Et si, pour une fois les responsables wallons anticipaient?

« Le Soir » MIS EN LIGNE LE 16/06/2017 À 18:18

 PAR JULES GHEUDE, ESSAYISTE POLITIQUE (1)

Un rattachement à la France semble être la seule issue possible pour une Wallonie qui sera plus que jamais en quête d’oxygène lors de la mise en œuvre de la 6e réforme de l’Etat.

La 6e réforme de l’Etat a prévu, pour janvier 2019, le transfert aux Régions de compétences dans le secteur social et de santé.

Dans Le Soir de ce 14 juin, Thierry Bodson, le secrétaire général de la FGTB wallonne, et Jean-Pascal Labille, le patron de la mutuelle socialiste, s’inquiètent vivement de l’impréparation du gouvernement wallon en la matière.

Thierry Bodson constate : «  Je n’ai encore jamais entendu le moindre débat sur la manière d’organiser le transfert du personnel, par exemple. » Quant à Jean-Pascal Labille, il pointe du doigt les sources de financement envisagées, qui risquent de «  laisser des gens sur le bord de la route  ».

Lorsqu’on sait qu’en dépit des plans de redressement successifs adoptés depuis 2004, la Région wallonne connaît toujours une évolution difficile (un taux de chômage de près de 14 %, des exportations insuffisantes, qui ont chuté de 3,7 % au cours des trois premiers trimestres de 2016, et un impossible retour à l’équilibre budgétaire), on peut douter de la mise sur pied d’un grand plan social d’ici janvier 2019.

La situation est donc préoccupante. D’autant que, comme le fait remarquer Thierry Bodson : « Qui sait ce qui se passera en 2019 ? Quelle évolution politique et institutionnelle ? »

La question est pertinente.

Première formation politique du pays, la N-VA se révélera incontournable en 2019. Le projet confédéraliste qu’elle entend imposer lors des négociations qui suivront les élections législatives s’inspirent directement des résolutions que le Parlement flamand a adoptées en 1999.

Une Flandre alléchante

Pour Bart De Wever, la Belgique doit devenir une confédération basée sur deux Etats membres, la Flandre et la Wallonie, et compétente uniquement pour la défense, la sécurité, les finances et les affaires étrangères. Quant à la Région de Bruxelles-Capitale, elle exercerait les compétences liées à son territoire. Chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, devrait choisir entre la Flandre et la Wallonie pour les compétences «personnalisables»: l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, l’immigration et l’intégration. Autant de domaines où la Flandre, à n’en pas douter, saurait se montrer particulièrement alléchante…«  Nous achèterons Bruxelles ! » avait un jour déclaré le démocrate chrétien flamand Gaston Geens.

Deux scénarios possibles

Ce qui attend la Wallonie est donc bien plus considérable que ce pour quoi Thierry Bodson et Jean-Pascal Labille s’émeuvent aujourd’hui. Avec une autonomie poussée à l’extrême, la Région ne manquerait pas d’être confrontée à une baisse sensible de ses prestations sociales. Tous les économistes en conviennent.

Lors des négociations de 2019, les responsables wallons se trouveront donc face au choix suivant : ou bien ils opposent un front du refus, et dans ce cas le blocage du pays peut amener la Flandre à décréter unilatéralement son indépendance. C’est le scénario « Bye bye Belgique » concocté par la RTBF en 2006. Ou bien les responsables wallons courbent une fois de plus l’échine, et dans ce cas ils plongent la Wallonie dans un bain de sang social.

Lors des Etats généraux de Wallonie que nous avons organisés à l’Université de Liège, le 9 mai 2009, nous avons étudié les divers scénarios d’avenir « post-belge » pour la Wallonie. Il est apparu que seule une intégration à la France, avec un statut particulier que pourrait prévoir aisément la Constitution française, serait de nature à garantir à la population wallonne un avenir crédible. Telle est l’option que le Gewif défend depuis 2010 (www.gewif.net).

Et si les responsables wallons prenaient dès maintenant langue avec les autorités françaises dans ce sens ? Si, pour une fois, ils anticipaient ?

Certes, bien des choses ont changé depuis l’ère gaulliste. Mais les propos tenus par le Général au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, à la fin des années 60, résonnent de manière prophétique : «  Si, un jour, une autorité politique représentative s’adressait officiellement à la France, ce jour-là, de grand cœur, nous répondrions favorablement à une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité. Avant, c’est impossible. J’ai pourtant la conviction que seule leur prise en charge par la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. » (2)

(1) Dernier livre paru : Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise vient de sortir chez Doorbraak Boeken, avec une préface du politologue Bart Maddens (KU Leuven).

(2) Rapportés par Claude de Groulart dans son livre De Gaulle : Vous avez dit Belgique ? (Editions Pierre-Marcel Favre, 1984). Ces propos ont été authentifiés par l’ancien ministre Alain Peyrefitte dans un courrier adressé à Lucien Outers, le 18 novembre 1986.