Ces Wallons sans yeux et sans oreilles

2016-05-29_212202On trouvera ici la version française de l’article de Jules Gheude «Ces Wallons sans yeux et sans oreilles», publié sur le site de «Doorbraak» (http://www.doorbraak.be/nl/nieuws/over-walen-die-oren-noch-ogen-hebben)

J’ai, pour les Wallons, une admiration…modérée ! me confia un jour François Perin. Ces Wallons, il aura consacré la majeure partie de sa vie à tenter de leur ouvrir les yeux. A leur faire comprendre que la nation flamande avait éclos et qu’elle finirait par avoir raison de la Belgique, cette construction bâtarde et médiocre, imposée par l’opportunité diplomatique (surtout anglaise) d’une époque révolue.

Mariés de force, Flamands et Wallons allaient connaître 135 ans de chamailles constantes et de suspicion réciproque. On décida alors, après bien des palabres, de tester l’expérience fédéraliste, offrant aux premiers l’autonomie culturelle, aux seconds la régionalisation économique.

Mais à peine le fédéralisme était-il mis sur les rails que le démocrate-chrétien Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand, lançait l’idée du confédéralisme. Et de préciser, le 13 janvier 1993 : Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme.

Six ans plus tard, le Parlement flamand adoptait les fameuses résolutions confédéralistes accordant la primauté aux Etats flamand et wallon, avec cogestion de Bruxelles. A l’époque, la N-VA n’existait pas encore.

Alors que les francophones ont tendance à diaboliser la formation de Bart De Wever, il est donc clair que celle-ci n’est pas la seule à incarner le courant nationaliste. Comme l’a fort justement expliqué l’ex-ministre CVP Stefaan De Clerck : la relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand. Message clair également que celui délivré par Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, au journal québécois « Le Devoir », le 22 septembre 2007 : Nous voulons un véritable confédéralisme où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l’argent.

Et les libéraux flamands ne sont pas en reste, comme en attestent ces propos tenus par Karel De Gucht, alors président du VLD, le 6 novembre 2002 : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie.

Quatorze ans se sont écoulés et une étude du VNZ ( Vlaams & Neutraal Ziekenfonds – Fonds de Maladie flamand et neutre) nous révèle que les différences communautaires ne cessent de croître dans le domaine de la sécurité sociale.

On apprend ainsi que les dépenses en soins de santé s’élèvent, pour 2015, à 2.108,87 euros par ayant droit en Flandre, contre 2.244,94 euros en Wallonie. En 2010, la différence était de 50 euros. Elle a donc plus que doublé en cinq ans.

Pour ce qui est des contributions à la sécurité sociale pour 2014, elles sont de 19.264,64 euros par ayant droit en Flandre, contre 15.060,58 en Wallonie.

Et le VNZ de plaider pour davantage de responsabilisation et pour la communautarisation complète de l’assurance maladie-invalidité.

Ce sont les Wallons, nous l’avons rappelé, qui furent demandeurs de la régionalisation économique. Mais alors que celle-ci est effective depuis 1980 et n’a cessé de s’amplifier, force est de constater que la région n’a toujours pas décollé, pour reprendre l’expression de Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Jules Destrée. Une situation dont l’ex-secrétaire d’Etat CD&V Hendrik Bogaert  souligne l’aberration : Les Wallons ne peuvent tout de même pas invoquer éternellement la fermeture des charbonnages, il y a de cela plus d’un demi-siècle !

Il ne suffit pas de disposer d’outils propres, encore faut-il savoir en user intelligemment.

Depuis 36 ans, la ministre-présidence de la Wallonie a été confiée, de manière quasi permanente, au PS. Difficile, dans ces conditions, de nier l’empreinte décisive de ce parti sur la gestion de la région.  Une gestion caractérisée par l’hypertrophie politico-administrative et un clientélisme effréné.

La Wallonie aurait pu, à l’instar de la Flandre, fusionner les institutions communautaires et régionales. Mais le PS s’y opposa par crainte de voir son influence se diluer.

La Flandre a  développé une culture politique différente, marquée par l’esprit entrepreneurial et un syndicalisme plus responsable.  Une gestion rigoureuse lui a permis, depuis six ans, de réaliser l’équilibre budgétaire. Sa prospérité repose sur un réseau dynamique de PME, grâce auquel elle enregistre 83,1% (288,8 milliards d’euros en 2015) des exportations belges. Elle figure ainsi parmi les six principaux exportateurs de l’Union européenne, après l’Allemagne, les Pays-Bas, la France, le Royaume uni et l’Italie.

La Flandre est donc particulièrement consciente de l’enjeu important que peuvent représenter pour elle les traités commerciaux de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada et les Etats-Unis. Et le fait que le ministre-président wallon, Paul Magnette, tente de s’y opposer, la met hors d’elle. Que la Wallonie veuille être une « terre de résistance », fort bien ! Mais qu’elle ne s’avise pas d’affaiblir notre prospérité ! rétorque le ministre-président flamand, Geert Bourgeois.

Le communautaire, on le voit, est toujours bien présent. Quant aux événements récents –  la sage du RER et des tunnels bruxellois, les fissures dans les centrales nucléaires, le contexte des attentats terroristes de Bruxelles, la grève dans les prisons, la grogne des magistrats,… -, ils viennent illustrer un pays en pleine déliquescence.

La Belgique ? Finissons-en ! avait déclaré François Perin dans sa dernière interview au « Soir », le 6 août 2011. Nul doute qu’il aurait apprécié le dernier papier de Jean Quatremer, le correspondant de « Libération » à Bruxelles…