Adieu cordon sanitaire ?

Le fossé de plus en plus large qui s’installe entre le citoyen et le politique entraîne l’ascension de courants populistes. Les partis « traditionnels », qui prétendent incarner la véritable démocratie, s’inquiètent et tentent, via l’installation de cordons sanitaires, d’empêcher les formations extrêmes d’accéder au pouvoir. Mais ils ne semblent pas mesurer la part de responsabilité qu’ils portent dans cette évolution. L’absence de résultats concrets et la divulgation de scandales contribuent, en effet, à jeter le discrédit sur les élites politiques.

Face aux nouvelles affaires qui secouent à nouveau le PS, certains en arrivent à se demander si ce n’est pas ce parti qui devrait faire l’objet d’un cordon sanitaire. Les déclarations du président Elio Di Rupo sur les parvenus en 2014 montrent en tout cas que la bonne gouvernance se fait toujours attendre. Depuis 1980, le PS a exercé, de façon quasi interrompue, la ministre-présidence wallonne. Les résultats sont là : un taux de chômage d’environ 14%, une situation budgétaire précaire, des exportations insuffisantes et qui chutent encore de 3,7% pour ce qui concerne les trois premiers trimestres de 2016.

Du côté flamand, un cordon sanitaire a été installé jadis autour du Vlaams Blok – aujourd’hui Vlaams Belang – , accusé de compromettre la démocratie par son intolérance raciste et xénophobe

Mais les choses semblent évoluer.

Dans une interview accordée au « Morgen » en septembre 2016, le politologue Car Devos (UGent) déclarait : Je n’ai jamais été contre le cordon sanitaire, parce que c’était une mesure transparente pour des raisons morales. Mais je pense qu’on ne peut plus dire aujourd’hui qu’il serait totalement répréhensible de gouverner avec le Vlaams Belang. En principe, cela devrait donc pouvoir se faire. Si un parti est prêt à conclure un accord stipulant clairement que les traités internationaux, la constitution en la démocratie libérale – en respectant donc la place de l’islam – sont respectées, alors le Vlaams Belang peut participer au pouvoir.

Son collègue de la VUB, Dave Sinardet, partageait ce point de vue : Le Vlaams Blok se heurtait à l’essence même de notre démocratie. Mais on ne peut plus en dire autant du Vlaams Belang. Même si ce sont toujours les mêmes têtes qui tiennent le crachoir, ce qui aurait tendance à les desservir.

On entend le même discours en France. Marine Le Pen s’écarte de son père pour tenter de rendre le Front National plus fréquentable.

Les lignes bougent donc.

Le 10 octobre 2016, Peter De Roover, le chef du groupe N-VA à la Chambre, déclarait : Si la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent la majorité absolue, nous exigerons l’indépendance de la Flandre.

En juin 2016, le préident du PS, Elio Di Rupo, a également tendu la main au PTB pour remplacer le MR dans la majorité communale à Mons. Mais la tentative s’est révélée infructueuse : On entend qu’ils prendront leurs responsabilités dans une quinzaine d’années, on ne va pas attendre 2031, aujourd’hui la seule alternative crédible est socialiste. Je suis un rassembleur, à gauche. Il nous faut une gauche forte qui s’engage dans les gouvernements.

Mais en politique, tout est question de rapport de forces.

Si les chiffres du dernier baromètre politique devaient se confirmer en 2019, le PS (21,3%) pourrait constituer une majorité absolue de gauche en Wallonie avec le PTB (20%) et Ecolo (11,4%). Avec 22,4%, le MR se retrouverait donc, une fois de plus, dans l’opposition. Quant au CDH, crédité de 11,9%, nul doute qu’il se laisserait tenter par le pouvoir…

Une telle perspective ne peut que gonfler les voiles du nationalisme flamand. Pourquoi la Flandre maintiendrait-elle la solidarité avec une Wallonie  « socialo-communiste » qui ne ferait que creuser davantage le fossé économique entre les deux régions ?

Si Elio Di Rupo brise le cordon sanitaire avec le PTB, il pourrait difficilement reprocher à Bart De Wever d’en faire autant avec le Vlaams Belang.

Aujourd’hui, la N-VA et le Vlaams Belang récoltent ensemble 40%. Mais l’on sait aussi que la fibre nationaliste est largement présente au CD&V. Comme l’a fort bien rappelé l’ancien ministre Stefaan De Clerck : La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

En perte de vitesse avec 15%, le CD&V a tout intérêt à retrouver une ligne flamande plus radicale.

Bart De Wever a manifestement les cartes en main pour imposer le confédéralisme. Son projet repose sur deux Etats-membres (deelstaten), la Flandre et la Wallonie, entre lesquels chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, devrait choisir pour l’impôt des personnes, la sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, l’immigration et l’intégration. On peut imaginer que la Flandre saura se montrer ici particulièrement attrayante. Comme l’avait déclaré l’ancien ministre-président flamand Gaston Geens : Nous achèterons Bruxelles !

Pour la N-VA, la confédération n’a plus que quatre compétences : la défense, la sécurité, les finances et les affaires étrangères.

Si les francophones acceptent ce projet, la Belgique sera réduite à l’état de coquille vide, qui apparaîtra très vite, aux yeux des Flamands, comme superflue. S’ils s’y opposent, alors la formation d’un nouveau gouvernement s’avèrera impossible.

Dans un cas comme dans l’autre, la Belgique est condamnée à terme.

Tout cela me rappelle ce que François Perin écrivait dans « La Meuse », le 28 avril 1981 : « Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise financière et économique insoluble, le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par ‘implosion’. Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de la leur future légitimité. (…) Les Wallons ont beau se proclamer belges. Quel est celui d’entre eux qui se battrait (au sens propre : en participant à une guerre civile) pour rétablir la Belgique contre la volonté des Flamands ? Poser la question, c’est la résoudre. Les Wallons pourraient se retrouver indépendants à leur corps défendant, contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes les débiteurs de leurs fameux  » droits acquis « . (…) La seule nationalité à laquelle ils pourraient facilement s’assimiler après que la nationalité belge leur eût claqué dans la main, est la nationalité française (…). Encore faudrait-il nettoyer seuls nos écuries auparavant, car la France n’est pas demanderesse et n’a aucune envie de prendre des fous en charge. »

36 ans après, ces propos révèlent toute leur pertinence.

Voilà plus de dix que je m’efforce de préparer les esprits wallons à l’après-Belgique. Mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

Jules Gheude est essayiste politique. Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes » (Mon Petit Editeur, Paris, 2016). La version néerlandaise de ce livre est parue chez « Doorbraak.Boeken » : « Waals Testament – Ongemakkelijke waarheden over de toekomst van België » avec une préface de Bart Maddens (KU Leuven).

On trouvera ici le lien permettant d’accéder au texte d’opinion de Jules Gheude « Adieu cordon sanitaire ? » sur le site de la RTBF : https://www.rtbf.be/info/opinions/detail_adieu-cordon-sanitaire?id=9632585

La version néerlandaise a été publiée sur le site de « Doorbraak » : http://www.doorbraak.be/nl/nieuws/vaarwel-cordon-sanitaire