La scission de ces bastions unitaires montre que la Belgique s’évapore spontanément

Hendrik Vuye et Veerle Wouters, députés N-VA – « Knack », 27 janvier 2016

2016-01-31_165345

On entend parfois dire que les politiques sont obsédés par les réformes de l’Etat. Ce n’est qu’une impression. En fait, ils accompagnent un processus naturel d’évaporation. Ils subissent ce processus, ils ne le mènent pas. Dans le meilleur des cas, ils peuvent l’accompagner. Les bastions unitaires s’évaporent d’eux-mêmes.

Universités

Il y avait jadis des universités unitaires. Cela semble déjà si loin. En 1966, les évêques proclamant encore que Leuven doit rester unitaire. Deux ans plus tard, ils sont divisés. Néerlandophones et francophones voient les choses autrement. En juillet 1968, ils se mettent d’accord pour transférer la section francophone à Ottignies. Quand débute l’année académique, la KUL et l’UCL sont en fait des institutions autonomes. Une année après, la VUB démarre de façon autonome, détachée de l’ULB. Les universités unitaires s’évaporent, personne ne les y a forcées.

La scission des partis unitaires

En 1972, Wilfried Martens devient président du CVP. Dans ses mémoires, il témoigne que le CVP/PSC unitaire  est en fait scindé depuis 1968, après la crise du « Leuven Vlaams ». Une infrastructure, écrit-il, doit cependant nourrir l’illusion : un président national, un secrétaire national, un trésorier national… Quelques années après l’élection de Martens, Charles-Ferdinand Nothomb devient président du PSC. Celui-ci rompt la confiance placée dans le président national Robert Houben, qui dégage à l’été 1972. La scission est consommée.

La révision de la Constitution de 1970 provoque un schisme chez les libéraux. L’ancrage constitutionnel des régions linguistiques obtient le soutien du PVV, mais pas du PLP. La fédération francophone de Bruxelles quitte même le bureau du parti. Les libéraux paraissent, eux aussi, atteints par le virus communautaire, note avec malice, le Premier ministre Gaston Eyskens (CVP) dans ses mémoires. En 1972, le PVV devient un parti autonome, avec Willy De Clercq comme président.

Leo Collard, le dernier président du BSP/PSB, démissionne en 1971. Désormais, il y a deux co-présidents : un néerlandophone et un francophone. Après l’échec du pacte d’Egmont (1977-78), le BSB/PSB éclate. Le 13 octobre 1978, les socialistes flamands apprennent que le co-président francophone André Cools crée le Parti socialiste (PS). Il met ainsi fin au parti unitaire. Les socialistes flamands apprennent la nouvelle par la radio.

Les partis unitaires disparaissent, personne ne les y a forcés.

Exit l’Ordre National des Avocats

L’Ordre National des Avocats est, lui aussi, un bastion unitaire depuis longtemps. Le 1er octobre 1977, les bâtonniers flamands rompent avec l’Ordre, dont ils fustigent le fonctionnement déficient. Un conflit autour de la répartition des indemnités pro-deo entraîne la scission.

L’Ordre National s’évapore. Le législateur ne peut qu’en prendre acte. La loi du 4 juillet 2001 crée l’Ordre du Barreau flamand et l’Ordre des Barreaux francophone et germanophone.

L’Ordre National des Avocats disparaît. Personne n’a forcé le barreau à le faire.

L’ABVV/FGTB Métallurgie : une scission dans le front syndical

En 2005, le syndicaliste Herwig Jorissen est la figure de l’opposition au pacte de génération du gouvernement Verhofstadt. Il est président des syndicats socialistes des métallos. On apprend subitement qu’il a fait partie du Vlaamse Militanten Orde (VMO) lorsqu’il avait 17 ans. Les sections francophones ne veulent plus de Jorissen, même après que celui-ci ait regretté un « péché de jeunesse ».

Le 21 avril 2006, le syndicat Métallurgie unitaire se déchire en trois entités. La figure de Jorissen n’est qu’un catalyseur. L’attitude pragmatique des leaders syndicaux flamands déplaît depuis longtemps à l’aile francophone.

