La N-VA a-t-elle perdu son âme en se «belgicisant»?

« La Libre Belgique », 27 septembre 2016.

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La nouvelle a tétanisé l’aile flamingante de la N-VA : les députés Heindrik Vuye et Veerle Wouters ont claqué la porte du parti la semaine dernière. C’est une véritable crise doctrinale qui apparaît à la N-VA après que plusieurs figures du parti – tel le ministre-Président Geert Bourgeois- ont officiellement renoncé à l’idée d’une Flandre purement indépendante.   La N-VA a-t-elle perdu son âme en se « belgicisant »?

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Jules Gheude

NON

Essayiste politique. Auteur notamment de « Lettre à mon ami français – De la disparition de la Belgique ». Coordinateur du Groupe d’études pour la Wallonie intégrée à la France (Gewif).

L’Article 1 des statuts de la N-VA prône toujours « une république flamande indépendante au sein de l’Union européenne ». Les francophones ne pourraient rien empêcher si la mouvance séparatiste obtenait la majorité absolue au Parlement flamand.

La N-VA est certes un parti communautaire, dans la mesure où l’Article 1 de ses statuts prône « une république flamande indépendante, Etat membre d’une Union européenne démocratique ». Mais c’est un aussi un parti qui défend un programme socio-économique de centre droit.

Bart De Wever nous a habitués jusqu’ici à une stratégie empreinte de pragmatisme.  Point de révolution, mais une approche « évolutive » impliquant l’étape d’un système confédéral, tel que le CVP Luc Van den Brande en avait lancé l’idée au début des années 90 et tel que le Parlement flamand en avait approuvé le principe en 1999.

Une stratégie empreinte de pragmatisme

Sachant qu’une réforme institutionnelle n’était pas envisageable dans l’immédiat, Bart De Wever accepta en 2014 de faire entrer son parti dans le gouvernement fédéral. Cela lui permit d’évincer le PS et d’accroître considérablement la sphère d’influence de sa formation en obtenant la gestion de ministères importants (Défense, Intérieur, Finances, Immigration), gestion dont l’objectivité nous oblige à reconnaître la qualité.

Certes, le fait que le dossier communautaire ait été placé au frigo pour cinq ans n’est pas de nature à satisfaire la mouvance flamingante la plus radicale. Aussi Bart De Wever a-t-il cru opportun de charger deux de ses parlementaires, Hendrik Vuye et Veerle Wouters, de mettre au point un projet confédéraliste, censé faire l’objet de discussions dès 2019.

Jusque-là, tout allait bien. Mais voilà que le président de la N-VA annonce qu’il n’exclut pas la reconduction de la coalition « suédoise » en 2019, précisant que le communautaire n’est plus un must.

Aussitôt, Hendrik Vue et Veerle Wouters réagissent publiquement de manière véhémente: « Pour nous, il est totalement impensable que la N-VA se présente à l’électeur en 2019 sans ambition communautaire.  Ce serait alors sans nous. »

Irrité par cette menace de rébellion, Bart De Wever annule aussitôt le mandat institutionnel des intéressés et les exclut du Comité directeur du parti.

Plus surprenant, en revanche, est cette sortie de Geert Bourgeois, le ministre-président flamand, fondateur de la N-VA : « La N-VA ne voit pas l’indépendance de la Flandre dans le sens que le mot avait au XI Xe siècle. Dans les nations modernes, on n’est jamais tout seul. On fait toujours partie d’un ensemble plus grand. En Belgique, il n’y a qu’une solution : nous devons opter pour un confédéralisme avec une capitale partagée et le maximum d’autonomie et de responsabilité pour la Flandre et la Wallonie. »

Le confédéralisme ne serait donc plus une étape, mais une fin pour Geert Bourgeois ? La définition qu’il donne du concept ne correspond pas, en tout cas, à celle du droit international, à savoir des Etats souverains qui, à un certain moment et pour des raisons qui leur sont propres, acceptent de coopérer dans un certain nombre de secteurs. Avec Geert Bourgeois, on reste clairement dans le cadre belge (monarchie comprise !), même si celui-ci est réduit à l’état de coquille vide et finirait très vite par apparaître comme superflu.

Francophones si versatiles…

Un tel projet, dont la concrétisation nécessite une majorité des deux tiers, a-t-il quelque chance d’aboutir ? D’une façon générale, une Wallonie livrée à elle-même se retrouverait dans une situation budgétaire dramatique et verrait ses prestations sociales chuter sensiblement. Le ministre-président wallon, Paul Magnette, s’est d’ailleurs empressé d’apporter une fin de non-recevoir à son homologue flamand, précisant qu’il ne pouvait être question pour le PS de scinder la sécurité sociale. Quant aux Bruxellois, on les voit mal accepter d’être cogérés. Mais il vrai aussi que les francophones savent se montrer si versatiles… Que de fois n’a-t-on vu les « demandeurs de rien » dresser une barricade en papier mâché !

Après s’être longuement entretenus avec Bart De Wever, Hendrik Vuye et Veerle Wouters ont finalement décidé de quitter la N-VA. Ils siégeront dorénavant comme indépendants, tout en collaborant étroitement avec le Vlaamse Volksbeweging.

