«Paul, arrête de faire comme si !»

Carte blanche de Jules Gheude, essayiste politique (1), dans « Le Soir » du 27 juillet 2016

http://www.lesoir.be/1277322/article/debats/cartes-blanches/2016-07-27/carte-blanche-paul-arrete-faire-comme-si

Pendant que la Wallonie essaye de se convaincre que tout va mieux, la Flandre fourbit ses armes pour le combat de 2019 en faveur du confédéralisme. L’objectif est clair, résume Jules Gheude : réduire la Belgique à l’état de coquille vide de façon à rendre, à terme, son existence superflue.

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Geert, arrête de te plaindre des transferts ! vient de lancer le ministre-président wallon, Paul Magnette, à son homologue flamand, Geert Bourgeois.

Et d’expliquer que, sur 100 euros injectés en Wallonie, la Flandre en récupère 40 via les produits flamands achetés au Sud. On est en fait confronté à une balance commerciale négative avec la Flandre : On achète chaque année 5 milliards de plus à la Flandre par rapport à ce qu’elle nous achète.

Pour Paul Magnette, le redressement économique de la Wallonie est une réalité et l’écart avec la Flandre se réduit. La population wallonne a donc tout lieu de sourire.

Paul Magnette se félicite ainsi de la bonne tenue des exportations wallonnes. Sans doute celles-ci ont-elles connu une baisse de 0,2 %. Mais la situation reste convenable lorsqu’on constate que les exportations flamandes, elles, ont chuté de 2,5 %.

Curieuse façon de relativiser les choses : la Flandre totalise, en effet, 82,4 % des exportations belges !

Certes, le chômage wallon est en léger recul (13,8 %), mais il représente toujours le double du chômage flamand.

Et pour ce qui est de l’équilibre budgétaire, force est de constater que le gouvernement wallon ne parvient pas à le réaliser.

On sait aussi que la Flandre reste extrêmement sensible à l’évolution de la sécurité sociale. A cet égard, le rapport établi par le VNZ (Vlaams & Neutraal Ziekenfonds – Fonds de maladie flamand et neutre) n’est pas de nature à la rassurer.

On y apprend, en effet, que depuis 2010, la différence entre la Flandre et la Wallonie a plus que doublé pour ce qui concerne les dépenses. Elle représente aujourd’hui 136 euros par ayant droit. Pour ce qui est des contributions à la sécu, l’ayant droit flamand a payé, en 2014, 19.265 euros, soit 4.204 euros de plus que son voisin wallon.

Selon le VNZ, ces écarts s’expliquent par une différence de culture. En Flandre, par exemple, on compte moins de jours d’hospitalisation et le rôle du médecin traitant en tant que gestionnaire du dossier médical global est nettement mieux ancré.

En Wallonie, on constate également que deux fois plus de personnes bénéficient de l’indemnité d’assurance majorée. Et le VNZ de se demander s’il ne faut pas voir ici une responsabilité politique collective.

Une chose, en tout cas, est sûre : cette étude amène de l’eau au moulin de ceux qui plaident en Flandre pour la communautarisation complète de l’assurance maladie-invalidité, de façon à ce que chaque entité fédérée soit entièrement responsable des choix de gestion qu’elle opère.

Pour le PS, dont la sécurité sociale constitue le fonds de commerce, pas question évidemment de mettre le doigt dans un tel engrenage.

En 2004 déjà, Jean-Claude Van Cauwenberghe annonçait que la Wallonie allait mieux. Mais la vérité, c’est qu’elle n’a toujours pas décollé, pour reprendre la formule de Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Jules Destrée.

Sur base des chiffres de 2012, Jules Gazon, professeur d’économie émérite de l’Université de Liège, dresse le constat suivant : une Wallonie livrée à elle-même connaîtrait un déficit de plus de 11 milliards d’euros, soit plus de 12 % de son PIB et quelque 25 % de ses dépenses publiques. Un scénario comparable à celui qu’a vécu la Grèce en 2009 ! Et Jules Gazon de conclure : L’effort imposé à tous les Wallons serait d’une telle ampleur qu’il en résulterait un climat insurrectionnel.

Mais les responsables wallons semblent n’avoir ni yeux ni oreilles. Ils préfèrent appliquer la méthode Coué, en lançant un appel au réflexe wallon, au patriotisme wallon. Lorsqu’il était ministre-président wallon, Rudy Demotte avait même évoqué l’idée d’un nationalisme wallon positif. Aujourd’hui, aux commandes de la Communauté française, il s’oppose à tout démantèlement de celle-ci au profit de la Région wallonne…

Privée des compétences en matière de culture et d’enseignement, la Wallonie est comme un eunuque, souligne Paul Magnette.

A-t-il oublié que c’est son parti, le PS, qui s’est farouchement opposé, il y a plus de 35 ans, à la fusion des institutions communautaires et régionales, que la Flandre, elle, avait choisi de réaliser. Craignant une dilution de leurs pouvoirs et la perte de leur mainmise sur la Région, les responsables socialistes avaient préféré maintenir les deux échelons séparés.

On peut d’ores et déjà imaginer les messages politiques qui seront délivrés à l’occasion des prochaines Fêtes de Wallonie. Mais, une fois les lampions éteints, l’affirmation de l’identité wallonne se résumera à l’apathie de la population, et singulièrement de la jeunesse, face aux défis majeurs qui attendent la Région. Point de sursaut, ni de mobilisation.

Pendant ce temps, la Nation flamande fourbit ses armes pour le combat de 2019 en faveur du confédéralisme. L’objectif est clair : réduire la Belgique à l’état de coquille vide de façon à rendre, à terme, son existence superflue.

En marquant sa réticence à l’égard des traités de libre-échange de l’Union européenne avec le Canada et les Etats-Unis, Paul Magnette a dévoilé les anomalies du système actuel. Le Parlement wallon pourrait, en effet, bloquer seul la signature de ces Traités, que la Flandre considère, elle, essentiels à son développement économique.

Et Geert Bourgeois de répondre à son homologue wallon : Paul, arrête de faire comme si ! Libre à toi de faire de la résistance, mais ne t’avise surtout pas d’affaiblir la prospérité de la Flandre ! 

Le démantèlement de la Belgique apparaît de plus en plus comme un processus irréversible. Rien n’est immuable. En 1999, lors de la création du Parlement écossais, la reine Elisabeth II avait déclaré : Je reconnais l’Ecosse en tant que nation, pas en tant qu’Etat. Wait and see…

(1) Dernier ouvrage paru : « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015