François Perin et l’Europe

Alors que l’Union européenne vient de connaître un terrible choc avec le Brexit, il n’est pas sans intérêt de relire les considérations émises par François Perin en 1979, sous le titre « L’Europe en question – Les vérités dangereuses ».

Une fois de plus, le constat de François Perin s’avère être d’une étonnante lucidité.

                                           L’EUROPE EN QUESTION

2016-06-28_200216Sa vie durant, François Perin fut un Européen convaincu. Ainsi, lors de la création du PRLw, fin 1976, il exigera la caution de Jean Rey.

Le 10 juin 1979, il accepte de prendre part à la première élection du Parlement européen au suffrage universel, en occupant modestement la dernière suppléance.

Pour l’occasion, il rédige un texte d’une vingtaine de pages intitulé « L’Europe en question – Les vérités dangereuses » et qui sera publié par les soins du Club C.R.E.E.R. (Club pour les Réformes, l’Europe et les Régions).

Les partenaires

(…) Ainsi donc, les six pays de l’Europe « occidentale », partenaires du premier traité, sont des Etats moyens ou petits, affaiblis par la guerre, vaincus tour à tour, les uns en 1940, les autres en 1945, libérés essentiellement par la puissance américaine, de la domination nationale-socialiste allemande d’abord, du risque de la domination par l’empire soviétique ensuite.

La Communauté européenne trouve donc son origine dans cette triple caractéristique : écrasée par la guerre, libérée et protégée.

L’Europe dont on parle, naît dans l’inconfort moral et l’orgueil blessé.

Elle naîtra aussi d’une stratégie politique aiguisée par des objectifs économiques : les traités portent sur le charbon et l’acier, puis sur un marché commun, en raison de l’intérêt objectif de ces matières sans doute ; mais peut-être surtout parce que ces matières ne heurtent pas directement la susceptibilité de la souveraineté nationale des Etats partenaires. Plus l’objet d’un traité est d’ordre matériel, plus il ménage l’orgueil politique de ceux qui incarnent les nations et peut-être aussi, cet orgueil collectif nourri par les populations de chaque Etat membre.

Au fond, l’Europe naît en louvoyant avec elle-même. L’Europe naît timidement avec une humilité presque suspecte, simplement parce qu’elle n’a jamais existé, non seulement comme un tout homogène mais bien comme un ensemble coordonné. (Il y a bien eu Charlemagne mais la coutume franque a si vite détruit son empire !)

Pendant mille ans d’histoire, les Etats de l’Europe ont été faits au fil de l’épée par des rivalités sans fin. (…)

Avec un peu de recul, il est assez étonnant de constater que c’est dans cet état de compétition permanente et effroyable que l’Europe – de l’Atlantique à l’Oural cette fois – a réussi à dominer le monde entier en cinq siècles. (…)

Devant ce redoutable acquis de générations en générations, d’autant plus noble qu’il est moralement épuré par l’oubli, l’indifférence à l’égard du passé ou simplement par la déformation de l’Histoire par l’éducation civique scolaire, l’idée d’une Europe unie fait son entrée tardive dans la seconde moitié du XXe siècle, avec mille précautions, sur la pointe des pieds.

Il est curieux d’entendre reprocher à la communauté d’être une technocratie silencieuse ; si elle avait voulu d’emblée être chose, les opinions publiques nationales n’en auraient pas voulu ! On sait ce qu’il en est advenu quand elle a tenté d’être une communauté de défense militaire.

François Perin aborde alors la question de la Grande-Bretagne. Une réflexion, qui, avec le recul, trouve toute sa pertinence.

La Grande-Bretagne n’a jamais voulu créer l’Europe malgré le retentissant discours de Winston Churchill à Zurich, le 9 septembre 1946. Elle lui a été franchement hostile : elle a essayé de la détruire par l’extérieur en créant une zone de libre échange qui n’a pas atteint son objectif négatif.

