Quand Thierry Bodson se trompe de cible

Jules Gheude

2016-02-25_194423Le refrain est bien connu. Du côté flamand, on affiche son ras-le-bol de devoir transférer des milliards d’euros vers une Wallonie qui tarde à se redresser. Du côté wallon, on fait observer que la solidarité fut, durant de nombreuses décennies, dirigée en sens inverse.

Le balancier de la prospérité a fortement oscillé à l’aube des années soixante. Agricole par tradition, la Flandre offrait désormais un visage tourné vers une industrie novatrice et dynamique, tandis que les vieilles structures économiques wallonnes s’effondraient

Analysant les aides de l’Etat pour la période 1959 à 1977, l’économiste Michel Quévit observe un déséquilibre structurel : En Wallonie, elles sont destinées à affronter les problèmes soulevés par le désinvestissement du privé  qui se désintéresse des secteurs traditionnels. (…) En Flandre, elles servent à des investissements dans des secteurs inducteurs de croissance économique, créateurs d’emplois, d’innovation, de diversification et de développement des activités et cela dans toutes les provinces flamandes à cette époque.

Que n’a-t-on pas entendu les responsables wallons se plaindre de ces gouvernements belges sous influence flamande qui encourageaient les investisseurs étrangers à venir s’implanter au Nord du pays !

Il est vrai qu’après la grande grève de l’hiver 60-61, le discours flamand ne manqua jamais l’occasion de souligner la propension wallonne à déposer l’outil. Le 22 novembre 1982, en pleine crise de Cockerill-Sambre, une caricature de Pil, publiée dans « De Standaard », montrait une terre parsemée de petites fleurs sur laquelle un personnage avec une mallette « investisseur » se tenait devant un panneau portant l’inscription « Attention ! Vous quittez le secteur flamand ! ». De l’autre côté, un paysage de désolation avec des casseurs à l’œuvre sur fond d’usine…

Pour remédier au déclin wallon, le syndicaliste liégeois wallon André Renard fonda, en 1961, le Mouvement Populaire Wallon, dont le programme prônait l’instauration du fédéralisme et des  réformes de structures. Mais il se heurta à l’opposition virulente des pontes « unitaires » du PSB.

Il fallut attendre la réforme de l’Etat de 1970 pour que, en contrepartie de l’autonomie culturelle revendiquée par la Flandre, la Wallonie puisse obtenir la régionalisation. Et dix années furent encore nécessaires pour que celle-ci devînt effective.

Selon les pays où il est appliqué, le fédéralisme présente des aspects différents. Mais il ne peut se concevoir sans la notion de « solidarité réversible ». Celle-ci joue en faveur des entités fédérées qui sont amenées à connaître une passe difficile.

Si la Flandre ne conteste pas cette notion, elle reproche en revanche à la Wallonie de ne pas prendre les mesures adéquates pour s’en sortir. Elle a donc le sentiment de manifester sa solidarité en pure perte.

Force est de constater que depuis 1980 – cela fait donc aujourd’hui 35 ans ! – et en dépit de compétences de plus en plus étendues et de divers plans de redressement, la Wallonie n’est toujours pas parvenue à décoller, pour reprendre l’expression même de Philippe Destatte, le directeur de l’Institut Jules Destrée.

Entre le Nord et le Sud, le fossé ne cesse de se creuser. Le récent rapport économique de l’IWEPS précise que la Wallonie reste à la traîne au niveau de son PIB et que pour rattraper la Flandre,  il faudrait dix années successives d’une croissance annuelle réelle de 5% sous l’hypothèse que la Flandre ne connaîtrait qu’une croissance de 1,5%. Autant rêver !

Aujourd’hui, les responsables wallons ne peuvent plus dire : « C’est la faute à la Flandre ! ». Il faut donc trouver un autre bouc émissaire.

Pour Thierry Bodson, le leader de la FGTB wallonne, c’est  évidemment la politique de centre-droit menée par le gouvernement fédéral qui handicape la Wallonie.

Il devrait toutefois rappeler que c’est l’ex-Premier ministre, le socialiste Elio Di Rupo, qui s’est félicité d’avoir sauvé la Belgique en mettant sur pied cette sixième réforme de l’Etat, dont il apparaît aujourd’hui  qu’elle handicape financièrement la Wallonie. Car des compétences importantes ont été transférées sans que les moyens suivent.

Reste que, depuis 1980, la Wallonie n’a cessé de subir la mainmise politique du PS. A l’exception du libéral André Damseaux (1982) et du social-chrétien Melchior Wathelet (1985-1988), elle n’a connu que des ministres-présidents socialistes.

Pour la Flandre, il ne fait aucun doute que c’est cette politique de gauche, source d’un clientélisme effréné, qui compromet le redressement de la Wallonie. Celle-ci souffre d’une évidente hypertrophie politico-administrative.

En dépit de la crise financière de 1998, la Flandre est parvenue, cinq années de suite, à réaliser l’équilibre budgétaire que la Wallonie ne cesse de postposer. Outre cette gestion rigoureuse, le Nord affiche un sens entrepreneurial très aigu qui lui permet, grâce  à un tissu dense de PME innovantes et dynamiques, de réaliser plus de 80% des exportations belges.

Au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, le général de Gaulle avait déclaré : Un peuple ne peut se redresser que par lui-même. Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et qui mobiliseront ce qui est reste.

Il n’y a, en effet, pas de fatalisme. Il suffit d’avoir la volonté politique de prendre les mesures adéquates.

Expliquant leur notion du confédéralisme, les députés N-VA Hendrik Vue et Veerle Wouters mettent l’accent sur l’importance de la responsabilité : chaque entité fédérée est responsable de ses revenus. Elle doit donc  porter aussi la responsabilité de la politique menée.

C’est à ses coreligionnaires socialistes que Thierry Bodson doit poser la bonne question : Etes-vous prêts à assumer la responsabilité financière des choix politiques que vous faites? Et n’est-ce pas contre ceux-ci que la FGTB devrait plutôt se mobiliser ?

Une FGTB qui devrait faire aussi son mea-culpa. Car au lieu d’encourager les réformes indispensables, elle a souvent préféré mener des actions suicidaires. Comme le dénonçait François Perin : On va défendre des droits acquis devant le vide, comme le serpent se mord la queue. C’est une situation kafkaïenne !