Archives mensuelles : juin 2017

Adieu cordon sanitaire ?

Le fossé de plus en plus large qui s’installe entre le citoyen et le politique entraîne l’ascension de courants populistes. Les partis « traditionnels », qui prétendent incarner la véritable démocratie, s’inquiètent et tentent, via l’installation de cordons sanitaires, d’empêcher les formations extrêmes d’accéder au pouvoir. Mais ils ne semblent pas mesurer la part de responsabilité qu’ils portent dans cette évolution. L’absence de résultats concrets et la divulgation de scandales contribuent, en effet, à jeter le discrédit sur les élites politiques.

Face aux nouvelles affaires qui secouent à nouveau le PS, certains en arrivent à se demander si ce n’est pas ce parti qui devrait faire l’objet d’un cordon sanitaire. Les déclarations du président Elio Di Rupo sur les parvenus en 2014 montrent en tout cas que la bonne gouvernance se fait toujours attendre. Depuis 1980, le PS a exercé, de façon quasi interrompue, la ministre-présidence wallonne. Les résultats sont là : un taux de chômage d’environ 14%, une situation budgétaire précaire, des exportations insuffisantes et qui chutent encore de 3,7% pour ce qui concerne les trois premiers trimestres de 2016.

Du côté flamand, un cordon sanitaire a été installé jadis autour du Vlaams Blok – aujourd’hui Vlaams Belang – , accusé de compromettre la démocratie par son intolérance raciste et xénophobe

Mais les choses semblent évoluer.

Dans une interview accordée au « Morgen » en septembre 2016, le politologue Car Devos (UGent) déclarait : Je n’ai jamais été contre le cordon sanitaire, parce que c’était une mesure transparente pour des raisons morales. Mais je pense qu’on ne peut plus dire aujourd’hui qu’il serait totalement répréhensible de gouverner avec le Vlaams Belang. En principe, cela devrait donc pouvoir se faire. Si un parti est prêt à conclure un accord stipulant clairement que les traités internationaux, la constitution en la démocratie libérale – en respectant donc la place de l’islam – sont respectées, alors le Vlaams Belang peut participer au pouvoir.

Son collègue de la VUB, Dave Sinardet, partageait ce point de vue : Le Vlaams Blok se heurtait à l’essence même de notre démocratie. Mais on ne peut plus en dire autant du Vlaams Belang. Même si ce sont toujours les mêmes têtes qui tiennent le crachoir, ce qui aurait tendance à les desservir.

On entend le même discours en France. Marine Le Pen s’écarte de son père pour tenter de rendre le Front National plus fréquentable.

Les lignes bougent donc.

Le 10 octobre 2016, Peter De Roover, le chef du groupe N-VA à la Chambre, déclarait : Si la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent la majorité absolue, nous exigerons l’indépendance de la Flandre.

En juin 2016, le préident du PS, Elio Di Rupo, a également tendu la main au PTB pour remplacer le MR dans la majorité communale à Mons. Mais la tentative s’est révélée infructueuse : On entend qu’ils prendront leurs responsabilités dans une quinzaine d’années, on ne va pas attendre 2031, aujourd’hui la seule alternative crédible est socialiste. Je suis un rassembleur, à gauche. Il nous faut une gauche forte qui s’engage dans les gouvernements.

Mais en politique, tout est question de rapport de forces.

Si les chiffres du dernier baromètre politique devaient se confirmer en 2019, le PS (21,3%) pourrait constituer une majorité absolue de gauche en Wallonie avec le PTB (20%) et Ecolo (11,4%). Avec 22,4%, le MR se retrouverait donc, une fois de plus, dans l’opposition. Quant au CDH, crédité de 11,9%, nul doute qu’il se laisserait tenter par le pouvoir…

Une telle perspective ne peut que gonfler les voiles du nationalisme flamand. Pourquoi la Flandre maintiendrait-elle la solidarité avec une Wallonie  « socialo-communiste » qui ne ferait que creuser davantage le fossé économique entre les deux régions ?

Si Elio Di Rupo brise le cordon sanitaire avec le PTB, il pourrait difficilement reprocher à Bart De Wever d’en faire autant avec le Vlaams Belang.

