Di Rupo : Terminator ou terminus ?

Olivier Mouton, « Le Vif », 4 février 2017

Le président du PS, Elio Di Rupo, doit faire preuve d’autorité dans l’affaire Publifin, pour mettre Liège au pas et renouveler vraiment les pratiques wallonnes. Faute de quoi, cela sera son Waterloo.

Elio Di Rupo et Paul Magnette clament vouloir le grand nettoyage en Wallonie. Mais le premier joue plus gros que le second. En somme : soit il flingue, soit il est flingué, aurait résumé un dialogue d’Audiard. ©

Si on me laisse faire…  Ces cinq mots, prononcés par le procureur Michel Bourlet, en 1996, pour dénoncer les freins mis à sa volonté de faire toute la lumière dans l’affaire Dutroux, le président du PS, Elio Di Rupo, pourrait les reprendre à son compte. Le laissera-t-on faire, à l’heure où il affiche sa volonté d’éradiquer définitivement les « pratiques mafieuses, selon les termes du politologue François Gemenne, des parvenus au sein de son parti, révélées par l’affaire Publifin ?

Il faut de l’ordre, de la clarté, de l’éthique dans le rapport à l’argent, martèle Di Rupo, qui brandit vingt-et-une mesures pour purifier les pratiques en matière de mandats et de rémunérations. Laurette Onkelinx, patronne du PS bruxellois, est envoyée au front pour charger Stéphane Moreau, patron de Nethys et bourgmestre démissionnaire d’Ans (depuis le 31 janvier dernier), et Alain Mathot, président du CA de NeWin et bourgmestre de Seraing. Deux cibles : le premier a fondé la nébuleuse Publifin/Nethys et touche un salaire estimé à près d’un million d’euros l’an, le second se fait payer par l’intermédiaire d’une société alors qu’il dénonce la fraude fiscale au Parlement fédéral. Scandaleux, peste Onkelinx. C’est encore Di Rupo qui présente, le 26 janvier, Pierre-Yves Dermagne, successeur de Paul Furlan au ministère wallon des Pouvoirs locaux : il a le pouvoir de la jeunesse pour aider le ministre-président Paul Magnette à révolutionner la gouvernance.

C’est le karcher ! lance un ministre francophone. Il était temps… Au bureau du PS, certains grincent toutefois des dents, pas pour contester ouvertement l’autorité du chef, mais bien pour se lamenter de voir leurs conditions financières rabotées à cause des dérapages d’une minorité, tandis que les nantis se préservent. La grogne monte mais Robert Joly, président de la fédération namuroise du PS, a fait courbe rentrante après avoir demandé à Elio de faire un pas de côté. Pour l’heure, seuls des militants ou frondeurs minoritaires demandent à Di Rupo de  démissionner. Parce que les mesures sont trop lentes et pas assez fortes, selon Samuel Moiny, coprésident des jeunes socialistes d’Amay. Ou parce que les nouveaux défis exigent la transformation du PS de fond en comble, écrit le militant César Botero González sur levif.be. En dénonçant la méthode Coué du président lorsqu’il s’érige en Terminator.

Pierre-Yves Dermagne (PS), nouveau ministre wallon des Pouvoirs locaux, 38 ans : il a la force de la jeunesse, dit Di Rupo. ©

Un président sans pouvoir

Si on le laisse faire… Homme fort du PS depuis 1994, président à répétition depuis 1999, ministre-président wallon puis Premier ministre en pleine tempête institutionnelle, Elio Di Rupo a défié toutes les crises, des affaires de Charleroi en 2005-2007 au blocage du pays en 2010-2011. Il joue à nouveau gros dans cette affaire Publifin qui le contraint, lui, le Montois, à affronter frontalement la fédération liégeoise, forte du quart des membres du parti et riche de son histoire chahutée. Il doit nettoyer définitivement les écuries dans un parti où le président semble être un roi nu face au pouvoir des fédérations et des sections locales. Le moment est d’autant plus critique que sa stature royale a été écornée par son rejet dans l’opposition fédérale, en octobre 2015. Il n’est pas dans les habitudes qu’un Premier sortant redevienne un président de combat, cela lui a été reproché, rappelle aujourd’hui encore un ténor du parti. Et ce, alors que le PTB s’envole dans les sondages et s’incruste à Liège, Herstal, Seraing… Au coeur du système Publifin.

