Lettre ouverte à Benoit Lutgen

Jules Gheude, essayiste politique (1)

2016-01-23_112231Monsieur le Président,

On se fout de ce que dit Bart De Wever ! venez-vous de lâcher, tout en invitant vos homologues francophones à se mettre autour de la table pour mettre au point un projet d’avenir.

Ce projet d’avenir, la Flandre l’a élaboré depuis bien longtemps, mais les élites francophones   se sont toujours refusées à admettre la réalité : d’étape en étape, une conscience collective a fini par se forger au Nord. Une Nation est née, qui tend à se muer en Etat.

L’attitude de la N-VA ne fait que s’inscrire dans la logique de ce que le Parlement flamand a approuvé, en 1999, avec ces fameuses résolutions d’inspiration résolument confédéraliste. A l’époque, la N-VA n’existait pas encore. C’est d’ailleurs un démocrate-chrétien flamand, Luc Van den Brande, qui a, au début des années 90, alors qu’il était ministre-président flamand,  lancé l’offensive. Le 14 janvier 1993, ne déclarait-il pas au « Soir » : Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme.

Voilà donc près de 20 ans que la Flandre a annoncé la couleur : pour elle, le schéma fédéraliste est clairement dépassé. Il a atteint ses limites, pour reprendre le constat de l’ex-Premier ministre démocrate-chrétien flamand, Yves Leterme, celui-là même qui fut l’artisan, en 2004, du cartel avec la N-VA, dont le programme annonçait, sans la moindre ambiguïté, l’émergence d’une République flamande au sein de l’Europe.

Monsieur le Président,

Vous commettez l’erreur de penser que le courant nationaliste ne passe que par la seule N-VA. Or, comme l’a fort justement fait remarquer l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck : La relation entre le nationalisme et la démocratie-chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

Avec sa légendaire lucidité, François Perin avait bien saisi les choses. Dès 1962, dans » La Belgique au défi », il écrivait : Elle  (la Flandre) est devenue un Etat dans l’Etat. Et il ajoutait que l’éclatement du pays pourrait se solder par des institutions centrales très simples : des délégations des gouvernements wallon, flamand et bruxellois se concertent d’une manière régulière au sein d’un conseil fédéral et passent des conventions entre Etats pour la gestion d’intérêts communs (…). Les trois parties gardent la plénitude de leur souveraineté : seules des conventions entre voisins régleraient les problèmes auxquels ils seraient inévitablement confrontés. C’est une formule de confédération centrifuge.

Les responsables francophones ne cessent de snober l’histoire du Mouvement flamand, qu’ils semblent bien mal connaître.

Le 4 janvier 2008, Philippe Moureaux déclarait ainsi au « Vif/L’Express » : Pouvions-nous imaginer qu’un jour, il y aurait une telle poussée séparatiste au nord du pays ? ». Quant à Paul Magnette, il lâchait : On croyait que tout cela n’était que du folklore !

Eternels « demandeurs de rien », les politiques francophones ont toujours fini par céder. Leur barricade était en papier mâché, pour reprendre l’expression de Paul-Henry Gendebien.

Faut-il vous rappeler comment, en 2001, Joëlle Milquet a fini par se montrer conciliante en échange de quelques faveurs qui furent accordées à l’enseignement libre ? Furent ainsi concédées à la Flandre des avantages que l’on se refusait à envisager trois mois plus tôt : surreprésentation de la minorité flamande au Parlement régional bruxellois, présence automatique d’au moins un échevin flamand dans les conseils communaux bruxellois, régionalisation de la loi communale permettant de mettre au pas les francophones de la périphérie. Et, quelques années plus tard, c’était au tour de BHV d’être scindé !

En  bon gestionnaire, Bart De Wever ne laisse rien au hasard. Il sait qu’à la fin du premier trimestre 2015, la Belgique a affiché, dans la zone euro, la plus forte hausse du ratio de la dette publique par rapport au PIB : 4,5% pour atteindre 111% (447,8 milliards d’euros). D’où son souci de faire baisser cette dette, de façon à ce que la Flandre, le moment venu, puisse prendre son envol dans les meilleurs conditions possibles. Deux à trois années d’efforts sont encore nécessaires, a-t-til récemment déclaré.

Pour Remi Vermeiren, l’ex-patron de la KBC et l’initiateur, il y a dix ans, du fameux manifeste « De Warande », il conviendrait de scinder la dette selon la clé 55% pour la Flandre, 35% pour la Wallonie et 10% pour Bruxelles.

En 2015, une telle répartition aurait donné 246,29 milliards pour la Flandre (avec un PIB de 234,5 milliards), 156,73 milliards pour la Wallonie (avec un PIB de 90,228 milliards) et 44,78 milliards pour Bruxelles (avec un PIB de 67,278 milliards).

Il est clair qu’avec un ratio dette/PIB dépassant largement les 150%, une Wallonie indépendante serait confrontée à un scénario à la grecque. Et on voit mal les Bruxellois francophones se montrer solidaires d’une telle situation. Ceux qui nourrissent le projet de voir la Fédération Wallonie-Bruxelles se muer en une « Belgique réduite » (n’est-ce pas le cas de Francis Delpérée ?) se leurrent donc profondément.

Dans son interview-testament au « Soir », en août 2011, François Perin déclarait : Le nationalisme flamand est bien ancré. Il ne s’arrête jamais. Pour Bruxelles, il proposait un statut de Ville-Etat. Et il envisageait une Wallonie intégrée à la France, avec un statut particulier.

Ce schéma d’avenir a été sérieusement analysé lors des Etats généraux de Wallonie, démarche citoyenne que j’ai initiée en 2009, ainsi que par les Cahiers du Gewif (Groupe d’Etudes pour la Wallonie intégrée à la France). Tout cela a fait l’objet de publications.

Gouverner, c’est prévoir. Rien n’est plus dramatique que de se retrouver un jour mis devant le fait accompli, contraints de réagir dans l’urgence et la précipitation.

N’est-il pas urgent que les francophones ôtent leurs œillères ? Le Royaume de Belgique n’est pas voué à la vie éternelle.

 (1) Auteur notamment du « Petit guide de l’après-Belgique (Editions Mols, 2010) et de  « François Perin – Biographie » (Editions Le Cri, 2015).