Aujourd’hui, la N-VA et le Vlaams Belang récoltent ensemble 40%. Mais l’on sait aussi que la fibre nationaliste est largement présente au CD&V. Comme l’a fort bien rappelé l’ancien ministre Stefaan De Clerck : La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

En perte de vitesse avec 15%, le CD&V a tout intérêt à retrouver une ligne flamande plus radicale.

Bart De Wever a manifestement les cartes en main pour imposer le confédéralisme. Son projet repose sur deux Etats-membres (deelstaten), la Flandre et la Wallonie, entre lesquels chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, devrait choisir pour l’impôt des personnes, la sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, l’immigration et l’intégration. On peut imaginer que la Flandre saura se montrer ici particulièrement attrayante. Comme l’avait déclaré l’ancien ministre-président flamand Gaston Geens : Nous achèterons Bruxelles !

Pour la N-VA, la confédération n’a plus que quatre compétences : la défense, la sécurité, les finances et les affaires étrangères.

Si les francophones acceptent ce projet, la Belgique sera réduite à l’état de coquille vide, qui apparaîtra très vite, aux yeux des Flamands, comme superflue. S’ils s’y opposent, alors la formation d’un nouveau gouvernement s’avèrera impossible.

Dans un cas comme dans l’autre, la Belgique est condamnée à terme.

Tout cela me rappelle ce que François Perin écrivait dans « La Meuse », le 28 avril 1981 : « Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise financière et économique insoluble, le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par ‘implosion’. Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de la leur future légitimité. (…) Les Wallons ont beau se proclamer belges. Quel est celui d’entre eux qui se battrait (au sens propre : en participant à une guerre civile) pour rétablir la Belgique contre la volonté des Flamands ? Poser la question, c’est la résoudre. Les Wallons pourraient se retrouver indépendants à leur corps défendant, contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes les débiteurs de leurs fameux  » droits acquis « . (…) La seule nationalité à laquelle ils pourraient facilement s’assimiler après que la nationalité belge leur eût claqué dans la main, est la nationalité française (…). Encore faudrait-il nettoyer seuls nos écuries auparavant, car la France n’est pas demanderesse et n’a aucune envie de prendre des fous en charge. »

36 ans après, ces propos révèlent toute leur pertinence.

Voilà plus de dix que je m’efforce de préparer les esprits wallons à l’après-Belgique. Mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

Jules Gheude est essayiste politique. Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes » (Mon Petit Editeur, Paris, 2016). La version néerlandaise de ce livre est parue chez « Doorbraak.Boeken » : « Waals Testament – Ongemakkelijke waarheden over de toekomst van België » avec une préface de Bart Maddens (KU Leuven).

On trouvera ici le lien permettant d’accéder au texte d’opinion de Jules Gheude « Adieu cordon sanitaire ? » sur le site de la RTBF : https://www.rtbf.be/info/opinions/detail_adieu-cordon-sanitaire?id=9632585

La version néerlandaise a été publiée sur le site de « Doorbraak » : http://www.doorbraak.be/nl/nieuws/vaarwel-cordon-sanitaire

 

Un bel esprit nous a quittés

Jean-Alexis D’Heur s’en est allé, ce vendredi 9 juin 2017, à l’âge de 92 ans

(http://www.enaos.be/P1220.aspx?IdPer=443275).

C’était un esprit des Lumières : curieux de tout, érudit, humaniste et profondément engagé. Optimiste aussi, comme en témoigne la cravate blanche qu’il portait toujours.

Sa façon d’écrire et de s’exprimer reflétait cette bonne éducation dont il ne cessait de souligner l’importance.

Il aimait la bonne chère et aurait sans doute apprécié de la partager avec ces nombreux auteurs qui l’avaient marqué : Voltaire, Flaubert, Chateaubriand, Renard ou Gide. Sans oublier ces orateurs de la Révolution française, dont il s’étonnait que la collection La Pléiade n’eût jamais publié le second tome.

Révolutionnaire, Jean-Alexis l’était aussi, incontestablement. Que d’années de militantisme actif au service de cette Wallonie dont il ne pouvait concevoir le renouveau que dans le cadre français !

Il avait joué un rôle actif lors des Etats généraux de Wallonie, qui se sont tenus à l’Université de Liège, le 9 mai 2009. Il avait également participé aux travaux du Gewif et continuait à suivre de près ses activités.

Jean-Alexis va nous manquer. Mais il peut être rassuré que son combat n’est pas terminé.

A sa famille, nous transmettons nos plus sincères condoléances.