Tout cela donne un aperçu de l’âpreté du combat qui se joue. Si des affaires d’une même ampleur avaient lieu au MR ou au CDH, Charles Michel ou Benoît Lutgen pourraient prendre des mesures dictatoriales, souligne le journaliste François Brabant, auteur d’Histoire secrète du PS liégeois (éd. La Boîte à Pandore). Au PS, le pouvoir d’Elio Di Rupo est davantage limité, il reste fort dépendant du poids des fédérations et des sections locales, même si les choses ont évolué depuis les années 1990. Il arrive d’ailleurs régulièrement, précise notre confrère, que des élections locales internes dans la fédération de Mons-Borinage soient défavorables au locataire du Boulevard de l’Empereur. Idem pour Paul Magnette à Charleroi.

Le poids du président du PS a longtemps été relativement faible, acquiesce Pascal Delwit, politologue à l’ULB. Initialement, c’était davantage un coordinateur qu’une personne politiquement importante. L’histoire du Parti ouvrier belge (POB), ancêtre du Parti socialiste, est celle d’une fédération d’organisations syndicales, de mutuelles, de grandes coopératives… Historiquement, le PS s’enracine aussi dans une forte implantation locale, avec deux figures centrales qui en ont découlé : le chef de cellule syndicale et le député-bourgmestre. «  Les ténors actuels du PS – les Di Rupo, Magnette, Demotte, Furlan, Demeyer… – cumulent d’ailleurs, dans les faits, ce double statut. Qui forge leur pouvoir.

Les fédérations coordonnent cette dimension locale et détiennent des prérogatives cruciales, comme la composition des listes avant les élections ou les affaires provinciales et supracommunales. Ce n’est pas pour rien qu’un Alain Mathot insistait, au sujet de Publifin : c’est une affaire liégeoise. En raison de ce pouvoir décentralisé, les potentats locaux estiment que le linge sale se lave en famille, que les arbitrages politiques se font entre amis. La possibilité de recentraliser ses pouvoirs au Boulevard de l’Empereur existe, tempère un député fédéral bruxellois. Regardez la façon dont Charleroi avait été mis sous tutelle lors des affaires. A Liège, nous n’en sommes pas encore là…

Peut-être parce que, relève une autre source interne, le président doit tenir compte des rapports politiques et des relations humaines. Il est de notoriété publique que le courant passe difficilement entre le patron de la fédération liégeoise, Willy Demeyer, et Elio Di Rupo. Avec, en toile de fond, une frustration profonde : le premier aspirait à devenir ministre de l’Intérieur en 2011, un rêve que le Premier Di Rupo n’a pas réalisé. Des frustrations, il en pleut dans cette fédération liégeoise du PS qui regrette de ne pas avoir reçu des postes à la hauteur de son poids politique – Jean-Claude Marcourt rêvait, lui, de devenir enfin ministre-président wallon l’été 2015… Sans oublier les circonstances conjoncturelles : Stéphane Moreau, l’homme fort de Publifin, est en congé maladie, en raison de problèmes cardiaques liés à la succession de révélations au sujet des pratiques au sein de son empire. C’est un paramètre qui complique les choses, dit ce député. Personne n’est dupe, c’est un pied-de-nez au président pour montrer son pouvoir, glisse un autre.

Stéphane Moreau a choisi : il reste CEO de Nethys et abandonne le mayorat d’Ans.

