Pourquoi la stratégie de Bart De Wever est payante : « A la N-VA, c’est champagne ! »

Walter Pauli, Ewald Piron,et, « Knack », « Le Vif », 12 avril 2017

Si les élections confirment les derniers sondages, le système politique belge risque de se fissurer. Si la N-VA rue dans les brancards, alors il pourrait même exploser. Selon le politologue Bart Maddens: la stratégie électorale de De Wever s’est révélée bonne jusqu’à présent.

C’est vrai, ce n’était « qu’un » sondage. Mais l’enquête de La Libre Belgique et la RTBF a tout de même sérieusement secoué la politique belge. Au Sud du pays, le PTB est plus important que le PS et au Nord la N-VA est deux fois plus importante que le CD&V.

Le fait que le MR du premier ministre Charles Michel ne fait que maintenir le cap et n’a pas su profiter davantage de la bérézina du PS est le signe que Charles Michel n’est pas un premier ministre fort  dit Eric Van Rompuy. Il n’arrive pas à garder la N-VA dans les clous. C’est bien simple, ce parti fait ce qu’il veut. Il échoue donc là dans sa tâche principale qui est d’être le visage d’un cabinet uni. En 2014, on pensait encore que le MR allait saisir sa chance et faire grimper ses 23% à 30. Sauf que cela ne s’est pas passé de cette façon.

Pour le politologue Bart Maddens (KU Leuven) les torts sont partagés. Olivier Chastel est aussi un président qui manque d’envergure. Pourquoi le MR ne pratique-t-il pas la même politique que la N-VA ? Soit on met en avant les ministres qui font du bon boulot au gouvernement et on a un président qui lance, par la bande, ses points de vue dans un langage plus populaire. Un président qui joue sur les sentiments et arrive de cette façon à profiler son parti.

Un cordon sanitaire autour du PTB

Contre le PS on ne trouve donc pas le MR, mais bien le PTB/PVDA. Et pas son président Peter Mertens, mais sa figure de proue, Raoul Hedebouw, un Liégeois qui réussit l’exploit d’être même connu en Flandre. De quoi élargir le champ d’action du parti qui vogue dans des eaux politiques clémentes suite aux affaires, les mesures d’économies imposées par l’Europe et le soutien de plus en plus franc de la FGTB.

En ce moment, si l’on en croit les sondages, trois partis sont autour des 20% : le MR, le PTB et le PS. Ecolo et le CDH sont à peu près à la moitié. Après la politique flamande, on voit que c’est au tour de la politique wallonne de se morceler. Maddens: et avec toutes les conséquences qui en découlent. Avec la perte de vitesse du PS et un CDH qui se languit, il semble bien que ces deux partis aient perdu leur majorité au parlement wallon. Et comme le MR et le CDH ne souhaitent pas que le PTB vienne au parlement wallon, le MR et le PS sont bien obligés de s’entendre. Peut-être qu’ils devront même faire appel au CDH et/ou Ecolo. Car autour du PTB, on installe peu à peu un cordon sanitaire : Le MR et le CDH ne veulent travailler avec eux sous aucun prétexte. Seul le PS n’a pas, encore, annoncé la couleur, dit-il encore.

Que malgré une possible importante perte de voix et de sièges, un retour du PS est envisagé au fédéral est bien le premier signal que les thématiques communautaires ne sont plus très éloignées. Si le MR et le PS se retrouvent dans le gouvernement wallon et bruxellois, cela aura bien sûr des conséquences dans le gouvernement fédéral.

Même si une symétrie entre les gouvernements des différentes régions n’est pas obligatoire, on devine bien que le MR et le PS souhaitent faire partie d’un gouvernement fédéral en 2019. Le MR veut que Charles Michel reste premier ministre, mais ne souhaite plus être le seul parti francophone du gouvernement. Et le PS, de son côté, aimerait à nouveau retourner au pouvoir fédéral. Si les cartes ne sont pas complètement rebattues d’ici là, il sera, depuis la Wallonie, très difficile de former un gouvernement sans le MR et le PS.

Funeste pour le CD&V

Du côté de la Flandre, le paysage politique est radicalement différent. Les trois partis « classiques » ont été racrapoté au statut de parti de moyenne importance : CD&V (14 %), Open VLD (14%) en SP.A (13 %). Ils ne sont plus qu’à quelques points des outsiders classiques que sont le Vlaams Belang (12 %), en sachant qu’en plus ce parti est toujours sous-estimé par les sondages et Groen (11%).