Puis, elle s’est ravisée, piétinant longtemps devant la porte tenue close par le veto du général de Gaulle. Les anti-gaullistes doivent se demander aujourd’hui si le général n’avait pas quelques bonnes raisons de dire non. La voilà maintenant membre à part entière, fort embarrassée et souvent irritée par cette qualité qui contrarie sur bien des points son intérêt comme son sentiment. Voilà des européens plus mal à l’aise que tous les autres : que faire quand on ne peut plus ni détruire, ni sortir, ni rester ? (…) N’eut-il pas mieux valu prévoir un statut spécial plutôt de que tenter une intégration qui ne contente personne ? (…) Ne valait-il pas mieux une Europe à six, bien unie, même par la méthode confédérale, qu’une communauté élargie à un partenaire difficile, hostile à tout progrès dans l’intégration, par quelque méthode que ce soit, surtout fédérale !

Peut-on réparer l’erreur commise ? se demande alors François Perin.

Les événements vont peut-être nous y forcer. Trois pays du Sud-européen viennent, en quelques années, de se débarrasser de leur dictature. Ils frappent tous les trois à la porte de la Communauté européenne. Sur le plan moral et politique, la Communauté ne peut que les accueillir avec joie. L’Europe occidentale, dans sa diversité, a au moins le dénominateur commun de la liberté. La dictature fasciste pesait lourd sur la conscience européenne. Mais la liberté n’est pas la seule clause du Traité de Rome.

Accueillir un peuple frère, libéré de l’oppression politique, et simultanément le ruiner par une libre concurrence industrielle et commerciale qu’il ne peut supporter est une étrange manière d’être solidaire de son nouveau régime politique. On risque de tourner le dos au but poursuivi et de provoquer de nouveaux drames. Il faudra donc agir cas par cas, avec de grandes précautions : mesures transitoires, clauses de sauvegarde, protocoles spéciaux.

Qu’on le veuille ou non, les nouveaux membres changent à leur tour la nature de la Communauté primitive et y apportent peut-être quelques perturbations supplémentaires, dans la politique agricole notamment.

Le rébus se complique, on n’échappera pas, qu’on l’avoue ou non, aux statuts spéciaux. Pourquoi ne pas reconnaître franchement ce qui est ?(…)

La souveraineté de l’Europe

(…) La doctrine classique de l’Europe depuis la Révolution française situe la souveraineté dans le Parlement qui lui-même tire sa légitimité du suffrage libre. On voit tout de suite où les partisans de l’Europe supra-nationale, enchaînés par une pensée traditionnelle, mettent tous leurs espoirs. Ne commettent-ils pas une erreur d’optique ?

Qui peut soutenir sérieusement que le centre de gravité de la décision politique se trouve au Parlement dans nos Etats contemporains ?

A de rares exceptions près, les jeux sont faits avant les votes. Le vote parlementaire est un acte formel qui confère à la loi son authenticité juridique. Mais, politiquement, ce vote est un acte d’entérinement ; ce n’est pas au sein des assemblées que se forge réellement la décision politique. Dans tous les pays libres d’Europe, c’est le Conseil des Ministres qui est le moteur de l’Etat, son centre de gravité, sa matrice, son pouvoir de commandement. Le Parlement n’incarne plus la souveraineté de l’Etat ; son seul vrai rôle est de représenter les opinions, d’en débattre librement et contradictoirement, de surveiller et de critiquer au besoin le pouvoir gouvernemental. (…)

Comment en serait-il autrement pour le Parlement européen ? Les journalistes ne s’y trompent pas. Ils donnent un écho dérisoire aux débats de Strasbourg mais ils sont à l’affût des marathons nocturnes du Conseil des Ministres ou du Conseil Européen, c’est-à-dire là où ils savent que des décisions importantes vont réellement être prises.