Liège-la-rebelle

A Liège, on ne fait jamais rien comme ailleurs, esprit principautaire oblige. Y compris dans l’affairisme, version XXL. A Charleroi, on parlait d’une communauté de pieds nickelés dont certains avaient acheté une chaudière pour leur seconde résidence dans le sud de la France, illustre ce ministre socialiste communautaire. Cette fois, on est de l’autre côté de la barrière, dans un système digne de la haute école HEC. Dans le privé, on se féliciterait d’une telle ingénierie. C’est évidemment inacceptable avec de l’argent public.. Les partis d’opposition réclament toujours une commission d’enquête au parlement de Wallonie pour saisir l’étendue du scandale tandis qu’un président de la majorité, Benoît Lutgen, reconnaît, à Jeudi en prime sur la RTBF, qu’il ne comprend rien à l’écheveau de structures et filiales mis en place par les penseurs liégeois de Publifin. C’est dire…

Liège n’est, il est vrai, pas une ville comme les autres, on y cultive la grandeur d’une métropole au rayonnement européen, la première de Wallonie, qu’elle serait sans conteste si elle n’avait pas raté l’aubaine de la fusion des communes. Jean-Claude Marcourt rappelle souvent que Liège, c’est mille ans d’indépendance, indique François Brabant. C’est une expression que Stéphane Moreau utilise, lui aussi, et qui était déjà reprise dans un livre d’Alain Van der Biest, l’ancien ministre liégeois qui s’est suicidé en 2002. Et à vrai dire, ils ont raison, à deux siècles près. Willy Demeyer, bourgmestre de Liège et patron de la fédération, lui, parle de Liège comme d’un pays avec ses piliers : le Standard, l’opéra et l’orchestre philarmonique.  Le tout explique un orgueil hors norme, renforcé par un sentiment d’urgence et la nécessité absolue de redresser l’économie de la région après le désastre métallurgique. Une fierté sans bornes à laquelle les autorités « centrales » sont confrontées : Nous n’avons de leçon à recevoir de personne, dit-on à Liège, toutes tendances politiques confondues, en marge de Publifin. Parmi les militants règne aujourd’hui un sentiment ambivalent : oui, les pratiques d’une minorité sont contestables ; mais de là à comparer les socialistes liégeois à la mafia sicilienne comme a pu le faire la presse flamande, il y a un pas que l’on se refuse de franchir.

Liège, complète François Brabant, c’est quand même la seule fédération au sein de laquelle quelqu’un comme Stéphane Moreau peut faire une carrière de haut niveau, tant pour l’influence politique que pour le degré de rémunération, sans quitter le giron local. Ce serait impossible dans les autres fédérations. On a parlé de lui comme député ou comme conseiller à l’institut Emile Vandervelde, mais il a toujours préféré rester dans l’ombre. A l’abri. Et à l’écart des compromissions susceptibles de le rendre redevable à l’égard de quiconque, Di Rupo en tête.

Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB, se frotte les mains de voir le PS liégeois englué dans les affaires.

« Di Rupo a bien manœuvré »

Le président du PS décide des règles d’éthique, mais serait sans pouvoir pour les appliquer à tout le monde ? Ne serait-il, en dépit de son expérience, qu’un dictateur fantoche, pieds et poings liés aux désirs de ses fédérations ? Il ne faut toutefois pas oublier que Di Rupo a provoqué une rupture en 1999, avec l’élection au suffrage universel des membres, nuance François Brabant. Jusque-là, c’est vrai, le président était un arbitre entre les fédérations. Mais désormais, il dispose d’une autre légitimité.

Cette élection au suffrage universel a tout changé, reconnaît ce ministre socialiste. Parce que désormais, Elio Di Rupo a pris le dessus sur les structures intermédiaires. Si, demain, Liège veut l’envoyer promener, il peut convoquer un congrès : je suis sûr qu’il l’emporte. Les militants veulent de telles mesures d’éthique, ils refusent que les postes soient confisqués par un petit groupe et, surtout, ils dénoncent le cumul de l’argent à l’heure où la vie est si difficile… Di Rupo aurait agi de la meilleure manière possible en évitant l’épreuve de force frontale pour induire le changement et le faire endosser par les fédérations, y compris Liège.

