Une Nation flamande qui veut devenir Etat

Jules Gheude, essayiste politique (1)

La version néerlandais de cet article a été publiée sur le site de « Knack » : http://www.knack.be/nieuws/belgie/franstaligen-weten-niet-hoe-hard-de-vlaamse-beweging-heeft-moeten-vechten/article-opinion-876475.html

En 2012, le gouvernement flamand a présenté la « Charte pour la Flandre », dont le préambule précise : La Flandre forme une nation.

La nation correspond ici parfaitement à la définition qu’en a donnée Ernest Renan : un plébiscite de chaque jour, une volonté clairement exprimée de poursuivre la route en commun,  au départ de ce que l’on souffert, joui, espéré ensemble.

Au XVIe siècle, la Flandre est acquise au protestantisme. Elle va subir la « reconquista » cruelle du très catholique roi d’Espagne, Philippe II.  Celle-ci prend fin avec la chute d’Anvers en 1585, tandis que les Provinces Unies, préfiguration des Pays-Bas actuels, se forment sous la conduite de Guillaume le Taciturne.

La Flandre a donc été arrachée de force à ce qui aurait dû être son univers naturel.

Grâce à la traduction de la Bible, les Province Unies vont bénéficier d’une langue pure et châtiée, alors que la Flandre reste morcellée en dialectes divers.

Des historiens se sont efforcés d’alimenter le mythe de la prédestination belge. Mais, de César à Napoléon, force est de reconnaître qu’on ne trouve aucune esquisse de Nation belge. Pirenne lui-même doit le reconnaître : lorsque l’étoile de l’Empereur pâlit en 1814, on ne se sent toujours pas Belges. Quant à Godefroid Kurth, qui voyait dans la religion catholique le ciment belge, il est clair que l’épisode espagnol perturbe sa théorie.

La Révolution belge de 1830 débute à La Monnaie, lors d’une représentation de « La Muette de Portici ». François Perin explique : Avez-vous déjà vu la masse populaire se presser à l’opéra ? A cette époque en tout cas, seuls les bourgeois pouvaient aller à l’opéra. Ce sont eux qui se sont enflammés. La révolte, ensuite, sera celle d’une masse populaire de Bruxelles – d’une seule commune -, ce qui, d’ailleurs, fera peur à ladite bourgeoisie, qui créera alors un pouvoir qui perdurera, notamment une garde civique pour maintenir l’ordre. La voilà, notre Belgique !

Avant 1830, nos régions ont été ballotées d’un régime étranger à un autre, au gré des guerres et des mariages princiers.  Comme l’écrit Marguerite Yourcenar dans « L’Oeuvre au noir » : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats.

Le Royaume indépendant de Belgique naîtra en 1830 d’un trait de plume diplomatique, en dehors de toute volonté populaire. Il s’agit, pour les grandes puissances d’alors, de se prémunir contre la France. Fruit d’un vote d’à peine 2% de la population, le Congrès national belge se verra imposer par l’Angleterre le choix du monarque.

Rien de glorieux dans tout cela.

Il suffit de lire cette lettre écrite par Charles Rogier à Jean Raikem pour comprendre que, dès le départ, le ver est dans le fruit : Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. . Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions civiles et militaires soient confiées à des Wallons et Luxembourgeois. De cette manière, les Flamands (…) seront contraints d’apprendre le français, et l’on détruira ainsi peu à peu l’élément germanique en Belgique.

Un deuxième génocide linguistique, donc. C’est précisément pour le contrecarrer qu’un Mouvement flamand verra le jour. De nature romantico-culturelle au départ, il finira par acquérir une dimension sociale et politique.

Car à la question linguistico-culturelle, s’ajoute en effet le phénomène de paupérisation, qui va contraindre des milliers de Flamands, à partir de la période difficile 1845-1848, à émigrer vers la Wallonie industrielle prospère.

Les francophones, dans leur grande majorité, ignorent à quel point  ce mouvement flamand a dû lutter pour arracher les premières lois linguistiques et faire en sorte que la Flandre acquière ses lettres de noblesse sur l’échiquier politique. Au début du XXe siècle, le cardinal Mercier parlait toujours de l’unité belge, cimentée par l’emploi de la langue française.

Tout cela laissera des traces durables et fera naître un fort sentiment national flamand. L’identité flamande va passer au premier plan.

Les deux conflits mondiaux creuseront  le fossé entre le Nord et le Sud. De même lorsque la prospérité économique changera de camp à la fin des années cinquante.

La Question royale, la guerre scolaire, la grande grève de 60-61 la fixation de la frontière linguistique : autant d’événements qui déchaîneront des passions contrastées.

On crut qu’avec l’introduction du fédéralisme, les tensions s’apaiseraient. Il n’en fut rien.

En 1982, lors de la crise de Cockerill-Sambre, le principe de solidarité fut remis en cause : plus sou flamand pour l’acier wallon ! Dès le début des années 90, le ministre-président flamand CVP Luc Van den Brande lança l’idée confédérale, qui sera adoptée, en 1999, par le Parlement flamand.

Aujourd’hui, la N-VA est la première force politique du pays et tout indique qu’elle sera incontournable lors des élections législatives de 2019.

Pour son leader, Bart De Wever, il importe de faire de la Nation flamande un Etat souverain au sein de l’Europe. Première étape : l’adoption d’un projet confédéral reposant sur un échelon central réduit à sa plus simple expression et deux Etats, Flandre et Wallonie, financièrement responsables de leurs choix de gestion respectifs et cogérant Bruxelles.

Le démantèlement de la Belgique apparaît bien comme un processus irréversible, que les francophones ne pourront empêcher.

En 2011, la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française avait chargé deux de ses membres d’analyser la situation intérieure belge. La conclusion du rapport est sans appel : la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rend son existence de moins en moins probable.

Feu Xavier Mabille, le président du CRISP, dont la sagesse était unanimement reconnue, disait, à propos de l’hypothèse de la disparition de la Belgique : hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure.

(1) Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les Vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016. La version néerlandaise est parue chez Doorbraak Boeken.