La Catalogne annonce la tenue d’un référendum indépendantiste le 1er octobre

« Le Vif », Afp, 9 juin 2017

Le président indépendantiste de la Catalogne, Carles Puigdemont, a annoncé vendredi qu’il organiserait le 1er octobre un référendum sur l’indépendance de sa région du nord-est de l’Espagne, en dépit de son interdiction par la justice.

 

« Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous forme de République? » sera la question posée aux Catalans, a dit M. Puigdemont, revendiquant le « droit à un référendum d’autodétermination ».

  1. Puigdemont n’a cependant pas encore signé le décret de convocation de la consultation interdite par la Cour constitutionelle et qui mettra en délicatesse avec la loi toutes les personnes qui participeront à son organisation.

Le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy a pour sa part toujours assuré qu’un tel référendum n’aurait pas lieu laissant entendre, sans les révéler, qu’il prendrait des mesures préventives en ce sens.

« Tant que je serai président du gouvernement, cela ne se produira pas », avait réaffirmé M. Rajoy le 27 mai.

Les Catalans sont divisés sur l’indépendance: 44,3% pour et 48,5% contre, selon le dernier sondage d’un institut gouvernemental.

Mais ils souhaitent majoritairement (à 73,6%) pouvoir se prononcer par référendum. Cette consultation est défendue au-delà de la sphère indépendantiste par des organisations comme le nouveau parti de gauche Catalunya en Comu de la maire de Barcelone Ada Colau, des syndicats, des chefs d’entreprises et le club de football FC Barcelone.

En 2014, la région avait bravé une première interdiction et organisé une consultation symbolique des Catalans: 2,3 millions de personnes – sur six millions d’électeurs potentiels- avaient participé et huit sur dix s’étaient prononcées pour la sécession.

 

Le pronostic vital de la Belgique est engagé

Opinion de Jules Gheude, « Le Vif », 7 juin 2017

http://www.levif.be/actualite/belgique/le-pronostic-vital-de-la-belgique-est-engage/article-opinion-673737.html

Dans l’ouvrage  » Onvoltooid Vlaanderen  » (la Flandre inachevée) de Jan Seberechts, Bart De Wever, le président de la N-VA, présente son projet confédéraliste pour 2019.

Deux Etats-membres

La Belgique devient une confédération axée sur deux Etats-membres, Flandre et Wallonie, lesquels exercent les compétences liées au sol et aux personnes. La confédération, elle, est compétente pour les matières qui lui sont décernées explicitement par ces deux Etats. La N-VA mentionne ici la défense, la sécurité et les finances, et les affaires étrangères.

Pour exercer ces compétences, la confédération dispose d’un gouvernement composé paritairement de quatre ministres. Chaque Etat y désigne en outre un ministre, celui-ci n’ayant que voix consultative. Au sein du « conseil belge », on prévoit une concertation permanente « entre les ministres-présidents de Flandre, de Wallonie, de Bruxelles et des Germanophones ». Je traduis littéralement. Il est aussi question de « conseils ministériels thématiques », permettant de se réunir suivant les compétences : les ministres en charge de l’Agriculture, par exemple. L’objectif est d’éviter les conflits d’intérêt et de coordonner les points de vue sur la scène internationale.

« Nous achèterons Bruxelles ! »

Aujourd’hui, la Flandre a fait de Bruxelles sa capitale. Le projet confédéraliste ne dit mot à ce sujet.

La Région de Bruxelles-Capitale est citée telle quelle, avec, pour compétences, « toutes les matières liées au territoire et celles exercées aujourd’hui par les dix-neuf communes et CPAS, ainsi que par les six zones de police ». Pour ce qui est des matières personnalisables, « chaque habitant de Bruxelles choisit librement – indépendamment de sa langue et de son origine – entre le paquet flamand ou le paquet wallon pour l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, la migration et l’intégration, ainsi que le droit de vote pour le Parlement flamand ou wallon.

Il est clair que la Flandre entend ici modifier le rapport de forces à Bruxelles, en alléchant les non-néerlandophones par des mesures financièrement plus avantageuses. L’ancien ministre-président flamand Gaston Geens avait un jour lâché : « Nous achèterons Bruxelles! ».

Monarchie protocolaire et fin du bicaméralisme

Le projet de la N-VA maintient la monarchie, mais de façon « purement protocolaire et totalement transparente ». Notons aussi la fin du système bicaméral, avec la suppression du Sénat. Quant à la Chambre, elle ne comprend plus que 50 députés, issus paritairement du Parlement flamand et du Parlement wallon.