L’Europe réelle est là ; mais c’est là précisément qu’elle montre aussi ses faiblesses, ses échecs ; c’est là qu’elle crée dans une opinion désabusée et sceptique, découragement, indifférence, impatience, colère. (…)

Par contre, la Commission du Traité de Rome, moins connue du public, a joué un rôle beaucoup plus positif, malheureusement souvent contré ou affaibli par les réactions du Conseil des Ministres. Celui-ci représente les Etats et leurs intérêts.

Les Ministres n’arrêteront donc jamais de marchander ou, faute d’accords, de paralyser l’Europe, de l’affaiblir, et même de la discréditer dans l’opinion. Les membres de la Commission sont sans doute nommés sur proposition des Gouvernements des Etats membres mais ils ne les représentent pas. Une fois nommés, ils sont indépendants ; ils décident au nom de l’Europe ; ils administrent la Communauté.  Ils tentent de la sauver de la chamaille du Conseil des Ministres. Ils sont modestes pour un motif certain : ils ne sont pas tributaires de popularité électorale. Ils sont étrangers à la polémique politicienne et à la partialité partisane. (…)

Image d’une confédération par le mode leur nomination, ils sont déjà plus que cela par le mode de leurs délibérations, indépendants des Etats, des partis, des idéologies. Si seulement ils pouvaient gouverner !

On ne les débarrassera pas du Conseil des Ministres, c’est-à-dire des querelles des Etats jaloux. Ce Conseil détient le pouvoir législatif. Il peut malheureusement l’exercer d’une façon négative. Il n’est pas admissible que le Conseil puisse rejeter une proposition de la Commission sans se montrer capable d’en adopter une autre. Chaque fois que le Conseil se sépare sur un échec, c’est l’Europe qui échoue. La Commission est alors impuissante.

Le Conseil ne devrait disposer que d’un veto positif : lorsqu’il se montre incapable de substituer une décision à celle proposée par la Commission, le projet de la Commission devrait être censé adopté !

Voilà une révolution tranquille contre laquelle il serait difficile de mobiliser les opinions publiques les plus chauvines. Le pouvoir des Etats n’est-il pas sauvegardé à condition qu’il ne soit pas stérile ? Le pouvoir réel serait donc ainsi partagé entre la Commission et le Conseil. Le pouvoir des Etats serait pénalisé par leur désaccord.

La Communauté pourrait se résumer comme suit : « les Etats gouvernent l’Europe quand ils se mettent d’accord, la Commission gouverne l’Europe quand les Etats se disputent et ne décident plus rien ».

Quant au Parlement, fort de sa légitimité nouvelle, tirée de l’élection au suffrage universel, il pourrait s’organiser pour jouer son vrai rôle : participer à la délibération des décisions législatives par la procédure de concertation ou de consultation obligatoire, contrôler les autorités européennes, débattre des grands problèmes et en informer l’opinion publique. (…)

Un débat public et contradictoire en Commission parlementaire face à un représentant de la Commission ou du Conseil, diffusé largement par les mass media, voilà qui sortirait le Parlement de son incognito. (…)

Toujours prêt à « désenrayer la démocratie », François Perin ne nourrit toutefois aucune illusion :

On peut hélas redouter que les élections européennes et l’exercice d’un mandat désormais tributaire du corps électoral, soient détournées de leurs fins au profit de règlements de comptes entre rivaux plus ou moins illustres de la politique intérieure des Etats membres !

Sur le terrain, l’usage du suffrage universel perd trop vite sa noblesse de principe.

L’Europe concentrique

François Perin en arrive alors au problème de l’élargissement de la Communauté européenne.

(…) La Communauté à neuf et peut-être demain à douze, même ainsi corrigée par l’augmentation substantielle des pouvoirs de la Commission publiquement contrôlée par les Commissions parlementaires, peut-elle bien fonctionner ?

Pour répondre à cette question, il faut voir l’Europe telle qu’elle est dans sa diversité.  

