvoir en 1977, le PS s’empressa de supprimer les mesures adoptées et il a fallu attendre 1980 pour que la régionalisation définitive voie enfin le jour en Wallonie et en Flandre.

Dans l’opposition, les libéraux se montrèrent, eux aussi, intraitables. François Perin raconte : Gol était assez déplaisant, arrogant même. Il fallait faire tomber le gouvernement par n’importe quel moyen, donc voter non, systématiquement, pour faire sauter avec les rebelles du CVP le quorum des deux tiers et provoquer la crise.

Dégoûté par une telle intransigeance, François Perin démissionna du Sénat, le 26 mars 1980, en fustigeant une particratie bornée, souvent sectaire, partisane, partiale, parfois d’une loyauté douteuse au respect de la parole donnée et de la signature mais très douée pour la boulimie avec laquelle elle investit l’Etat en jouant des coudes, affaiblissant son autorité, provoquant parfois le mépris public.

Aujourd’hui, le PS critique systématiquement les mesures socio-économiques prises par le gouvernement Michel. Rien n’est bon à ses yeux.

Mais en quoi cette mesure visant à exempter les patrons de charges sociales sur le premier travailleur engagé serait-elle nocive ? Ancien administrateur général de l’Awex et ex-chef de cabinet d’Elio Di Rupo, Philippe Suinen reconnaît lui-même que c’est l’une des meilleures décisions prises depuis longtemps (interview accordée à « La Libre Belgique », le 25 juin 2016). Et l’intéressé de plaider pour un unionisme wallon où tous les partis politiques démocrates et les partenaires sociaux se mettraient d’accord sur une trajectoire qui irait, par exemple, jusqu’en 2030.

C’est en adoptant une telle attitude réformiste et constructive que le PS peut se refonder. Faute de l’avoir fait, son homologue français se trouve aujourd’hui laminé.

Les élections législatives françaises ont largement donné le feu vert à Emmanuel Macron. Avant son élection, celui-ci avait clairement détaillé les mesures qu’il comptait prendre, en ce compris celle visant à modifier par ordonnances le Code du travail. Au nom de quelle légitimité, Jean-Luc Mélenchon entend-il aujourd’hui susciter l’agitation dans la rue ?  C’est au sein même de l’Assemblée nationale où il a été élu qu’il doit mener son combat ! Lorsqu’il invite son groupe à quitter l’hémicycle, il contribue à saper les fondements de la démocratie à laquelle, par ailleurs, il se dit attaché.

De nombreux militants socialistes sont d’avis qu’Elio Di Rupo doit renoncer à la présidence du parti. Force est de reconnaître qu’il n’a pas su (voulu) mettre fin aux comportements déviants qui s’étaient manifestés en 2005, avec les affaires carolorégiennes. Trente ans de pouvoir discontinu en Wallonie ont amené le PS à considérer la Région comme « sa » chose. Tous les niveaux de pouvoir ont été systématiquement envahis. On peut en mesurer aujourd’hui les effets néfastes.

Le fait qu’une collectivité mette autant de temps à se redresser est le signe d’une gestion inadaptée. Adopté en 2005, le Plan Marshall, dont il serait malhonnête de contester le bien-fondé, en est à sa quatrième version. Et d’éminents économistes, tels Guiseppe Pagano (Université de Mons) et Didier Paquot (UWE) constatent qu’il n’a pas produit les résultats escomptés. Si le chômage wallon commence à régresser, son taux reste deux fois supérieur à celui de la Flandre. Et la part de l’industrie dans le PIB wallon ne représente que 14,2%.

L’application du Plan Marshall doit donc être repensée. C’est ce à quoi va s’employer le nouveau gouvernement wallon MR-CDH, dont la politique s’articule autour de quatre axes : l’éthique, la rationalisation dans les services publics, la rigueur budgétaire et l’entrepreneuriat.

Plutôt que de s’enfermer dans la rancœur, le PS se grandirait en apportant sa contribution aux réformes susceptibles de faire enfin décoller la Wallonie. Les invectives ne sont plus de mise. La furie idéologique doit s’effacer au nom de l’intérêt général.

Pour le CDH aussi, les choses ne sont pas simples. A présent qu’il est l’allié du MR en Wallonie, ne devrait-il pas revoir sa  stratégie d’opposition au niveau fédéral ?

Dans une récente tribune publiée sur le site de « Knack », l’ancien éditorialiste de « Het Laatste Nieuws », Luc Van der Kelen, par ailleurs membre du mouvement B Plus, se réjouit de voir le rapport de forces politiques se modifier : Une nouvelle unité de centre-droit prend de l’ampleur dans le pays. (…) Cela ouvre la voie à un gouvernement Michel II.

Le pari est toutefois loin d’être gagné. Le temps dont dispose le nouveau gouvernement wallon jusqu’aux prochaines élections régionales est très limité. Suffira-t-il à modifier sensiblement les intentions de vote des électeurs ? Aujourd’hui, rappelons-le, le PTB se retrouve sur la première marche du podium, avec 24,2%.

Le fait est qu’une amélioration sensible de la situation wallonne pourrait amener la Flandre à nous considérer d’un œil différent. Quand elle voit comment l’argent a jusqu’ici été jeté par les fenêtres, on peut comprendre sa réticence à maintenir les transferts financiers (7 milliards d’euro, selon la dernière étude de la KU Leuven)…

(1) Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016. La version néerlandaise est sortie chez Doorbraak Boeken, avec une préface du politologue Bart Maddens de la KU Leuven.