Les scandales wallo-bruxellois flattent l’odorat N-VA

Pierre Havaux, « Le Vif », 1er juillet 2017

Cinquante députés, quatre ministres, quatre compétences : comment faire advenir cette Belgique quasi réduite au néant ? La N-VA cherche la voie. Quitte à miser sur la théorie du chaos alimentée depuis la Wallonie par le PTB triomphant de « Raoul le Terrible ».

 

Il n’y a pas de mal à se faire du bien. Le communautaire rangé au frigo gouvernemental sous Michel Ier n’interdit pas de penser ni de rêver. Et de refaire, sinon le monde, en tout cas la Belgique. A la N-VA, c’est comme au fitness :  » On y vaaa !  » Trois matinées studieuses, trois samedis d’affilée, y ont été consacrées à une remise à niveau des fondamentaux, sous la houlette du groupe de réflexion interne Objectief V. V comme Vlaanderen.

Samedi 24 juin, le sous-sol du parlement flamand fait salle comble (250 personnes) pour la troisième et dernière séance. Les nationalistes flamands ont réservé le meilleur pour la fin : après le constat archiressassé que le Nord et le Sud du pays n’ont plus grand-chose à partager, le moment est venu de dévoiler la potion qui diluera la Belgique moribonde.

Pas de Grand Timonier en vue. Ce n’est ni le lieu ni le moment de s’afficher pour le président De Wever. Sander Loones, vice-président du parti et cheville ouvrière d’Objectief V, se charge de chauffer la salle :  » Bonjour, je suis flamand. Ce n’est pas une prise de position politique. C’est une évidence, un état de fait.  » A clamer urbi et orbi, aux quatre coins du plat pays, comme une chose qui devrait aller de soi. Ce qui n’est pas encore évident, déplore l’orateur.

La matinée commence par une invitation au voyage. Par un gros saut de puce jusqu’en Suisse. Qui n’est pas seulement le pays aux paysages de carte postale, mais aussi le paradis de la décentralisation administrative et de l’autonomie fiscale, un modèle de gouvernance et de démocratie citoyenne. David Stadelmann, économiste à l’université de Bayreuth, a fait le déplacement depuis la Bavière pour faire saliver le parterre nationaliste flamand.

L’extase n’a jamais qu’un temps. La pause-café est la bienvenue pour amortir le retour sur terre et réintégrer le biotope fédéral belge. Une horreur, une honte, l’exact contraire du miracle helvète. Performance et coût de la puissance publique, efficience du marché de l’emploi, qualité de l’enseignement, innovation, fiscalité des entreprises : la Suisse triomphe sur un score de forfait. Il suffit de voir, projetées sur écran, les bobines hilares de deux supportrices tartinées en rouge et blanc, à côté de la moue catastrophée d’un (ex-)coach nommé Marc Wilmots…

La solidarité Nord-Sud ne sera plus éternelle

Assez déprimé. La N-VA a tout ce qu’il faut pour rendre le Flamand aussi prospère et heureux que son lointain voisin du pays des montagnes. Elle détient la clé du succès, capable de mettre hors d’état de nuire cet Etat belge de bric et de broc, cette pétaudière permanente que paralyse un fouillis invraisemblable et incompréhensible de compétences enchevêtrées.

Au tour de Jan Spoor, député fédéral et spécialiste des matières sociales, de monter sur les planches pour plonger l’assistance dans les délices de la Belgique confédérale. Un pays ( ? ) où le pot commun se réduira à sa plus simple expression : sécurité (lutte contre le terrorisme, asile, sécurité nucléaire et ferroviaire), défense, affaires étrangères et liquidation de la dette publique. Où Flandre et Wallonie seront maîtresses de 95 % des compétences. Où la Région bruxelloise sera une  » vraie  » capitale  » et non plus ce puits sans fond d’une inefficacité crasse.

Bien sûr, il faudra en tirer les conséquences. Cet étage confédéral n’aura plus à vivre sur un grand pied : 50 députés envoyés par les entités fédérées, quatre portefeuilles ministériels épaulés par deux ministres issus de Flandre et de Wallonie, suffiront amplement à sa gestion. Pour financer ce modeste train de vie, les recettes de la TVA et des accises feront l’affaire. Et le roi dans tout ça ? Pas de case prévue pour la monarchie.  » Ce n’est pas notre préoccupation du moment, mais son rôle politique tendra vers zéro « , balaie Peter De Roover, chef de groupe N-VA à la Chambre. Pour les questions de détail, on verra plus tard.

Pour les Flamands et les Wallons, en revanche, ce sera Byzance. A eux de gérer en toute liberté leur sécu et leur popote fiscale enrichie par l’IPP, les diverses retenues à la source et l’impôt des sociétés. Aux Bruxellois de choisir l’un ou l’autre de ces régimes fiscaux et de se débrouiller avec l’impôt foncier pour financer leur appareil institutionnel. Jouable dans une région promise à la mégafusion de ses 19 communes, de ses CPAS, de ses 6 zones de polices, et allégée de quelque 500 mandats politiques.

Une telle prise de distance entre Nord et Sud n’exclura pas le maintien d’une solidarité. Mais elle sera à durée limitée : son démantèlement s’étalera sur vingt-cinq ans.

« Les scandales n’auraient pu tomber mieux »

Liquidation quasi totale de la boutique belge, après gros nettoyage de printemps. Parvenu à un tel stade, est-il encore besoin de jouer sur les mots et de chanter les louanges d’une Flandre indépendante ? Les débats du jour ont escamoté le sujet. Un reliquat de Belgique pourrait suffire au bonheur de la Flandre. Encore faut-il convaincre. A commencer par le Flamand lui-même, trop peu conscient de son identité :  » S’il vous plaît, partagez ce que vous apprenez !  » implore Sander Loones. Et puis, il restera à persuader  » l’autre « , le francophone, wallon ou bruxellois, que cette nouvelle page ne lui sera en rien préjudiciable. Mieux : qu’elle fera de lui un homme nouveau, purifié, régénéré.  » Le clientélisme comme assurance-vie, la culture de la cupidité et la sclérose politique ne sont pas des lois de la nature inévitables, martèle Peter De Roover. Francophones, prenez votre sort en main. Et de conclure, en français :  » Plus est en vous.  »

Rien n’est perdu, les lignes bougent, la N-VA croise les doigts.  » L’actualité des scandales wallons et bruxellois, l’attitude des partis politiques francophones, n’auraient pu tomber mieux pour prouver que notre modèle est le bon « , se persuade tout haut Matthias Diependaele, chef de groupe au parlement flamand et coprésident d’ Objectief V.

Projetée sur la toile en cours de séance, la quadrature du cercle a sauté aux yeux. Deux visages, un choc des contraires : à la droite, un Bart De Wever à la mine déconfite, le regard qui tire sur la gauche en direction d’un Raoul Hedebouw radieux et le poing levé.  » Hedebouw est sympa mais très fondamentaliste, un pur idéologue « , a prévenu Jan Spoor. Si la Wallonie s’avisait de lui tendre les bras,  » former un gouvernement fédéral deviendra impossible. Et une Wallonie qui votera PTB n’acceptera plus la politique voulue par la N-VA « . La théorie du chaos. Qui rendrait la Belgique KO.