C’est surtout mauvais pour le CD&V qui perd son statut de premier titilleur de la N-VA. Cela désespère Eric Van Rompuy: Le président Wouter Beke fait ce qu’il peut, mais il reste un chrétien démocrate et se borne à des positions nuancées. Certains, comme Pieter De Crem, aimeraient que le parti affiche une ligne plus dure. Mais le vrai drame du CD&V c’est qu’il n’a pas eu le poste de premier ministre. La N-VA nous pousse sans cesse à faire du combat de rue et ils sont plus forts à ce jeu que nous. Et ce n’est pas dans la nature d’un membre du CD&V de rendre coup pour coup, à la dure. Du coup, comment voulez-vous qu’on se profile ? On se sent impuissant.

Au SP.A, on a une autre analyse. On pense que si le parti stagne, c’est à cause d’un phénomène qu’on perçoit partout en Europe et qui veut que les partis traditionnels soient décriés.

Si la N-VA avait semblé perdre des plumes suite à sa participation au gouvernement, elle remonte depuis quelque temps dans les sondages. Elle est revenue à 28%. Pour les élections, ils vont relancer la machine électorale, y injecter beaucoup d’argent, car ils ont un trésor de guerre impressionnant. Il y a de fortes chances que la N-VA atteigne sans problèmes les 30% en 2019, dit Maddens.

Et ce succès est dû, toujours selon Maddens, à la campagne ciblée que poursuit son président Bart De Wever: un cadre de la N-VA après l’autre fait parler de lui dans les médias avec des déclarations sur la sécurité, les réfugiés ou l’intégration. La N-VA joue à fond la carte de la polarisation. Ce qui fait que le débat politique se résume souvent à « on est pour ou contre la N-VA ». Et cela paye.

La stratégie de Wouter Beke qui voulait que la N-VA participe au gouvernement pour cramer le parti est un fiasco. Cela a même eu un effet boomerang puisque c’est le CD&V qui paye le fait d’être dans ce gouvernement.

Champagne à la N-VA

C’est limpide : les partis classiques ont un même problème des deux côtés de la frontière linguistique. Ils doivent gérer le succès d’un parti non-traditionnel. Même si les deux partis en question sont situés à l’opposé de l’échiquier politique. Ces partis dits traditionnels ont aussi perdu la main. Pour pouvoir passer outre ces partis, ils doivent se lancer dans des coalitions monstres et surtout improbables.

Mais même comme ça, la N-VA a assez de sièges pour flibuster. Et si la N-VA est incontournable en Flandre, elle le sera aussi au niveau fédéral. La N-VA ne pourra donc plus être snobée par les partis traditionnels. Autant le dire, à la N-VA on boit du champagne.

D’autant plus qu’une majorité alternative par la gauche SP.A-Groen-PVDA n’est pas vraiment une possibilité sérieusement envisagée. Surtout que le PVDA ne serait crédité que de trois sièges à la chambre et 5 au parlement flamand.

Dans cette optique comment pourra-t-on former un gouvernement ? La N-VA va-t-elle accepter de gouverner avec le PS en échange de remettre les questions communautaires sur la table ?

Le PS sera-t-il d’accord avec cela ? Peut-être bien dit l’expert budgétaire Herman Matthijs (UGent et VUB). Car on devra tôt ou tard parler de la loi spéciale relative au financement des Communautés et des Régions. Une loi qui ne peut être changée sans une majorité dans chaque groupe linguistique.

Mais former un tel gouvernement a tout de même tout de la mission impossible. La Belgique fédérale est progressivement devenue un noeud gordien, un enchevêtrement inextricable. Du coup, Bart De Wever a-t-il les cartes électorales qui lui permettront de faire passer le confédéralisme ?

En principe, la N-VA est bien placée. Mais comme le dit Bart De Wever lui-même, une élection se gagne aussi selon les circonstances. Il suffit qu’un ministre démissionne peu avant les élections pour changer la donne. Mais si la situation d’aujourd’hui perdure et que l’on a l’image d’une Flandre à droite et d’une Wallonie à gauche… Imaginez-vous: une région communiste, voilà de quoi convaincre l’électeur flamand de placer la N-VA sur un lit de roses, dit Maddens.