Paul Magnette au Soir: «La Wallonie, nouvelle Madame Non»

Bernard Demonty et Martine Dubuisson, « Le Soir », 30 avril 2016

Pour le Premier mai, le ministre-président wallon tranche : le gouvernement fédéral a tout faux. La pension à 67 ans, la semaine de 45 heures, le traité de libre-échange avec le Canada…, « c’est exactement le contraire de ce qu’il faut faire ! »

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Le ministre-président wallon le dit ainsi : «  Le Premier mai, c’est le Noël de la gauche. » Et pour autant, son parti, la gauche, ne sont pas vraiment à la fête. «  Il y a chez nous une vraie gravité, dit Paul Magnette. Car il y a un peu partout une crise de la politique qui est terrifiante. En Autriche, un candidat d’extrême droite est donné favori pour la présidentielle ; l’extrême droite de pays nordiques, en Hongrie, en France et chez nous en Flandre, est forte ; l’Europe donne un sentiment d’impuissance face au terrorisme, au flux de réfugiés, à la crise de la dette… : on vit un moment terrible !  » Voici donc les réponses que le socialiste veut y apporter. Tout autre chose que ce que propose le gouvernement fédéral…

Cette crise de la politique est due aussi au comportement des politiques ? La N-VA répète qu’elle ose dire ce que les gens pensent…

Je ne pense pas que la mission d’un politique soit de dire ce que les gens pensent. Il n’y a rien de plus facile. Et c’est vrai qu’il y a une évolution en ce sens : on attend des politiques qu’ils ne soient plus que l’expression du sentiment populaire. Je l’ai vécu avec l’histoire d’un négrier à Charleroi : j’ai refusé de m’exprimer car je n’avais pas de solution puisque c’est un chantier privé et ni la ville ni la Région n’ont de responsabilité. Pourtant, on attend que nous nous exprimions, même sans avoir de solution. C’est ce qu’on appelle l’émocratie : l’émotion qui remplace le raisonnement. Mais la politique doit aussi résister à l’air du temps, ne pas se couler trop – et c’est ce que je peux reprocher à certains populismes de gauche – dans cette expression de ce que les gens ressentent. Le politique doit remettre des repères. J’ai trouvé très choquants les propos de Jan Jambon sur « la partie significative » de la communauté musulmane qui a dansé le soir des attentats. Il y a un problème avec certaines personnes d’origine ou de culture musulmane : oui bien sûr ; c’est un fait sérieux : oui bien sûr ; mais en faire une généralité, le dire parce que les gens pensent ça, cela rabaisse le niveau de civilité.

Mais le politique ne manque-t-il pas aussi de solutions, quand on voit tous les secteurs mal en point…

Ce n’est pas un manque de solution ; c’est d’une part un manque d’anticipation de certains problèmes – les tunnels, le piétonnier… Et d’autre part un manque de pédagogie sur ce que le politique peut et ne peut pas : on doit pouvoir dire : ceci n’est pas de ma compétence. Etre en phase avec la société ne veut pas dire être juste le réceptacle de la société, mais analyser les problèmes et apporter des solutions. Et pas juste dire, comme Bart De Wever, les Berbères, les ceci, les cela, sans apporter de solutions.

Et il y a là un pouvoir de résistance. Mercredi, on a eu un débat passionnant au parlement wallon sur le CETA (traité commercial avec le Canada) et le TTIP (partenariat commercial avec les Etats-Unis). Le parlement, au nom d’une vaste société civile, rejette ce traité CETA, dans un geste fort qui réaffirme aussi ce qu’est la politique, malgré une pression diplomatique colossale. Pourquoi on refuse ? Parce que cet accord de libre-échange va encore dissoudre le politique ; il menace les services publics, les normes sociales et environnementales, les labels protégeant les produits du terroir, il remplace les règles d’arbitrage publiques par une forme de privatisation de la justice internationale… J’ai la conviction que notre refus est le début d’un mouvement. Ce n’est pas la Wallonie toute seule, isolée diplomatiquement comme mon collègue ministre-président flamand le dit ; non, c’est la Wallonie lanceur d’alerte. Il y a un débat en Allemagne contre le TTIP, en Autriche, le débat commence en France, aux Pays-Bas, c’est ça la politique.

Vous refusez ce traité avec le Canada mais les missions économiques se bousculent en Arabie Saoudite…

Il y a une différence entre faire du commerce et accepter un traité qui va encore réduire l’autorité publique. La Wallonie, terre de résistance de tout temps, a dit non aux OGM, va sans doute dire non au glyphosate (round up). Des multinationales ont un chiffre d’affaires nettement supérieur au PIB de beaucoup d’Etats. Si on ne rétablit pas le rapport de forces en faveur de l’autorité publique, qui représente les citoyens, c’est une forme de capitulation. Il y a une culture de la vigilance démocratique en Belgique et en Wallonie en particulier.