Son élargissement, politiquement nécessaire, et son approfondissement, c’est-à-dire l’accélération de son intégration, ne sont-ils pas contradictoires ? Ne faut-il pas avoir la franchise de constater que si les deux objectifs doivent être atteints, ils ne peuvent l’être d’une façon homogène et parallèle ?

Autrement dit, ne faut-il pas distinguer au sein de l’Europe des douze, un noyau dont l’intégration est plus grande et l’homogénéité relative plus réelle. ?

L’accord récent sur le système monétaire européen n’en est-il pas la preuve ? La Grande-Bretagne refuse d’en faire partie et l’Italie y jouit d’un régime spécial. (…)

Cela signifie clairement que la Commission devrait pouvoir siéger à six ou à sept ainsi que le Conseil des Ministres, quand il le faut, pour assurer l’approfondissement de la Communauté pour ceux dont l’intégration est souhaitée et réalisable. Pourquoi forcer la main aux autres ?

Pourquoi aussi se laisser paralyser par les autres ? Au nom d’une homogénéité théorique qui est, aux yeux de tous, une fiction au niveau des neuf ou des douze ?

La vérité est que L’EUROPE EST CONCENTRIQUE : le noyau continental dont l’intégration est concevable dans un avenir convenable et une périphérie plus hétérogène dont il serait vain et dangereux de nier la spécificité (Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, Italie, Grèce, etc.). Chaque partenaire de la périphérie mérite un statut propre.

Il faut donc des institutions européennes qui tiennent compte de cette réalité concentrique si l’on veut que ces institutions fonctionnent. Cela signifie que la composition de la Commission, du Conseil des Ministres et des Commissions parlementaires de contrôle doit varier selon les matières à l’ordre du jour. L’Europe de la périphérie ne peut rendre impuissant le noyau fort continental. (…)

La refonte des institutions européennes doit s’inspirer de ces réalités. Si la théorie du parlementarisme classique, fortement étayée pare une bonne dose d’inconscience ou d’hypocrisie politique, s’obstinait à exiger une uniformité impossible, elle conduirait à la faiblesse et à l’impuissance de l’Europe.

 

L’Europe des Régions

Dans la plupart des Etats où la question régionale se pose en termes de polémique parfois violente (Belgique, Grande-Bretagne, Espagne, et à un moindre degré la France), les traditionnalistes (les unitaires, comme on dit en Belgique) invoquent régulièrement l’argument de l’Europe contre les tentatives d’autonomie des régions.

Comment prétendre construire l’Europe et simultanément vouloir diviser ce qui est, par définition, considéré comme trop petit. Pour être banal, l’argument s’obstine néanmoins.

Il faut donc répéter à satiété que les régions ne revendiquent pas réellement les mêmes pouvoirs qu’il serait souhaitable de faire exercer par l’Europe (…). Les régions ne nient pas la nécessité d’une union économique globale, ce qui n’est pas incompatible avec une animation économique régionale ; elles ne sont pas hostiles à une charte sociale et même fiscale européenne. En général, il n’y a pas de concurrence entre les attributions souhaitées pour l’Europe et les attributions souhaitées pour les régions. Il n’y a de controverse qu’avec les attributions de l’Etat.

Les ultra-nationalistes d’Etat n’aiment ni le mouvement européen ni le mouvement régionaliste : ils redoutent la double cure d’amaigrissement que subirait l’Etat. Au fond, les partisans les plus passionnés de l’Etat n’ont pas confiance dans sa capacité d’exister. Ils ont la hantise de la disparition à terme de l’Etat. Ces ultras sont caractérisés par le fait que, tacitement, ils doutent de la Nation à laquelle ils vouent un culte fervent. Tout se passe, dans leur esprit, comme s’ils étaient convaincus que l’union européenne et les régions risquaient, à la longue, de démontrer que la Nation n’existe pas. Faible idée de la Nation que celle qui ne voit en elle que Ministres, Parlementaires, fonctionnaires, diplomates, militaires et policiers !