Communauté germanophone

Bart De Wever ne parle que du « ministre-président des germanophones ». Celui-ci serait-il à la tête d’une région propre, compétente à la fois pour les matières liées au sol et aux personnes ? On peut le supposer, mais ce point reste à préciser.

Financement

La Flandre et la Wallonie déterminent et perçoivent tous les moyens liés aux compétences personnalisables, à savoir l’impôt des personnes, les droits de succession et de donation, le précompte mobilier, ainsi que les impôts assimilés aux impôts sur le revenu. La Flandre, la Wallonie et Bruxelles déterminent et perçoivent les moyens provenant des matières territoriales, comme l’impôt des sociétés, les droits de donation et le précompte immobilier.

Pour ce qui est de la confédération, le projet précise qu’elle est financée « par la TVA et les accises pour le paiement de la contribution européenne obligatoire, les charges d’intérêt et le remboursement de la dette publique et la solidarité entre les Etats-membres ».

Solidarité

Bart De Wever souligne que « les transferts ne sont pas le problème en soi, mais ils doivent être transparents, avoir un objectif précis et inciter à l’amélioration ». Le projet prévoit donc, comme en Allemagne, « un mécanisme de solidarité objectivement mesurable, transparent et qui incite à la responsabilisation ». Selon la N-VA, ce n’est pas le cas avec les transferts actuels, « qui sont opaques, complexes, et ne stimulent pas une région à avoir de meilleures performances économiques ». Aujourd’hui, « la bonne gouvernance n’est pas récompensée, mais sanctionnée », souligne-t-elle.

Vers le séparatisme

Le projet de la N-VA rejoint clairement les résolutions que le Parlement flamand a adoptées en 1999. L’échelon central est réduit à sa plus simple expression, l’objectif étant de démontrer très vite qu’il est en fait superflu. La Région de Bruxelles-Capitale reste, quant à elle, limitée aux dix-neuf communes, avec une cogestion de la part de la Flandre et de la Wallonie. D’une manière générale, le système est simplifié, plus efficace et nettement moins onéreux. Il offre aussi l’avantage d’inciter la Wallonie à se montrer plus responsable dans le choix de sa gestion.

Reste à voir comment réagiront les francophones. Les Bruxellois semblent de plus en plus attachés à leur spécificité, mais ils pourraient aussi être séduits par les mesures financières plus avantageuses proposées par la Flandre en matière notamment d’imposition et de sécurité sociale. Quant aux Wallons, il est clair que, dans les circonstances présentes, ils auraient de grosses difficultés à assurer une sécurité sociale propre.

On a vu, ces dernières années, les responsables francophones se présenter en « demandeurs de rien » pour finalement céder. Aujourd’hui, le contexte est différent. Le projet confédéraliste constituerait l’antichambre du séparatisme. La Flandre, en effet, aurait beau jeu de souligner l’inutilité de conserver cette confédération-coquille vide. Par ailleurs, la Wallonie ne serait pas en capacité d’assumer financièrement une telle autonomie. D’autre part, un refus francophone rendrait quasiment impossible la formation d’un nouveau gouvernement belge. Bref, dans un cas comme dans l’autre, le pronostic vital de la Belgique est engagé.

Je songe à cet article que François Perin avait écrit dans « La Meuse », le 28 avril 1981: « Après d’éventuelles élections (…), le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par « implosion ». Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de leur future légitimité. (…) Les Wallons pourraient se retrouver indépendants à leur corps défendant, contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes les débiteurs de leurs fameux « droits acquis ». (…) La seule nationalité à laquelle ils pourraient facilement s’assimiler après que la nationalité belge leur eût claqué dans la main, est la nationalité française (…). Encore faudrait-il nettoyer seuls nos écuries, car la France n’est pas demanderesse et n’a aucune envie de prendre des fous en charge. »

36 ans plus tard, ces propos résonnent de manière éminemment prophétique. Le démantèlement du pays est bel et bien irréversible. Voilà près de dix ans que je m’efforce de préparer les esprits wallons à l’après-Belgique. Mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

Dernier ouvrage paru de Jules Gheude : « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise vient de sortir chez « Doorbraak Boeken », avec une préface du politologue Bart Maddens.