Plus qu’en Flandre ?

Je pense qu’il y a une société civile flamande très vigoureuse, on le voit avec Tout autre chose, mais elle a sans doute moins d’impact sur le monde politique. Il y a une très belle phrase de Camus : « Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde ; la mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas (c’est terrible !), mais sa tâche est peut-être plus grande : elle consiste à empêcher que le monde se défasse ».

Vous êtes en résistance ?

La génération de mes parents a pensé qu’elle referait le monde, et elle a fait des avancées formidables en matière de libertés et de droits. Ma génération va surtout devoir protéger tout ça, faire en sorte qu’on ne recule pas.

On vous répondra que la modernité, c’est faire évoluer les choses…

Ça nous conduit au deuxième volet qui est d’anticiper. Notre responsabilité, c’est de préparer l’avenir. Avec la révolution technologique, la moitié des emplois qui existent aujourd’hui vont disparaître dans la prochaine ou les deux prochaines générations. Tout geste qui est potentiellement standardisable peut être remplacé par un logiciel ou un robot. La moitié des emplois qu’occuperont les enfants qui naissent en 2016 n’existent pas encore. C’est ça qu’on doit préparer.

La Wallonie, c’est la nouvelle Madame Non ?

Si vous voulez, la Wallonie, Madame Non, c’est pas mal : non à l’austérité, non au Ceta, non aux OGM, non au glyphosate…

Vous en faites une fierté alors qu’en face on vous reproche d’empêcher des réformes ?

Ce n’est pas une fierté, le non de l’enfant borné qui ne veut pas entendre. Mais la politique, de temps en temps, c’est dire non, résister. Comme on aurait dû dire non à M. Erdogan et donner des moyens à la Grèce plutôt que 6 milliards à la Turquie pour contrôler les frontières en dehors de l’Union. A force de ne pas dire non, d’aller dans le sens du courant, on se laisse emporter par une société qui est aujourd’hui très rétrograde. Et dans les gènes du socialisme, il y a toujours eu une forme de résistance.

« Syndicats et gauche, nous perdons la bataille de la communication »

Vous critiquez les réformes du fédéral, mais pourtant, on a l’impression que ces réformes passent assez facilement, non ? L’opposition sociale n’est pas majeure.

On vit un temps très difficile parce que les JT et les conversations dans les familles, et c’est normal, tournent autour de la sécurité. Et cela met au second plan tous les autres sujets. S’il n’y avait pas ce contexte particulier, je crois que la loi des 45 heures ferait craquer toute la société.

Les réformes que vous critiquez ont commencé avant les attentats…

Je crois qu’à un moment donné il y aura une forme de mobilisation. Je constate pour le moment de nombreux mouvements, des mécontentements qui s’accumulent les uns à côté des autres et les petits ruisseaux font les grandes rivières. C’est de la tactique : le gouvernement s’attaque aux publics les uns après les autres : les fonctionnaires, les jeunes, les enseignants, etc. Mais l’effet des réformes ne se fait pas encore sentir partout. J’ajoute une difficulté : les modes d’action collective doivent évoluer.

C’est-à-dire ?

La grève à l’ancienne, la manifestation de masse à l’ancienne, une certaine rhétorique ne passe plus. Les syndicats et la gauche, nous perdons la bataille de la communication, dans une société de l’hyper-communication. L’hégémonie culturelle est à droite.

Il ne faut plus faire grève ?

Si. La grève est un droit. C’est le recours ultime. Mais quand les gendarmes bloquaient les routes il y a 15 ans cela ne choquait personne. Aujourd’hui on brûle deux palettes et ça fait hurler. Il y a quelque chose qui a changé dans la perception. J’ai été étudiant, j’ai bloqué des autoroutes. Les infirmières, les agriculteurs, les camionneurs, les policiers ont bloqué des autoroutes. Mais aujourd’hui, ce n’est plus du tout accepté.

Que proposez-vous ?

Je pense que la gauche doit trouver son mode de communication et nous y travaillons en interne. La communication, c’est résister et prouver qu’on anticipe. La droite, c’est « on n’a pas le choix », c’est une forme de fatalisme. Sur le fond, je suis convaincu qu’une très large partie de la population n’accepte pas ces réformes, ne les comprend pas et les trouve injustes. Ils pourraient encore comprendre les réformes, mais il faudrait qu’elles soient équitables. Quand on fait des cadeaux aux diamantaires, qu’on n’attaque pas la fraude fiscale, qu’on ne fait pas payer le capital, et que dans le même temps on fait le saut d’index et la pension prolongée, l’immense majorité de la population n’adhère pas. Aujourd’hui, cela ne se cristallise pas dans une mobilisation sociale. Mais elle va arriver.