Les régions ont raison de passer outre et de parier sur l’union européenne pour respirer plus librement.

Il faudrait profiter des élections européennes du 10 juin pour relancer l’idée d’une association des régions d’Europe. La coutume précède le droit : si des délégués des Assemblées régionales de tous les pays d’Europe se réunissaient en congrès annuel, ils pourraient exercer une influence considérable sur les gouvernements et les opinions publiques.

Ce Congrès devrait se donner comme premier objectif deux revendications essentielles : 1° avoir le droit de passer entre elles des conventions interrégionales par-dessus les frontières des Etats ; 2° dans la cadre de la politique régionale de la Communauté, entrer en relation directe avec les autorités européennes et exiger que le Fonds régional soit utilisé par la Commission, conformément à des critères européens, sans passer par l’intermédiaire des Etats. Il a été prouvé, notamment en Belgique, que les Etats ne respectaient pas les critères objectifs de la Communauté européenne et usaient des Fonds européens régionaux d’une façon qui est entachée de partialité politique.

Un combat solidaire de l’association des régions d’Europe pourrait porter ses fruits et révéler aux opinions publiques intéressées la mauvaise foi des Etats. (…)

Voilà un congrès régional qui aurait peut-être plus de retentissement que les débats parlementaires habituels !

L’Europe et le partage du monde 

C’est un truisme de rappeler que les eux principaux vainqueurs de la dernière guerre mondiale ont voulu se partager l’hégémonie sur le reste du monde. Leu tentative, malgré quelques retentissants échecs, n’est pas terminée. C’est à qui déstabilisera la zone d’influence de l’autre. Les frontières « de Yalta » sont floues et mouvantes.

Non seulement l’Europe n’exerce plus aucune domination mais les Etats partenaires de la Communauté se disputent sur l’opportunité d’accepter avec conviction l’hégémonie des Etats-Unis ou, au contraire, de rechigner à son égard : vieille querelle sur l’Europe indépendante ou l’Europe américaine. (…)

Sans unité préalable de l’Europe, il n’y a pas de réponse valable pour clore cette polémique. Tant qu’il y aura dans une alliance une grande puissance prépondérante et quinze alliés, moyens et petits, qu’aucun lien organique n’unifie, il y aura hégémonie. Par contre, si l’alliance est fondée sur deux puissances de dimension et de force plus ou moins égales, le phénomène d’hégémonie s’évanouit par la force des choses.

Si les Européens jouent un rôle secondaire dans le sillage des Etats-Unis, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes : ils sont les artisans de leur propre subordination. L’unité européenne changeant « la pesanteur » des corps, les orbites seraient inévitablement modifiées.

Les passionnés « de l’indépendance nationale » feraient bien de prendre quelques leçons d’astronomie. (…)

 

La défense de l’Europe

(…) Sans unité politique, la partie sera toujours inégale surles marchés de fourniture de matériel militaire.

Sans intégration européenne de l’industrie de ce matériel, les industries nationales ne parviendront presque jamais à concurrencer sérieusement l’industrie américaine.

Celle-ci emportera toujours la part du lion dans les marchés et il nous faudra constamment négocier préalablement les retombées économiques au profit des entreprises localisées dans nos régions. En Belgique, la preuve a été apportée tant par l’achat des avions en 1976 que pour l’achat des tanks en 1979, etc.

L’Europe paie très cher sa désunion par un retard technologique inquiétant par rapport aux U.S.A. (…)

Il n’y a danger de guerre que lorsqu’un agresseur croit pouvoir l’emporter sans risquer la destruction totale de sa propre population. La guerre atomique n’aura donc pas lieu parce que la destruction réciproque n’est pas un risque mais bien une certitude.

La menace atomique étant pratiquement éliminées, la guerre par des moyens dits conventionnels est donc possible.

