Armes : l’exclusivité liégeoise est dans le viseur N-VA

Pierre Havaux, « Le Vif », 6 janvier 2017

Les nationalistes flamands pestent contre le monopole légal historiquement exercé depuis la Cité ardente sur le contrôle des armes à feu portatives. Les ennuis judiciaires du responsable du banc d’épreuves sont une aubaine pour repartir à l’assaut.

 

 

Un patron sous les verrous, ce n’est jamais bon pour la réputation d’une boîte. A fortiori lorsque le soupçon d’indélicatesses touche au core business de l’entreprise. Installé à Liège depuis des temps reculés, le banc d’épreuves des armes à feu traverse une passe difficile depuis que son directeur, mis sur la touche, a maille à partir avec la justice à propos d’une éventuelle affaire de détournement d’armes. Où il est question de manipulation du registre central des armes afin de faire sortir des pièces de collection pour les réintroduire sur un marché parallèle. Mandat d’arrêt, détention préventive levée depuis la mi-décembre dernier, dossier toujours à l’instruction. Et fâcheuse publicité pour la boutique.

Surtout qu’en embuscade, la N-VA a bondi pour exploiter la fenêtre de tir. Koenraad Degroote, l’un de ses élus fédéraux, a depuis longtemps l’organisme liégeois dans son collimateur. Il a ceci de dérangeant aux yeux du parlementaire qu’il incarne une mainmise wallonne sur le créneau de l’arme à feu portative.

De la mise à l’épreuve au contrôle des armes et des munitions ; de la neutralisation, transformation et catégorisation des armes en vente libre pour les bourses militaria, à l’homologation des armes d’alarme ; de la traçabilité au registre central des armes à la destruction des armes saisies ou remises volontairement : rien de ce qui touche à la fabrication, à la détention et à la manipulation d’une arme à feu portativeen Belgique ne peut, en principe, échapper au banc d’épreuves. Que l’on soit simple chasseur, tireur sportif ou bien gros client industriel, la FN en tête, un déplacement en Cité ardente s’impose un jour ou l’autre.

350 ans de privilège liégeois : trop is te veel ?

Ce monopole en bord de Meuse ne s’est pas forgé ni décrété en un jour. Ses origines sont contemporaines du « Roi-Soleil » Louis XIV. L’apanage s’est épanoui à l’ombre du secteur florissant de l’armurerie en pays de Liège, qu’incarne encore de nos jours la FN de Herstal. En ce XVIIe siècle, Maximilien de Bavière, prince-évêque de Liège, prend la sage décision d’imposer aux armes à feu une épreuve systématique et individuelle de vérification de leur qualité. Son ordonnance  » pour le bien du commerce et la sécurité des utilisateurs « , signée le 10 mai 1672, passe pour être l’acte de naissance du banc d’épreuves de Liège. Il est confirmé deux siècles plus tard, dans le cadre de l’Etat belge, par une loi du 24 mai 1888. Insigne honneur : le lieu d’implantation du banc figure dans l’intitulé même de la loi. A Liège et nulle part ailleurs. Pas même en Flandre.

Le genre de privilège en béton armé qui finit par faire grincer des dents au nord du pays. Car ce monopole d’un autre âge souffre d’un péché, capital s’il en est : il échappe à la législation linguistique. Or, le service rendu depuis Liège à la clientèle néerlandophone s’en ressentirait gravement. Les lieux, affirme Koenraad Degroote, respirent cette  antique mentalité du « et pour les Flamands la même chose ». C’est intolérable aujourd’hui.  » Ce serait de moins en moins supportable pour  » nombre d’amateurs d’armes flamands, qui s’en irritent. Il est plus que temps de leur épargner des kilomètres pour se faire accueillir dans un néerlandais taxé au mieux d’approximatif, au pire de déplorable.

C’est tout le sens que donne Koenraad Degroote à sa longue croisade. Depuis des années, il réclame pour la Flandre, sinon un banc d’épreuves à part entière mais dont l’intérêt économique reste douteux, à tout le moins l’ouverture d’un point de collecte et de dépôt d’armes sécurisé. En vain, jusqu’ici. La cause semblait pourtant entendue en 2014 : un lieu avait même été identifié à Gand.

C’est dire si la minitourmente judiciaire tombe à pic pour charger la barque. Eclaboussé malgré lui, le banc d’épreuves ne ferait qu’aggraver son cas. Désormais, il heurte aussi le sens d’une gestion toute en rigueur. Laquelle ferait cruellement défaut au vénérable établissement, liégeois dans les gènes et les tripes. Dans le magazine interne de la N-VA, Koenraad Degroote dégaine de plus belle. Le banc d’épreuves de Liège est un projectile incontrôlé, sans patrons. Personne ne sait s’il suit des règles, s’il s’agit d’une institution publique ou privée. Il échappe pour ainsi dire à toute obligation fiscale ou administrative, par exemple celle de tenir une comptabilité. C’est unique dans ce pays. Un laisser-aller aux antipodes de la « goed bestuur », jugé bien peu digne des deux missions de confiance que les autorités officielles confient à cet organe : la sécurité des utilisateurs d’armes à feu et les impératifs de sûreté publique.

« Un paradis pour individus de mauvaise volonté »

Et l’élu N-VA de balancer, en confiant au Vif/L’Express détenir ses infos à bonne source, du milieu de l’armement. Contacté, le banc d’épreuves réfute à la grosse louche mais préfère ne pas s’étendre sur le sujet en ces circonstances délicates.

Dans le climat ambiant, le réquisitoire a de quoi faire mouche. Laisser un tel lieu sans surveillance sérieuse, avec dans ses murs un stock d’armes en attente de destruction, en ces temps où des djihadistes en mal d’attentats courent toujours, est-ce bien raisonnable ? Ce paradis pour individus de mauvaise volonté (sic) doit être repris en main. Et sa situation juridico-financière clarifiée. Car le banc d’épreuves brasse large, sous l’empire de deux législations distinctes, celle qui remonte à 1888 et l’autre qui date de 2006, et sous la compétence de l’Economie et de la Justice. L’établissement ne vit certes pas du Trésor public mais des contributions financières des fabricants, importateurs ou détenteurs d’armes. A l’exception de la neutralisation et de la destruction des armes saisies, que finance le ministère de la Justice.

Son acte d’accusation sous le bras, Koenraad Degroote désespère moins de pouvoir écorner le monopole liégeois multiséculaire : Un deuxième banc d’épreuves en Flandre serait un « plus ».  C’est de pied ferme qu’il attend du ministre de l’Economie un passage à l’acte. Kris Peeters (CD&V) a bien pris la mesure du défi. L’article 1 de cette très vieille loi de 1888 stipule que le banc d’épreuves des armes est établi à Liège.  » Toucher à cette exclusivité exigera donc de modifier la loi. Rien d’insurmontable, à première vue. Pas même la touche communautaire de la requête, quoique prohibée sous la suédoise.