Plus la Wallonie sera à gauche, mieux ce sera pour la N-VA

Analyse de Bart Maddens, politologue à la KULeuven, publiée le 26 juin sur le site de « Doorbraak ». Traduction de Jules Gheude

http://www.doorbraak.be/nl/nieuws/hoe-linkser-walloni%C3%AB-hoe-beter-voor-de-n-va

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En fait, cela arrangerait bien la N-VA si le MR devait continuer à reculer ou même chavirer.

Le gibier a été touché. Selon les sondages, le MR est en chute libre. Charles Michel n’est qu’en septième position en Wallonie dans le classement de popularité. On  ne peut guère encore parler de bonus de premier dépôt. Michel dégage peu de charisme. L’homme s’exprime par clichés, comme on a encore pu le constater récemment dans une analyse de ses interventions parlementaires, parue dans « Le Soir » du 11 juin.

La défénestration des ministres Jamar et Gallant a confirmé l’image d’un parti qui patauge. Pour renverser cette perception, on met toutes voiles dehors : le talentueux Georges-Louis Bouchez a été transféré de Mons à Bruxelles pour démarrer une offensive de communication.

La longue interview matinale de Michel sur Bel/RTL, mercredi dernier, fut son premier fait d’armes. Résultat : une controverse sur le nouveau terme « radicalisme syndical »qui été lance par Michel  de manière un peu trop voyante.

A la N-VA, on semble enclin à mettre le MR quelque peu à couvert. Bart De Wever a déjà loué à plusieurs reprises Charles Michel pour son courage politique. La N-VA ne s’est pas montrée trop triomphaliste au sujet de la division communautaire des syndicats. Elle a laissé aux médias le soin d’en tirer la conclusion qui s’impose : la Belgique est plus que jamais deux pays. Mais dans sa récente interview à « Knack », le 15 juin, De Wever a tout de même fait remarquer que la FGTB était la preuve vivante que la N-VA avait raison et que ses analyses étaient pertinentes.

Le pays aux deux pays

Si, comme la N-VA, on part du principe que la Belgique se compose en fait de deux pays différents, alors le « courage » de Charles Michel apparaît sous un jour tout à fait différent. Au temps du gouvernement DiRupo, j’ai comparé la position de la Flandre à celle de pays comme la Hongrie ou la Tchécoslovaquie, juste après la Seconde Guerre mondiale. Après des élections démocratiques, on vit arriver des gouvernements communistes au pouvoir. Ces gouvernements n’avaient pas de majorité dans leur propre pays, ils puisaient leur pouvoir dans la voix d’une puissance externe, à savoir l’Union soviétique. Exactement comme les partis traditionnels sous Di Rupo ne pouvaient gouverner en Flandre que grâce au soutien d’un autre pays, en l’occurrence la Belgique francophone. C’est ce que l’on appelle une hégémonie.

C’était, il faut bien l’avouer, une comparaison un peu exagérée. Car les trois partis traditionnels détenaient finalement 45% des voix en Flandre. Les partis communistes, eux, n’atteignaient pas les 20% dans les pays du bloc de l’Est.

La comparaison concerne davantage le MR, qui est quasiment aussi minoritaire. Le parti a mis sur pied un gouvernement qui n’a pas, loin s’en faut, de majorité dans son propre pays et qui ne peut gouverner que grâce à l’appui d’un autre pays. Ce n’est pas vraiment courageux. Plutôt inconvenant. Du moins si l’on trouve que la Belgique se compose de deux pays. Et c’est aussi, manifestement, ce que pensent de plus en plus de Wallons. Car ils vomissent le MR parce qu’il gouverne sans majorité en Wallonie, avec l’appui de la Flandre. En d’autres termes, ils pensent confédéral.

Dynamique confédérale

Plus la Wallonie votera à gauche en 2019, plus cette dynamique confédérale sera renforcée. Vu sous cet angle, cela arrangerait plutôt la N-VA si le MR devait continuer à chavirer.  La N-VA pourrait aisément en tirer argument. Le discours anti-MR du PS est en effet bon pour l’usage flamand interne.

Selon le PS, le gouvernement fédéral mène une politique qui défavorise systématiquement la Wallonie. Normal que les Wallons râlent davantage. La Wallonie est préjudiciée par le fédéral, objectivement, a déclaré Christophe Collignon (PS), lundi dernier, dans « Le Soir ».  Que cela soit vrai ou faux, c’est un excellent argument pour la N-VA pour contrer la critique flamingante sur la participation gouvernementale.

Mais quand ce parti utilise cet argument, il met inévitablement le MR dans une position embarrassante. (…) De façon quelque peu cynique, on pourrait dire que la N-VA gagne deux fois : la crédibilité du parti se relève en Flandre, tandis que le centre-droit sort endommagé en Wallonie et tout cela renforce finalement la dynamique confédérale. Tel est le paradoxe bizarre de la constellation politique actuelle : la N-VA a tout intérêt à ce que son allié MR  s’enfonce.

Vraiment ? Plus le score du MR sera faible en 2019, moins l’actuelle coalition aura de chance d’être reconduite. Mais cette chance  ne semble de toute façon pas très grande. A moins que le gouvernement ne se ressaisisse dans les prochaines années, on ne sera peut-être guère enthousiaste pour poursuivre avec la formule actuelle. Même si la N-VA était prête à reconduire le statu quo communautaire pour cinq nouvelles années.

Intermezzo

La Belgique fédérale ne semble pas réussir le test du stress que Michel I est en réalité. La Belgique ne supporte manifestement aucun gouvernement fédéral  normal, qui n’a pas une majorité dans chaque entité fédérée. Mais si telle est la conclusion que l’élite politique tirera de l’aventure Michel, ce n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour la Flandre. Car il faudra alors qu’un prochain gouvernement ait de nouveau la majorité dans les deux groupes linguistiques. Et les cinq ans de domination flamande au gouvernement fédéral n’auront alors été qu’un intermezzo frivole (comme Herman Van Rompuy avait qualifié jadis la coalition violette).

Nous avons beau être de plus en plus une confédération dans les esprits et dans les faits, mais nous ne sommes guère avancés si nous restons avec des institutions pseudo-fédérales et inefficaces.

En attendant, la manière dont la N-VA pense pouvoir réaliser l’indispensable réforme confédérale  reste le secret le mieux gardé de la rue de la Loi.