L’Europe doit faire la démonstration à l’agresseur potentiel que le risque qu’il prendrait est trop grand. Si, comme l’a démontré techniquement le Général Close, les divisions soviétiques peuvent être sur le Rhin en 48 heures, sans déclencher l’holocauste final de l’humanité, la tentation existera et la guerre nous menacera.

La discussion sur la dépendance de l’Europe, tributaire d’une décision du Président des Etats-Unis de pousser sur le bouton atomique, est une discussion dans l’irréel. (…)

Ce n’est pas par la susceptibilité des politiciens que l’Europe conservera sa liberté et retrouvera son indépendance mais bien par la volonté des peuples de se défendre et par l’imagination des professionnels de l’art militaire de mettre des moyens efficaces dans leurs mains. (…)

Il ne s’agit pas de faire de la propagande antisoviétique. Nos populations sont totalement sceptiques devant toute propagande. Elles en ont trop vu et entendu en un siècle ! La vérité sur l’U.R.S.S. suffit. Faut-il encore de ne pas juger inopportun ou anti-diplomatique de la dire et de la diffuser.

Un peuple anesthésié ne se défend pas : il laissera tomber de ses mains le meilleur matériel du monde.

Si nos propres responsables politiques, pourtant tout férus de liberté, se chargent eux-mêmes de l’anesthésie par démagogie, pour ne pas heurter le sentiment de sécurité qu’ils savent pourtant faux, si leur devise politique (électorale) est de flatter l’ignorance et la paresse d’esprit, de faire de la facilité leur principe de conduite, alors on ne voit pas où se trouve la sauvegarde de la liberté européenne. On ne voit même plus pourquoi l’Europe mériterait d’être libre !

Le véritable danger n’est-il pas finalement en nous ?

Si l’Europe n’est plus que platitude vulgaire dans un climat d’égoïsmes individuels juxtaposés, par quel miracle aurait-elle une chance de survivre libre ? 

Depuis que ces lignes ont été écrites, l’U.R.S.S. s’est démantelée et l’Union européenne s’est considérablement agrandie. Mais la crise ukrainienne de 2014 montre que le risque de déstabilisation est toujours bien présent.

La Communauté européenne, quant à elle, continue à se révéler impuissante à adopter une politique coordonnée et efficace en matière de défense ou d’intervention militaire…

L’Europe arabo-africaine 

Tel est le dernier thème abordé par François Perin.

(…) Nous ne voulons ni ne pouvons plus ni dominer ni nuire. Nous ne voulons pas non plus nous battre entre nous : nous bénéficions donc, par le fait même, d’une extraordinaire confiance potentielle que nous n’avions jamais inspirée dans le passé et que nous ne méritions sans doute pas.

Or, nos voisins les plus proches que nous avions mis jadis sous protectorat ou sous régime colonial, c’est-à-dire les peuples arabes et d’Afrique noire, sont dans une position difficile.

La colonisation a eu pour effet d’engendrer des Etats qui n’existaient pas, qui sont complètement artificiels sur le plan humain et dont les frontières résultent du découpage arbitraire des colonisateurs.

Ceux-ci ont largement désagrégé la civilisation tribale pour y substituer leurs structures administratives. Le colonisateur parti, restent les territoires et les structures administratives aussitôt occupées par de mauvais imitateurs autochtones des fonctionnaires coloniaux.

Le mimétisme de l’Europe a créé des armées d’Etats protégés en Droit international par le dogme de la souveraineté nationale, autre invention de l’Europe. L’Etat étant artificiel, il ne tient que par la force des armes. Essayez d’appliquer la définition de la Nation d’Ernest Renan à l’Afrique noire : vous ne trouverez pas de nations mais bien des chefs militaires tyrannisant des populations misérables dans les anciennes circonscriptions coloniale. (…)

Les Etats et leur corollaire inévitable, les armées locales, séquelles du mimétisme post-colonial, sont les pires fléaux de l’Afrique décolonisée.