On serre les rangs à la N-VA

Au sein du groupe parlementaire N-VA, on serre les rangs et, dans une « lettre ouverte », Bart De Wever tente de rassurer ceux qui considèrent que le parti en train de perdre son âme en prenant racine dans l’establishment belge, en se « belgicisant » : « Ne doutez jamais de notre conviction flamande ! »

Nous sommes prêts à le croire. Mais, après la déclaration de Geert Bourgeois, nous aimerions savoir si l’Article 1 des statuts – « une république flamande indépendante, Etat membre d’une Union européenne démocratique » – est toujours bien de mise.

Ici, les francophones ne pourraient rien empêcher. Il suffit en effet que la mouvance séparatiste obtienne la majorité absolue au Parlement flamand pour que celui-ci, en toute légitimité démocratique, proclame unilatéralement l’indépendance de la Flandre. Selon le dernier baromètre RTBF – « La Libre », la N-VA et le Vlaams Belang récolteraient aujourd’hui ensemble 38,9 % des suffrages.

Bart De Wever a encore bien des cartes en main. A lui de savoir les placer judicieusement. Mais il ne doit surtout pas oublier que le meilleur stratège n’est jamais à l’abri d’une erreur d’appréciation qui peut se révéler fatale.

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Jan De Troyer

OUI

Chroniqueur à la « Libre Belgique » (« Vu de Flandre »).   Ancien rédacteur en chef de TV Brussel.

La N-VA a montré maintenant son vrai visage : un parti conservateur focalisé sur le pouvoir et nos problèmes budgétaires et sécuritaires.  Si De Wever prolonge la coalition actuelle en 2019, on aura assisté aux funérailles définitives de la Flandre indépendante.

OUI Paradoxalement, le Sud de la Belgique devrait dorénavant espérer une victoire électorale de l’homme qui a été présenté pendant des années comme le diable en personne et le bourreau de la Belgique. Le démon dont je parle est évidemment l’homme qui domine la politique flamande depuis dix ans : Bart De Wever. Le président de la N-VA voudrait consolider ses positions aux élections de 2019 et prolonger l’actuelle coalition fédérale. Après la petite révolte au sein de la N-VA et le départ de deux parlementaires indépendantistes, ce serait un fait historique. Cela signifierait ni plus ni moins la fin définitive du rêve d’une Flandre indépendante.

La contestation des indépendantistes au sein de la N-VA n’est évidemment pas tombée du ciel. Quand, au début du siècle, les fondateurs de la N-VA ont quitté la Volksunie, ils ne croyaient pas vraiment pouvoir créer à court terme un Etat flamand indépendant. Bien que beaucoup de francophones l’aient cru et bien que cela ait bien servi certaines stratégies politiques au Sud, l’avenir du pays n’a jamais été réellement menacé par la N-VA. Bart De Wever est assez intelligent pour savoir depuis longtemps que la Flandre indépendante est similaire à la société sans classes : un idéal irréalisable, tout simplement parce que la grosse majorité des Flamands ne soutient pas les idées séparatistes d’une minorité médiatique. D’innombrables analyses de l’opinion publique flamande l’ont démontré.

L’indépendance : un idéal irréalisable

Quand elle faisait ses débuts en politique, la N-VA a compensé son manque de poids réel par des provocations indépendantistes qui lui ont permis de capter l’attention des médias. Quand elle prophétisait la fin proche de la Belgique, elle a été aidée par l’invention au Sud de « Bye bye Belgium », du fameux plan B et par la répétition éternelle du refrain : « On n’est demandeur de rien. » Pour réaliser son ascension miraculeuse, Bart De Wever a exploité la frustration de la majorité flamande devant le blocage politique imposé par la minorité. Mais même à l’époque où Yves Leterme lui a jeté la bouée de sauvetage du cartel politique avec le CD&V, le président de la N-VA déclarait déjà ouvertement que sa principale inspiration politique ne venait pas du pèlerinage de l’Yser, mais bien du Voka, l’organisation patronale flamande. Son intelligence politique lui soufflait déjà, alors que la survie de son parti n’était toujours pas garantie, que l’indépendance flamande ne serait jamais son atout principal pour créer un grand parti populaire, parce que cette idée n’est pas partagée par la majorité des Flamands.

Remplacé par le « confédéralisme »

Aujourd’hui, la N-VA de De Wever peut finalement montrer son vrai visage : celui d’un parti avant tout conservateur qui prétend protéger les valeurs européennes et qui veut consolider son pouvoir politique en promettant des solutions miraculeuses à nos problèmes budgétaires et sécuritaires. Fin septembre, la N-VA a renoncé ouvertement à l’idée d’une Flandre indépendante pour la remplacer par le « confédéralisme », une notion qu’elle partage d’ailleurs avec le CD&V.

Pour éliminer toute ambiguïté, le ministre-président flamand, Geert Bourgeois, a déclaré que la N-VA ne veut plus d’une conception indépendantiste qui appartient au XIXe siècle et que la Flandre appartiendra toujours à un ensemble politique plus grand. Du coup, les indépendantistes convaincus ont quitté le parti. Reste à voir maintenant quel sera le résultat électoral de la N-VA confédéraliste en 2019.

Si De Wever réussit son pari et peut prolonger la coalition actuelle, on aura assisté aux funérailles définitives de la Flandre indépendante.