Le retour d’une guerre des bassins entre le Hainaut et Liège ? Nenni !  Nous avons adopté les mêmes mesures que ce qui était proposé par le président Di Rupo et il n’y avait pas, entre le discours du président et nous l’épaisseur d’une feuille de cigarette, posait, le 21 janvier, Willy Demeyer, le patron liégeois. En saluant le travail exceptionnel de Stéphane Moreau et en reconnaissant que des choses doivent changer. Ou comment garder l’église au milieu du village. La balle est dans le camp de Di Rupo, déclare Pascal Delwit. Mais Willy Demeyer fut lent à comprendre l’importance du tremblement de terre.

Selon les partisans du président du PS, celui-ci aurait en réalité profité de la situation engendrée par l’affaire Publifin et l’absence de réponse du PS liégeois pour avancer ses pions, en maître tacticien. Sans faire trop de remue-ménage, il a obtenu que Stéphane Moreau démissionne du mayorat d’Ans, pour céder la place à Grégory Philippin. Tout en promettant un audit sur les rémunérations au sein de Nethys, dont Moreau reste le CEO. La bonne gouvernance était d’ailleurs à notre agenda, insiste un proche de la présidence. En réponse aux dérives liégeoises, Elio a en réalité anticipé des mesures révolutionnaires qui figurent au menu de notre « Chantier des idées ». La diffusion des fruits de cette réflexion idéologique interne se fait attendre, elle est annoncée pour la fin de ce premier semestre.

Jean-Claude Marcourt, Frédéric Daerden, Willy Demeyer, Alain Mathot : la « pax socialista ».

L’enjeu ? Le PS en chute libre

Vit-on une période existentielle pour le PS ? Il y a incontestablement des choses importantes qui se jouent, confirme le politologue Pascal Delwit. Mais à mon avis, cela dépasse de loin les personnes. La vraie question, c’est la place du PS en Wallonie. Il ne faut pas exclure que ce parti dominant de la Région se retrouve à un niveau sensiblement plus bas lors des prochaines élections. On ne l’a pas assez souligné, mais le dernier sondage Le Soir/RTL-TVI, le 23 janvier, plaçait le PS à un niveau historiquement bas au sud du pays. Le parti d’Elio Di Rupo recueillait 23,6 % d’intentions de vote en Wallonie, contre 16,3 % au PTB. Dans certaines régions, dont Liège, il n’est pas du tout exclu que le PTB termine devant le PS, appuie le politologue. Un séisme annoncé, qui précipiterait la chute de l’ère Di Rupo, bien plus rapidement que Publifin. Et qui minerait l’influence du PS, sa capacité à nouer des coalitions et à contrôler la Wallonie.

 Nous finirons bien par nous en sortir, on n’abat pas de la sorte 125 ans d’histoire, positive un député socialiste wallon. « C’est comme ça, il faut des séismes pour que les choses bougent, prolonge un ministre PS. Ce qui s’est passé est grave, mais salutaire parce que cela permettra l’émergence d’une nouvelle génération.

Qui peut imaginer un seul instant que les artisans de ce renouveau puissent être des gens comme Di Rupo, Onkelinx, Marcourt, Demotte, Flahaut, Picqué, Vervoort, Demeyer, Moreau, Mathot… et quelques autres ?, lui rétorque le militant César Botero González. Ils doivent partir, Di Rupo le premier et le plus vite possible. Terminus, tout le monde descend !

A la présidence du PS, on balaie du revers de la main l’expression de ce contestataire de longue date, isolé. Elio Di Rupo a refusé de répondre à nos questions. Tout comme Stéphane Moreau qui, depuis la révélation du scandale Publifin par Le Vif/L’Express, a décliné nos différentes demandes d’interview.