Comment libérer l’Afrique une seconde fois? Il faudrait une vaste collaboration eurafricaine, pour rétablir les peuples nombreux dans leur authenticité, sur leurs véritables territoires, avec leur solidarité traditionnelle et presque instinctivement communautaire, les aider techniquement à assurer leur propre survie, surtout alimentaire, et fédérer au sommet, en quelques vastes zones, ces multiples territoires naturels.

L’ordre pourrait être maintenu par la tradition coutumière au sein de chaque communauté : il faudrait débarrasser l’Afrique de ses armées inutiles et meurtrières, dégorger les villes, centres de déracinements explosifs et de corruptions administratives ; il faudrait accepter que les Conseils supérieurs des grandes zones soient composés à la manière africaine, par délégation des groupes naturels et non par des organisations imitées d’Europe. Pourquoi s’obstiner à concevoir l’Afrique comme l’Europe : la Nation, l’armée, l’administration, le suffrage universel et les partis politiques. N’est-il pas prouvé désormais que cela n’y a aucun sens ? (…)

Une science ethnographique africaine s’est développée notamment en Europe, objective et désintéressée ; avec la collaboration de nombreux Africains d’élite d’aujourd’hui (que jalousent d’ailleurs ces parvenus que sont les chefs militaires post-coloniaux) et en s’inspirant de ses travaux, il est possible de rendre à l’Afrique le vrai visage de sa réalité dégagée de ses barbarismes primitifs.

N’est-il pas possible de collaborer à la réparation de dégâts que nous avons causés même en croyant bien faire ?

Autre question qui préoccupe François Perin : l’islam.

(…) Monothéiste intransigeant post-judéo-chrétien, l’islam n’a pas dû, comme le christianisme, absorber une brillante mythologie polythéiste préchrétienne. Religion contemplative par la prière et normative par la jurisprudence coranique, pourquoi aurait-elle été submergée par un christianisme qui avait plus absorbé qu’éliminé le paganisme gréco-romain ou germanique ?

Il ne suffit pas de conquérir pour disposer d’une supériorité spirituelle.

L’Europe scientifique, rationaliste, industrielle, n’a pas mieux compris l’islam que l’Europe chrétienne. L’Europe et l’Amérique capitalistes croient pouvoir établir un lien avec le monde musulman, surtout quand il est producteur de pétrole, par l’argent et l’initiation industrielle (…).

L’Europe est prompte à s’offusquer des travers des autres alors qu’elle a pratiqué ces travers pendant des siècles. Elle est prompte à y opposer ses vertus : le respect des droits de l’homme, notamment par le caractère contradictoire, libre et public de ses procédures judiciaires. Mais pour que ces principes fondamentaux, acquis dans nos régions avec tant de peine dans le passé, fassent tache d’huile aujourd’hui et opèrent une salutaire contagion au sein du monde musulman, il faudrait que la spiritualité de notre civilisation lui paraisse attractive et supérieure. Or, le spectacle de nos mœurs lui inspire un mépris égal au désespoir de Soljenitsyne devant la veulerie de l’Occident.

Pour que notre liberté soit attractive, il faudrait peut-être que nous en fassions un usage plus édifiant.

Après les croisades, les conquêtes coloniales et les protectorats, les royalties des princes du pétrole, le matérialisme marxiste, que pourrions-nous inventer qui séduise les peuples musulmans ? (…)

Peuples d’extravertis, toujours excités dans la course au profit ou dans la grogne revendicative, comment les peuples d’Europe pourraient-ils comprendre un musulman en prière ? Nous ne voyons que les aspects meurtriers ou les folies suicidaires des révoltes arabes ou iraniennes.

Comment en serait-il autrement puisque nous ne percevons plus rien de la vie intérieure, ni chez nous, ni chez les autres.

