François Perin avait bien anticipé les choses

Jules Gheude (1) nous livre ici un portrait de François Perin, qui incarnait l’imagination créatrice.

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Il y a trois ans, le 26 septembre 2013, François Perin nous quittait à l’âge de 92 ans.

Il possédait indéniablement les qualités d’un homme d’Etat, notamment  la capacité d’anticiper les choses. Son seul problème fut de naître au sein d’un pays qui, dès l’adolescence, lui apparut comme un non-Etat, une construction bâtarde et médiocre,  imposée par l’opportunité diplomatique (surtout anglaise) d’une époque révolue. Nous avons traîné toute notre vie une sorte de honte d’être Belge, confie-t-il dans ses notes personnelles.

Nommé chargé de cours à la Faculté de Droit de l’Université de Liège en 1958, François Perin se fait remarquer, deux ans plus tard, par la publication de « La Démocratie enrayée », un essai dans lequel il dénonce un régime politique paralysé par l’oligarchie des partis et propose des mesures susceptibles d’assainir le système. Ces mesures – responsabilité ministérielle, impossibilité de renverser un gouvernement sans solution de rechange, congé politique,… – il s’empressera de les mettre en œuvre sitôt devenu ministre de la Réforme des Institutions en juin 1974.

Pour François Perin, les partis devaient être des instruments d’action en raison du but qu’on poursuit et non des tribus auxquelles il faut être fidèle jusqu’à la mort et de génération en génération. Cette conception explique un itinéraire atypique, qui le mènera du socialisme au libéralisme réformateur. Quand mon parti commet des bêtises, je le quitte et j’en crée un autre, déclare-t-il.

En 1962, alors que le gouvernement de Théo Lefèvre s’emploie à fixer définitivement la frontière linguistique, François Perin considère que la Flandre est devenue un Etat dans l’Etat. Le nationalisme flamand, n’est pas la création de l’incivisme de deux occupations étrangères, précise-t-il dans « La Belgique au défi », c’est le résultat de la poussée irrésistible du peuple flamand.  Et de prévenir : Si aucune révision constitutionnelle n’intervient à temps, l’éclatement du pays pourrait se solder par (…) une formule de confédération centrifuge.

Sa vie durant, François Perin fut un Européen convaincu. En 1979, alors qu’il se présente à la première élection du Parlement européen au suffrage universel, il livre une série de réflexions dont on mesure aujourd’hui toute la pertinence : La Grande-Bretagne n’a jamais voulu créer l’Europe. (…) La vérité est que l’Europe est concentrique : le noyau continental dont l’intégration est concevable dans un avenir raisonnable et une périphérie plus hétérogène dont il serait vain et dangereux de nier la spécificité. Chaque partenaire de la périphérie mérite un statut propre.

Au chapitre « L’Europe et le monde arabo-musulman », François note également : Peuples d’extravertis, toujours excités dans la course au profit ou dans la grogne revendicative, comment les peuples d’Europe pourraient-il comprendre un musulman en prière ? Nous ne voyons que les aspects meurtriers ou les folies suicidaires des révoltes arabes et iraniennes. Comment en serait-il autrement puisque nous ne percevons plus rien de la vie intérieure, ni chez nous, ni chez les autres.

Ceci nous amène à la face cachée de François Perin, celle où l’extraverti porté par le tumulte du verbe se révèle un introverti fasciné par la religion du silence. Dans son livre « Franc-parler », publié en 1996, il plaide pour un nouvel humanisme, libéré des corsets du christianisme et du rationalisme. Le message final qu’il nous adresse dégage aujourd’hui toute sa profondeur :

Si Dieu existe, il devrait défendre formellement qu’on parlât en son nom, car tout langage humain n’a qu’une valeur contingente et relative. (…) L’humanité n’assurera sa survie que par la maîtrise d’elle-même en équilibre avec son milieu. Pour gagner cet équilibre, elle devrait être une nouvelle Grèce pacifiée où la diversité des écoles de philosophie et de sagesse était naturelle. Elle pourrait réinventer les noms des dieux, symboles nécessaires pour exprimer ce que la froide raison est impuissante à traduire. (…) Le Royaume est en nous, les vivants. Mais il nous faudra bien soulever la pierre dure qui, depuis trop longtemps, dans notre esprit, nous en bouche obstinément l’accès.

Devenu ministre de la Réforme des Institutions en 1974, François Perin s’empressa, avec la loi de régionalisation préparatoire, de mettre le fédéralisme sur les rails. Mais, très vite, il réalisa que la Belgique était irrémédiablement condamnée et il démissionna, le 26 mars 1980, de sa fonction de sénateur : Je ne parviens plus, en conscience à croire en l’avenir de notre Etat. (…) La Belgique est malade de trois maux, incurables et irréversibles. Le premier mal, (…) est le nationalisme flamand, qu’il s’avoue ouvertement ou non. Le second, c’est que la Belgique est livrée à une particratie bornée, souvent sectaire, partisane, partiale, parfois d’une loyauté douteuse au respect de la parole donnée et de la signature, mais très douée pour la boulimie, avec laquelle elle investit l’Etat en jouant des coudes, affaiblissant son autorité, provoquant parfois le mépris public. Le troisième mal, (…) c’est que la Belgique est paralysée par des groupes syndicaux de toutes natures (…), intraitables et égoïstes, irresponsables, négativistes et destructeurs finalement de toute capacité de l’Etat de réformer quoi que ce soit en profondeur. Et il n’y a rien, ni homme, ni mouvement d’opinion, pour remettre tout cela à sa place et dégager l’autorité de l’Etat au nom d’un esprit collectif que l’on appelle ordinairement la nation, parce que, dans ce pays, il n’existe plus de nation.

Dans la dernière interview qu’il accorda, le 5 août 2011, François Perin constatait : La N-VA ne va pas s’évanouir. Le nationalisme flamand est bien ancré. Et de conclure : Je souhaite donc le scénario suivant : la proclamation d’indépendance de la Flandre – dont il avait d’ailleurs rédigé le script en 1983, 23 ans avant le fameux docu-fiction « Bye bye Belgium » de  la RTBF ! –,  une négociation pacifique de la séparation et du sort de Bruxelles, et la Wallonie en France.

(1) Dernier livre paru : « François Perin – Biographie », Editions « Le Cri », 2015.