Une des plus grandes centrales ouvrières du syndical socialiste valse en l’air. Jorissen devient président de l’ABVV Métallurgie, poste qu’il occupe toujours aujourd’hui. Flamands et Bruxellois se retrouvent au sein des Métallurgistes Wallonie-Bruxelles (MWB-FGTB).

La centrale métallo socialiste unitaire s’est scindée. Personne ne l’y a forcée.

Janvier 2016 : division des syndicats du rail

Janvier 2016 : les syndicats socialistes et chrétiens francophones font grève, les Flamands pas. Rik Van Cauwelaert fait remarquer, à juste titre, que le pouvoir des syndicats repose sur la force de mobilisation des services publics, avec la SNCB comme fer de lance.

De manière logique, le patron de la FGTB, Marc, Goblet, n’est pas satisfait de la division des syndicats cheminots. Goblet est partisan d’une grève politique dure contre le gouvernement Michel. Comme toujours, c’est la SNCB qui doit prendre l’initiative. Les syndicats cheminots flamands optent pour une approche pragmatique. Le front commun syndical montre des fissures. Cela fait penser à ce qui s’est passé avec l’ABVV/FGTB Métallurgie.

Nous ne pouvons pas accepter que les syndicats wallons prennent des voyageurs flamands en otages. Mais il s’agit de bien plus que le voyageur. La liberté syndicale doit être une vraie liberté syndicale. Non seulement les syndicats flamands sont bien pris en otages par leurs collègues wallons, mais la liberté syndicale n’est plus servie par une approche unitaire paralysante. L’évaporation de ce bastion unitaire offre de nouvelles chances aux voyageurs et aux syndicats.

L’exécutif musulman et le virus communautaire

Le 22 janvier, le ministre de la Justice, Koen Geens, reçoite les 17 membres de l’exécutif musulman. Au programme radio « Le monde aujourd’hui », on peut entendre qu’il y a trois lignes de fracture  au sein de l’exécutif. Une première concerne l’interprétation de l’islam (ligne dure versus islam européen) et une seconde porte sur l’origine ou la nationalité des croyants. La troisième ligne de fracture est communautaire : les croyants flamands et francophones ont une vision différente. Le ministre Geens propose dès lors de scinder l’exécutif en deux chambres, une flamande et une francophone. Même la communauté musulmane tombe dans le communautaire.

Cet exemple peut compter. Une communauté de foi est un rassemblement de personnes qui partagent la même religion. Aujourd’hui, une telle communauté n’est pas territoriale. Et pourtant, on organise l’exécutif musulman selon le principe de territorialité. Encore une basion unitaire qui s’évapore parce qu’il ne fonctionne pas convenablement.

Plus d’efficacité et de nouvelles chances

Face à une scission, on pense souvent à un scénario-catastrophe. On prédit l’apocalypse. Scinder les universités, c’est pas possible ! Et pourtant, cela s’est produit. Mieux, les universités sont aujourd’hui plus fortes que jamais.

Et quid de la concertation sociale ? Il faut pour cela que les syndicats restent unitaires ! C’est ce qu’on dit toujours. C’est quand même le coeur de notre modèle social ! La ministre-président wallon, Paul Magnette (PS), a déclaré un jour : La valeur centrale de la Belgique, c’est en effet son modèle social, la sécurité sociale et la concertation. Et voilà que tout à coup on entend un autre discours avec la scission spontanée de l’ABVV/FGTB Métallurgie. Aujourd’hui, les leaders syndicaux déclarent qu’ils ne voient aucun problème avec la concertation sociale. Cela ne change pas grand-chose, argumentent-ils. Et sur le site de MBW-FGTB, on peut même lire  que la scission offre de nouvelles chances.

Il se peut que la scission offre également de nouvelles chances à l’exécutif musulman. Depuis sa création en 1968, cela ne marche pas. Le site vieillot de l’’exécutif en est une illustration frappante : aujourd’hui encore, des parties importantes du site sont «en construction ». Ici aussi, l’évaporation ne peut avoir qu’un effet salutaire.