Le drame palestinien nous laisse dans le même désarroi.

Nous respectons le Sionisme comme étant le refuge légitime d’un peuple persécuté et victime d’un des plus terribles holocaustes que l’Europe ait connus. La haine antisémite n’a pas été le monopole des nazis allemands. Européens, si vous saviez… (…)

De nationalisme de défense, le Sionisme devait fatalement devenir, en se pratiquant, un nationalisme d’envahissement par immigration au détriment d’une population arabe forcée d’être privée de toute identité nationale.

Si on veut rendre un peuple fou furieux jusqu’au meurtre, aveugle et suicidaire, il suffit de lui contester une identité nationale (…).

Les Juifs ne se sont-ils pas suffisamment prouvé à eux-mêmes qu’ils pouvaient être comme les autres peuples, guerriers, ouvriers et agriculteurs ?

La frustration séculaire des ces qualités n’est-elle pas suffisamment compensée ? Si la Palestine est terre déchirée où les nationalités se nient réciproquement, il n’y a pas d’issue à ce drame ni en ce siècle ni dans l’autre ni indéfiniment.

Comment organiser sur cette même terre deux nationalités différentes politiquement structurées ? La question n’est pas insoluble si elles se reconnaissaient l’une l’autre et renonçaient à se détruire par les armes.

L’Europe aurait un intérêt majeur à peser de tout son poids dans ce sens. Une paix séparée achetée en dollars sans reconnaissance de la nationalité palestinienne est une tentative fragile dont nous pourrions tous souffrir. (…)

Pourquoi Jérusalem doit-elle être accaparée par le seul Etat Hébreu ? Jérusalem devrait être ce qu’elle est profondément : à la fois le siège des institutions d’Israël, le siège des institutions de la Nation arabe palestinienne enfin reconnue, et ville sainte des juifs, des musulmans et des chrétiens.

Il n’est pas nécessaire pour ce faire de bâtir des cloisons et des murs. Ce n’est pas l’imagination des juristes de Droit interne comme de Droit international qui ferait défaut. Le plus difficile est la reconnaissance pacifique des uns par les autres.

L’Europe, si elle existait, pourrait largement y contribuer.

Ces réflexions de François Perin datent, rappelons-le, de 1979 ! Elles nous frappent de plein fouet, trente-cinq plus tard, alors que le conflit israélo-palestinien connaît une éruption d’une rare violence.

Pour conclure 

Arrivé au terme de son analyse, François Perin nous livre sa conclusion :

On le voit, les tâches sont immenses. Mais les plus grandes victoires doivent être désormais remportées sur nous-mêmes.

Ces victoires sont inaccessibles dans la désunion des Etats, les discordes idéologiques, les luttes de classes à vide (la revendication est absurde dans des secteurs en difficulté ou en faillite), l’égoïsme généralisé, la vulgarité des mœurs.

Le sens de la grandeur commence par l’esprit.

Le grand ensemble Europe – Moyen Orient – Afrique est riche en moyens (…). Il est aussi riche en hommes et en capacité d’inventions.

Mais cela n’est rien sans une force spirituelle soulevant comme une vague de fond la conscience collective nécessaire aux grands desseins. (…)

La foi soulève les montagnes, dit-on. Le poids qui pèse sur nos consciences désabusées est plus lourd encore. Des profondeurs de notre être devrait jaillir une force irrésistible pour nous en débarrasser. Peut-être suffirait-il d’abord de nous acharner à décaper nos acquis successifs pour dépasser nos valeurs accumulées en trois mille ans de civilisation, sans les renier par une vaine table rase. 

Une civilisation industrielle, dévorée par le gaspillage, nous a jetés hors de nous. Une optique plus introvertie, plus riche en capacités contemplatives, pourrait nous remettre sur une meilleure voie. La crise actuelle va peut-être nous y contraindre. L’essentiel n’est-il pas là ?